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Anissa Ben Hassine : C'était un 25 juillet 2021... dans toute la Tunisie (Album Photos)
Publié dans Leaders le 26 - 07 - 2021

Se lever sur l'annonce d'une médaille d'or olympique n'est déjà pas anodin pour ce petit pays de 12 millions d'habitants que certains doivent encore chercher sur la carte du monde.
En ce 25 juillet 2021, c'est en effet le jeune Ahmed Ayoub Hafnaoui qui crée la surprise générale en remportant l'or aux jeux olympiques de Tokyo. Lui qu'on n'attendait pas, tout comme le reste des événements qui devaient clore cette journée mémorable, fait hisser le drapeau tunisien au 1er plan et c'est tout un peuple qui s'extasie, qui ne peut retenir ses larmes de joie et qui laisse exploser sa fierté et son espoir dans un avenir meilleur.
C'est dire si cette nouvelle exceptionnelle, qui arrive de surcroît le jour de la fête de la République, a transporté les enthousiasmes et remis du baume au cœur d'un peuple qui ne voyait plus comme horizon que le déclassement économique, l'appauvrissement inexorable de ses classes populaires et l'exode des plus chanceux.
« Merci Hafnaoui, enfin une nouvelle rafraîchissante », commentent les internautes en visionnant en boucle les images de la consécration du nouveau champion tunisien ; et les commentateurs des JO de s'interroger : « mais qui est-il ? ».
Cette victoire inattendue est cependant rapidement éclipsée par l'événement, très attendu celui-là, de la manifestation du 25 juillet, lancée par des collectifs un peu obscurs, mais qui a rencontré l'adhésion de milliers de personnes exaspérées par la conduite désastreuse des affaires de l'Etat et, depuis quelques mois, par la gestion calamiteuse de la crise sanitaire qui fait, depuis plusieurs semaines, une centaine de morts quotidiennement.
Ainsi, et malgré les températures caniculaires de cette journée où le mercure devait dépasser les 40°C, les foules grossissaient au fur et à mesure que le jour avançait et se rassemblaient autour des points névralgiques des différentes villes du pays. L'ennemi est tout désigné, le parti Ennahdha et son chef Ghanouchi, accusés d'avoir conduit le pays à sa perte depuis 10 ans, de s'infiltrer dans tous les organes de l'Etat, d'entretenir des coalitions douteuses, aussi bien au niveau national qu'international, et surtout de s'être enrichis illicitement alors que le désespoir et la misère gagnaient des pans de plus en plus importants, et improbables, de la population.
A Tozeur, Kairouan, Sfax, Nabeul, on voyait une foule hargneuse se diriger, déterminée, vers les locaux du parti islamiste, désertés et, paraît-il, vidés de leur contenu confidentiel. Dans certaines villes, la foule parvient à forcer les portes, à détruire matériel et mobilier et à saccager les lieux. Certains prennent les documents qui se trouvent à l'intérieur pour, disent-ils, trouver des preuves compromettantes contre le parti ennahdha, souvent accusé de népotisme et d'utilisation détournée de fonds, notamment lors de la vague de départs de jeunes Tunisiens vers les camps de Syrie, du temps du funeste Daesh.
Mais les rassemblements tournent rapidement à l'affrontement avec une police qui repousse les manifestants à coups de gaz lacrymogènes. Les plus récalcitrants s'acharnent et les échauffourées se poursuivent sous le regard permanent des caméras, professionnelles et amateur, qui nous plongent au cœur de véritables batailles de rue où des jeunes, asphyxiés par les gaz, tiennent tête à des policiers qui tentent de les garder à distance des lieux les plus symboliques. Au Bardo, où les manifestants tentent de se rapprocher du Parlement, la tension est extrême. Des manifestants témoignent aux micros des médias : « nous en avons assez de cette mascarade, il faut changer le système en place, je suis là pour le drapeau, pour mon pays, je n'appartiens à aucun parti politique », les témoignages se succèdent. Les plus déterminés à en découdre sont, en majorité, des jeunes qui ont enroulé leurs tee-shirts autour de leur visage pour se protéger des gaz lancés par la police et n'hésitent pas à lancer des pierres en leur direction, ce qui fait fuir les manifestants les plus pacifiques arrivés le matin avec leurs drapeaux et leur masque sanitaire.
Et pourtant, le gouvernement avait pris toutes les dispositions pour se prémunir contre ce raz-de-marée populaire dont il se savait la cible, juste après Ennahdha, son principal soutien. En effet, l'accès à la capitale avait été verrouillé, sous prétexte de crise sanitaire, bien plus fermement que les semaines précédentes, plusieurs régions quadrillées afin, officiellement, de freiner la propagation du virus. Mais nul n'était dupe … le gouvernement avait peur des contestations populaires qui grondaient, particulièrement depuis que plusieurs de ses membres, et à leur tête, Hichem Mechichi le président du gouvernement, ont été filmés se prélassant dans un hôtel de luxe à Hammamet en plein confinement et alors que plusieurs hôpitaux, à court d'oxygène, lançaient des cris de détresse désespérés. Et ni les réunions nocturnes de Mechichi, organisées à la hâte en polo « Tommy », ni le limogeage du ministre de la Santé, n'auront suffi à calmer les colères.
Vers 21 heures, je m'apprêtais à passer une soirée tranquille à faire défiler les images qui ont marqué cette journée, déjà mémorable, alors que dans plusieurs régions les manifestations de colère ont repris malgré le couvre-feu décrété à 20 heures. C'est alors que la page facebook de la Présidence de la République annonce qu'une réunion entre le Président et les cadres de l'armée et de la sécurité intérieure est en cours. Encore une réunion, me disais-je alors, sur laquelle ne déboucheront que des messages de complotisme à peine voilé et des accusations mystérieuses que notre Président nous a habitué à distiller, sans qu'elles ne soient jamais suivies de révélations précises ni d'actions concrètes.
Quelle ne fût ma surprise lorsque quelques minutes plus tard, dans un langage inhabituellement clair et précis, le Président de la République annonce le gel du Parlement et de toutes ses activités, la levée de l'immunité de l'ensemble de ses membres, le limogeage du Président du gouvernement et la concentration de pratiquement tous les pouvoirs entre ses mains. Il affirme agir en application de l'article 80 de la constitution tunisienne qui l'autorise à prendre les mesures qui s'imposent en cas de « péril imminent menaçant l'intégrité nationale, la sécurité ou l'indépendance du pays et entravant le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ». Il prend la tête du conseil des ministres en attendant de nommer un nouveau chef de gouvernement, promet de juger tous les coupables de malversations et autres crimes, et se proclame procureur général. On l'écoute, médusées, ma fille et moi. On se regarde sans arriver à y croire !
A la stupeur et la consternation succèdent très vite la joie et un sentiment d'une infinie libération de la chape de plomb qui s'était abattue sur le pays et qui, sous couvert de pratiques démocratiques, détruisait le pays à petit feu et venait à bout de toutes les bonnes volontés que l'on voyait, au mieux jeter l'éponge, au pire disparaître de dépit ou de mort naturelle. « Il l'a fait », s'exclame un internaute. Elu sur la promesse de jeter les bases d'un nouveau système politique, Kais Said, le Président de la République, était paru jusqu'ici incapable d'agir face à un parlement tout puissant mais dont les travaux étaient fortement entravés par une opposition morcelée et des luttes intestines entre partis politiques opposés incapables d'avancer même sur des sujets urgents, stratégiques et vitaux.
Mon premier réflexe est de me précipiter dans la rue, lorsqu'on a la chance d'habiter au Bardo, cela paraît tout naturel. Je tire mon fils de son monde virtuel. Je voulais juste l'informer mais il tient à m'accompagner … pour me protéger. Et dire qu'en janvier 2011, c'était à moi qu'incombait cette tâche. Mais du haut de ses 23 ans, c'est lui qui s'inquiète maintenant pour moi, « je viens avec toi, je ne dois pas te laisser seule, il y a eu du grabuge toute la journée ».
Je n'en crois pas mes oreilles en entendant les klaxons des voitures, malgré le couvre-feu.
Dans la rue, c'est la fête ! Des dizaines de personnes se dirigent tout naturellement vers la place du Bardo. Hommes, femmes et enfants de tout âge crient leur joie. Des voitures défilent à toute vitesse. A leurs fenêtres, les passagers laissent éclater leur joie. A l'approche de la place, les barricades sont en train d'être retirées par des jeunes aidés par cela par des policiers dont certains se tiennent déjà en retrait, regardant sur leurs téléphones portables défiler les mêmes images dans toutes les villes du pays de foules en liesse, sorties spontanément fêter la fin d'Ennahdha … et d'un gouvernement qui s'est trop longtemps compromis et dont les preuves de l'incompétence et des collisions ne semblent plus pouvoir être supportées par un peuple qui a pourtant fait preuve de patience.
Des feux d'artifice sont tirés sous les cris de la foule, on demande aux femmes de pousser des youyous, ce qu'elles exécutent volontiers. « Enfin, mon dieu, nous sommes débarrassés de cette vermine », crie un homme. « Je le savais, raconte un autre, depuis 15h j'ai dit à ma femme, tu vas voir c'est fini, je l'ai même écrit sur facebook ». Beaucoup de jeunes sur cette place où l'on avait aussi enlevé toutes les barricades érigées depuis plusieurs mois ici afin d'empêcher les manifestations et les sit-in devant le parlement. Les cris et chansons rappelaient parfois l'ambiance des stades enflammés mais l'hymne national retentissait, de temps en temps, rappelant l'enjeu du moment. « Nous vivons un moment historique, merci Kais Said », s'exclame un manifestant devant un micro tendu par un journaliste. Les fourgons de police quittent la place, salués par la foule, bon enfant.
Je perds mon fils au milieu des rassemblements et des klaxons, il finira par rentrer seul, je décide de repartir, heureuse et soulagée, sans penser aux lendemains incertains qui nous attendent, à l'inconnu dans lequel nous plonge cette concentration de tous les pouvoirs aux mains d'un seul Homme qui n'avait pas, jusqu'ici, il faut le dire, particulièrement brillé par ses prises de position politiques ou diplomatiques. Mais ce type de pensées était bien présent dans l'esprit de ma fille qui a refusé de prendre part à nos réjouissances. Je la retrouve inquiète et sceptique quant aux conséquences de ce qui ressemble pour elle à un coup d'Etat, le début d'une dictature militaire qui ne dit pas son nom, etc. Un petit tour sur facebook me montre que ce point de vue est partagé par plusieurs autres.
Mais ce soir, j'ai le cœur à la fête … et demain sera un autre jour !
Et dire que je n'ai pas voté pour cet homme-là.
Anissa Ben Hassine
Docteur en Sciences de gestion
Maître de Conférences HDR en management/GRH
ESSEC Tunis- Université de Tunis
Directrice du laboratoire de recherche LARIME LR11ES02


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