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Danielle David-Setbon, Paris-Tunis-Kairouan: Un retour aux sources, Paris, Editions Hémisphères, 2017
Publié dans Leaders le 02 - 06 - 2020


À la recherche du Temps kairouanais
La découverte toute récente du livre de Danielle David-Setbon, paru en 2018, dont Alain Messaoudi avait déjà rendu compte par une recension très éclairante (dans la revue d'IBLA), a été pour moi l'occasion d'avoir enfin des réponses à la question qui m'a singulièrement préoccupée au moment où je devais me replonger dans l'histoire de la Tunisie dans une perspective littéraire. En lien avec le patrimoine culturel de Kairouan, cette question concernait la disparition – apparente – de toute trace de survivance de la communauté judaïque en ce lieu où pourtant, entre le IXe et la fin du XIe siècles, durant ce que Paul Sebag appela les « siècles d'or », des savants et érudits juifs avaient contribué à enrichir le savoir en matière d'herméneutique religieuse, de philosophie et de sciences.
Une autre exception kairouanaise
Les documents et traces d'archives nationales et régionales rassemblées dans ce livre constituent une contribution importante à l'histoire de la ville de Kairouan et des relations inter mais aussi intracommunautaires dans cette cité, en particulier depuis la fin du XIXe siècle jusqu'à nos jours. Danielle David-Setbon décide après le décès de sa mère, Claire Baranes, née à Kairouan où elle vivra jusqu'à l'âge de 16 ans, de se mettre en quête du passé communautaire. Elle amorce en 2007 son propre retour aux sources : « Je mesure mon ignorance. J'ai l'impression d'avoir vécu dix-huit ans dans ce pays sans avoir rien appris de son histoire et de sa géographie ».
Cet exil intérieur est analysé comme résultant d'abord d'une aliénation coloniale : à l'époque du Protectorat, « l'enseignement de l'histoire et de la géographie de la Tunisie a été recouvert par celui de l'histoire et de la géographie de la France, nous laissant dans une méconnaissance absolue du pays et de la région dans laquelle nous vivons : le Maghreb ». L'éducation juive tunisienne traditionnelle, si « souvent chantée et idéalisée par certains mémorialistes nostalgiques de la "tradition" », est elle-même critiquée. À l'enquête se superposent des remémorations autobiographiques qui font ressortir, à l'intérieur de la famille, la violence des interdits et l'inégalité de leur imposition selon qu'on est fille ou garçon, et la très forte pression réfrénant les élans d'autonomie féminine. L'exil alors est réinterprété comme étant aussi une envie farouche de fuite, de « "sortie de la famille, de la ville, de la chambre", de l'horizon limité de notre pensée et de notre milieu ».
Cette plongée dans la mémoire se fait avec sincérité et naturel : le pays retrouvé est reconnu comme s'il n'avait jamais été quitté – reconnu comme ce goût de caroube qui a scellé l'enfance et le souvenir du père, comme une terre intérieure dont on cherche à décrypter le langage énigmatique, et avec elle l'empreinte des Anciens. La posture est en lien avec la profonde culture humaniste de l'auteure ; elle fonde aussi l'exigence de réinvestir les raisons de cet ancrage escamoté, revenant sur les silences et les non-dits qui, de part et d'autre, ont obscurci le paysage des origines.
En 2011, Danielle David-Setbon redécouvre un pays qui vient d'être secoué par un séisme, la Révolution du Jasmin. Par les rencontres d'amis musulmans de tous milieux qui l'aident dans sa démarche, par la naissance d'amitiés nouvelles et la consolidation d'autres, elle procède à une véritable enquête. Celle-ci la conduit de la consultation des Archives nationales de Tunisie à la collecte de témoignages oraux. Ce retour aux sources est à la fois un pèlerinage et un devoir vis-à-vis de ceux qui sont disparus. Danielle David-Setbon marche sur les traces de ces arrière-grands parents, de cette famille, non de Juifs tunisiens, précise-t-elle, mais de Tunisiens juifs, et elle recompose le tissu historique démantelé de cette communauté. Son éthique l'amène à refuser les visions conformistes. Elle se fait ainsi un devoir de « ne pas adhérer à une écriture de l'histoire qui ne prendrait pas en compte cette diversité de trajectoires, de statuts, et de positionnements, à en montrer les rapports et les contradictions ».
Ce doute méthodique lui rend suspecte toute connaissance préétablie et dogmatique ; il la « pousse à garder » ses « distances avec toute histoire qui se présenterait comme histoire de "la communauté juive de Tunisie" ». Attentive à ne pas sacrifier aux stéréotypes, elle traque le détail, recoupe les affirmations contradictoires, sonde les non-dits et confronte les témoignages, pour se faire sa propre idée et laisser le lecteur seul juge de la complexité des choses : « Il me paraît important aujourd'hui, dans un contexte exacerbé par la montée des communautarismes juifs et musulmans, mais aussi par les volontés politiques et institutionnelles qui tendent à enfermer ces minorités dans des catégories homogénéisantes, de contribuer à démystifier ces constructions imaginaires et idéologiques qui masquent, réduisent la réalité des appartenances alors que ces "communautés" ont toujours été traversées de vents contraires dans ce pays aux multiples visages qu'a été et que demeure la Tunisie ».
La vérité du témoignage
Outre son apport au récit historique de la Nation, l'intérêt de l'ouvrage réside dans la part importante qu'il accorde aux témoignages humains – 12 témoignages de Juifs tunisiens natifs de Kairouan, tous installés en France aujourd'hui, ont en effet été recueillis et recoupés. Or, surprise : ces témoignages, « revendiquant l'idée d'une présence juive à Kairouan, contredisent les versions officielles selon lesquelles il n'aurait pas eu de juifs à Kairouan avant 1881 ». La caution du témoignage réhabilite la mémoire individuelle au sein des communautés, participant à promouvoir une histoire régionale à laquelle chaque citoyen contribue. Par ce composant décisif de la vérité historique qu'est le témoin, nous accédons à la révélation, à Kairouan, d'un autre type d'« exception kairouanaise » qui, rompant avec une tradition de black-out sur la question de la présence juive dans cette ville sainte de l'Islam, dévoile un récit fragmenté mais cohérent.
Cette « exception », c'est d'abord celle d'une communauté dont l'attachement à Kairouan lui fait contre toute attente préférer une implantation à l'intérieur même de la ville arabe, où s'est édifié le quartier juif d'el Marh, plutôt que dans la ville européenne, ce qui, s'agissant précisément de Kairouan, confirme le fait que cette ville fut un lieu de convivence et surtout qu'historiquement, les apogées culturelles sont articulées à la capacité d'incorporation – ethnique, confessionnelle, linguistique, culturelle – de la diversité. « À Kairouan », confie l'un des témoins, Anna J., « on vivait plus mélangés parce que c'était une ville arabe, alors que Tunis était une ville européenne ». L'auteure souligne également « l'existence de pratiques religieuses, juridiques et sociales très en avance sur leur temps », inscrivant cette spécificité de la ville sainte comme un autre type d'exception kairouanaise, qui s'ajoute à la tradition du mariage à clause monogamique mis en place dans cette cité au VIe siècle, et dont l'historienne Dalenda Larguèche rappelle qu'il représenta « un cas de droit partagé entre juifs et musulmans ». Danielle David-Setbon passe en revue toutes les périodes d'habitation de Kairouan, dont on a longtemps cru qu'elle avait été totalement vidée de sa communauté juive depuis le XIe siècle. Alors qu'une certaine « version des faits qui s'est forgée, bien entendu, dans une histoire propre à l'historiographie coloniale » prétend que les Juifs ne retournent à Kairouan qu'à la faveur de l'établissement du Protectorat en Tunisie, on apprend qu'un peuplement existait antérieurement à cette date, comme en attestent le cimetière juif de la ville, la petite synagogue (au destin de laquelle est lié un « miracle ») et les actes civils conservés aux Archives nationales, mais aussi les chroniques de voyageurs français (Desfontaines ou Grenville Temple) et d'orientalistes allemands (Puckler-Muskau) à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe. Ainsi, allant obstinément à rebours des allégations fantaisistes, Danielle David-Setbon dévoile les contrevérités, évalue les hésitations, mobilise les témoins toujours vivants.
Évidemment, un tel ouvrage embarrasse d'abord ceux qui, pour des raisons politiques, préfèrent occulter cette mémoire des intrications communautaires – et linguistiques, puisque s'y enchevêtrent l'arabe, le judéoarabe et le français – en Méditerranée méridionale. Il peut aussi contrarier ceux qui n'accréditent que les essais académiques, les légalistes pointilleux. Or les voix qui témoignent ici, avec le sentiment d'une dette affective par rapport au lieu où elles ont vécu, introduisent un autre récit, qui n'est pas tout à fait celui du mainstream. S'il y a un patriotisme à saluer ici, c'est bien celui d'une auteure qui s'est faite un trait d'union entre des exilés et leur mémoire native, « patrimoine immatériel de la Tunisie », mais aussi entre des histoires communautaires disjointes, la césure discriminante de l'historiographie officielle intensifiant la douleur de l'exil. Danielle David-Setbon va encore plus loin lorsqu'elle établit un parallèle entre l'escamotage de la mémoire juive et la relégation des régions défavorisées aux confins économiques de la Nation tunisienne : « J'ai le sentiment, au bout de ces années [...], d'avoir tissé un fil : celui qui relie l'effacement d'une mémoire de populations identifiées comme "minoritaires" en raison de leur appartenance à une religion différente, à la marginalisation par l'État tunisien d'une partie de la population vivant dans des régions rurales, souvent dépossédé de ses terres ».
Pour une filiation maternelle des mémoires
Face à une telle analyse, il faudra admettre que bon gré mal gré, Kairouan a été cette ville multiculturelle où les communautés étaient réunies dans le giron d'un islam tolérant. Dans cet accomplissement testimonial, quelque chose d'important est à souligner : la filiation maternelle de cette mémoire culturelle. Il n'est pas anodin en effet que ce soit une demande féminine qui initie le récit de cette reconstitution mémorielle qui puise directement, dans le puits de la vérité, l'histoire de ces marginaux dans la minorité. En apposant la polychromie des témoignages sur le paysage du pays natal, Danielle David-Setbon ne sert ni mélancolie nostalgique ni fiction des origines. Elle s'en émancipe même, imposant sa liberté de jugement et sa lucidité, comme lorsqu'elle note que dans sa famille, ce sont les femmes qui sont davantage « porteuses de la culture et de la tradition arabe, comme le montrent par ailleurs les tenues vestimentaires qu'on voit dans les photos de famille » tandis que les hommes, eux, portent davantage « la tradition hébraïque ». Refusant l'idéalisation, elle appelle à concevoir une « microhistoire » à la manière de Carlo Ginzburg, une histoire des cultures locales passée par « la parole des femmes ». En regardant vers l'avenir, Danielle David-Setbon refuse de se laisser méduser par l'Histoire et lui confronte un désir de l'Autre qui pulvérise la fixité des simulacres
Danielle David-Setbon, Paris-Tunis-Kairouan : Un retour aux sources, Paris, Éditions Hémisphères, 2017
Compte-rendu par Samia Kassab-Charfi


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