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Tunisie 2012 : l'emploi en déshérence
Publié dans Leaders le 04 - 06 - 2012

Les évènements qui ont conduit au 14 janvier 2011, ce jour glorieux, aux conséquences planétaires, continuent à illuminer, solliciter et interroger les esprits, quant à leur fondement, déroulement et perspectives.
Cette révolution, dans la mesure où le peuple de notre pays a voulu dans sa grande majorité, selon Max Stirner, «changer les institutions» et non comme certains le susurrent révolte, qui elle «consiste à refuser de se laisser gouverner par des institutions», est exemplaire à plus d'un titre et fait l'admiration du monde, au-delà de ce que le peule tunisien aurait pu imaginer.
Vus de New York, Pékin, Djakarta ou Beyrouth, le Tunisien et la Tunisienne ont accompli un parcours sans faute, les conduisant, grâce à un comportement d'une grande dignité de toutes les couches de la population, à des élections transparentes et libres.
L'exercice démocratique du Tunisien, libéré des entraves d'une longue dictature, fascine plus ceux qui sont en dehors de notre territoire, et qui voient la liberté d'expression rayonner, les travailleurs revendiquer et les parlementaires s'invectiver.
Certes, l'exercice de la démocratie tunisienne naissante est parsemé de dépassements, voire d'outrances regrettables, qui sont le revers d'un apprentissage soudain des libertés après leur si longue hibernation.
Mais, soyons justes, plus tard à l'heure du temps long de l'histoire, au moment du diagnostic, un oeil extérieur ne verrait dans ces comportements, à condition qu'ils ne deviennent pas pérennes, que des situations anecdotiques, voire des turbulences, par comparaison au chemin accompli dans le domaine des libertés, et de l'espoir que leur progression alimente de voir les exigences d'un Etat, moderne et responsable, se réaliser dans la paix et la dignité.
Vu de Tunisie, le diagnostic général est à peu près équivalent, sauf que de nombreuses exceptions viennent assombrir ce beau tableau : une absence de visibilité tous azimuts, des données géopolitiques décourageantes, un paysage politique national immature et surtout une économie dégradée, qui fragilise un peu plus la situation déjà très préoccupante de l'emploi.
Toutes ces situations ont des caractéristiques d'importance, impactent la vie du Tunisien et, à l'instar de l'emploi que nous traitons dans les lignes qui suivent, nourrissent à l'intérieur de nos frontières nationales un mal-être d'autant plus profond que leur horizon ne semble pas s'éclaircir.
L'emploi : un constat alarmant
Au moment des belles journées qui ont suivi le 14 janvier, la Tunisie était multiple, colorée, enfiévrée, et enivrée des succès obtenus en commun, toutes classes et toutes tendances confondues.
Les dissensions sont apparues avec la découverte au grand jour de disparités sociales et régionales attisées par la parole libérée du discours politique préélectoral et des surenchères en tous genres.
Le spectacle des régions déshéritées, désormais médiatisées à l'excès, a créé des sentiments de honte et, pour les plus concernés, de frustration, de déception et d'incompréhension devant l'incapacité du pays à répondre à des besoins vitaux, considérés comme des droits immédiats non négociables.
Le Tunisien prenait conscience, dans son élan révolutionnaire de fraternité et de solidarité, du fossé inégalitaire, social et régional, avec pour point d'orgue le nombre des sans-emploi, et tout particulièrement dans ce qui fait l'espérance d'un pays : sa jeunesse scolarisée, éduquée et diplômée. Les chiffres «post-révolution» autour desquels existe un consensus sont effrayants. Ils indiquent un nombre de sans-emploi de l'ordre de 20% de la population active. Un actif sur cinq est inemployé, immobilisé, sans grand espoir d'être, dans un avenir proche, dans une meilleure posture.
Plus encore, en raison de la faible valeur ajoutée de notre tissu économique, il est généralement fait appel davantage à une main-d'oeuvre de faible qualification, à l'instar du textile, de l'habillement et de la mécanique, exemples extrêmes certes, mais saisissants, d'un pourcentage d'emploi de diplômés qui stagne à 10%.
Ainsi, un actif sur cinq, pour une grande part de cette population sans réelle couverture sociale, vit d'expédients dans le meilleur des cas ou de rien dans le pire, subissant le statut non choisi de «fardeau» pour sa famille, quand elle le peut, pour ses amis, et en fin de compte d'une manière ou d'une autre pour la communauté nationale.
«Les chiffres «post-révolution» autour desquels existe un consensus sont effrayants. Ils indiquent un nombre de sans-emploi de l'ordre de 20% de la population active.»
Le mot fardeau retenu à dessein, pour qualifier l'insoutenable statut de ces concitoyens qui ne demandent qu'à travailler, est réellement impropre car il s'adresse à une vitalité inemployée, une énergie étiolée, et vraisemblablement une inventivité étouffée.
Ces concitoyens sont de plus des victimes innocentes de leur appartenance sociale ou régionale, et souvent des deux à la fois. Notre époque braque une lumière forte sur ces derniers, mais compte tenu de ses spécificités, n'apporte pas de solutions à ce véritable fléau, faute de moyens et de temps.
Or la variable temps est importante pour que les politiques se posent et que les remèdes s'exposent sérieusement et durablement.
Ainsi, Léon Trotski a-t-il eu l'occasion d'indiquer que «le temps est un élément important de la politique, plus particulièrement à une époque révolutionnaire. Il faut parfois des années et des dizaines d'années pour rattraper des mois perdus».
Cette affirmation, de bon sens, s'applique, hélas, fidèlement à notre pays, qui en l'espace de seize mois a augmenté de plus de 40% le total des sans-emploi, auquel s'est ajouté un nombre sensiblement comparable, du fait des nouveaux arrivants sur le marché du travail.
L'absence de perspectives: talon d'Achille de la paix sociale
C'est l'espérance dans le futur proche, et dans le sérieux de la faisabilité des engagements de l'autorité politique, qui permettrait à ces sans-emploi de temporiser dans l'acuité de leur exigence.
Sinon, il ne faudrait surtout pas oublier la phrase de Paul Valéry : «Les révolutions font en deux jour, l'ouvrage de deux mois, puis défont en deux ans l'ouvrage de deux siècles».
Car comment imaginer que des gens sans-emploi puissent rester inertes, s'ils ne voient pas une éclaircie réelle dans leur sombre horizon.
Dans ce domaine, plus que dans un autre, le constat est facile, alors que les solutions sont dramatiquement difficiles, sinon depuis longtemps elles auraient été mises en oeuvre.
D'autant plus difficiles que nous traversons deux années de transition politique durant lesquelles les mesures prises ou à prendre ont une pérennité incertaine.
Pourtant, il y lieu, par une concorde entre la représentation nationale, les partis hors de la Constituante, et la société civile, de prendre des mesures d'urgence dont la durabilité ne serait en aucune manière remise en cause.
Car aux dernières nouvelles, les prochaines élections auront lieu dans une année, et les mesures prises aujourd'hui en faveur de l'emploi, annoncées comme différentes de celles prises par le précédent gouvernement (à l'exemple du programme Amal) doivent bénéficier de l'assentiment général, pour rassurer et donner de l'espérance.
Faut-il rappeler, avec insistance, que la question de l'emploi sollicite l'union nationale autour d'elle et, par voie de conséquence, la conscience citoyenne qui doit être présente, principalement autour de ce sujet, pour traduire la cohésion dont notre pays a besoin dans ses multiples composantes, et ses nombreuses différences? Jean Jaurès affirmait: «Il ne peut y avoir de révolution que là où il y a conscience».
Il est vrai que le constat est facile et la médication complexe et surtout aléatoire pour notre propre marché du travail et ceux de nos voisins du Nord et du Sud, atones pour quelque temps encore.
Alors, que faire ? L'équation dans sa présentation générale est simple: chaque année arrivent sur le marché du travail cent dix mille nouveaux demandeurs d'emploi, qui s'ajoutent au total existant des sans-emploi.
Sur ce dernier total, un certain nombre trouvent facilement du travail en temps normal, dés lors qu'ils sont dans un segment de marché captif, d'autres plus difficilement et certains jamais.
En temps normal, c'est lorsque la croissance économique est suffisamment forte pour absorber cette demande additionnelle, à savoir lorsque elle est à 6,6%.
De ce chiffre, on en est loin de nos jours, puisque le budget de 2012 prévoit dans sa deuxième mouture un taux de 3,5%.
Avec une croissance de 3,5%, nous pouvons donner du travail à seulement 58 000 demandeurs, sur un total de l'ordre de 750 000.
Nous voyons que la promesse à l'espérance des demandeurs d'emploi est loin d'être facile à tenir. Faut il, désespérer, baisser les bras, promettre, ou s'entêter à trouver vaille que vaille des solutions ? La réponse à cette question est évidente.
La politique et la société civile sont en mesure d'atténuer le déficit de l'emploi
Généralement, et dans des situations maîtrisables, l'on recourt à des mesures d'ordre technique pour solutionner des situations de ce type : il faut agir sur les leviers de commande habituels, à savoir l'accélération de la croissance interne, stimuler l'investissement, agir sur la consommation avec pour complément la facilitation de l'exode de nos concitoyens vers des marchés du travail étrangers captifs : pour faire simple, au Nord les pays européens, au Sud la Libye, et à l'Est les Etats du Moyen-Orient. La situation géopolitique de notre environnement proche n'étant plus ce qu'elle était : exit le miracle de l'exode, au moins pour l'immédiat. La situation politique n'étant pas stabilisée : exit les mesures techniques prises unilatéralement par les gouvernants.
Il nous reste la Politique, avec une majuscule, et la société civile dans son acception la plus large possible, active, agissante, citoyenne et rationnelle à réunir autour d'une grande conférence sur l'emploi, à l'effet d'en faire une priorité nationale, et l'élément moteur de notre cohésion. En effet, un consensus sur un sujet aussi important, matérialisé par les recommandations d'une conférence nationale, servirait les intérêts du pays et ceux des différents partis politiques, toutes tendances confondues. Il devrait, pour être autre chose que le résultat d'un grand «happening» politique, s'appuyer sur un programme d'action fiable et «vendable» aux investisseurs de toutes origines.
Par ailleurs, l'intégration des sans-emploi est le résultat de l'effort de tous.
Une part de cet effort pourrait être prise en charge par la société civile dans des associations qui - nous l'avons vu récemment, au moment des intempéries, ont montré leur solidité - pourraient apporter des aides utiles pour accompagner certains candidats à l'emploi moyennant des stages de courte durée. Un exemple parmi d'autres, certains de ces derniers ne sont pas intégrés dans la vie professionnelle, non pas faute de compétence, mais bien de savoir-faire (comment s'introduire, se présenter, s'exprimer, etc.) et d'une insuffisance dans certains domaines qui pourraient nécessiter peu de moyens pour combler une lacune (stages de langues, d'informatique et de bureautique, etc.). Il serait possible aussi d'envisager avec des pays amis l'obtention de bourses ou de stages pratiques de courte durée pour des sans-emploi à qui il ne manque que peu de choses pour être insérés dans le tissu professionnel.
Car l'entreprise tunisienne recrute d'ordinaire des gens «prêts à l'emploi», et n'a pas une culture généralisée, comme cela existe dans d'autres pays, de la mise en oeuvre de stages d'initiation au monde professionnel, voire de ceux spécifiques à son secteur d'activité et qui répondent à des besoins immédiats. Beaucoup de sans-emploi souffrent de cet état de fait, qui peut trouver une solution rapide par l'effort conjugué de l'Etat «impulseur» et de la société civile qui n'attend qu'un modeste soutien pour agir, portée par le seul intérêt national. Il existe dans cette société des hommes et des femmes qui ne prétendent qu'à s'occuper et rendre service et qui se recrutent dans toutes les couches sociales.
Il y en a parmi eux, notamment, des personnes qualifiées en activité et des retraités, porteurs de diplômes et riches d'expériences, qui seraient heureux de «valoriser» leur vie, sans aucune motivation pécuniaire, et qui ne cherchent ni prestige ni reconnaissance, en dehors de servir et de mériter l'estime de soi. Les expériences de pays d'Amérique latine, et plus près de nous de grandes nations européennes (l'Allemagne unifiée et la France du gouvernement Jospin qui a créé pendant qu'il était au pouvoir de 2002 à 2007 plus d'un million d'emplois) montrent qu'avec surtout de la volonté et la chance d'un retournement de conjoncture, notamment économique, financière, sécuritaire et géopolitique, tout nous sera permis d'espérer et de réaliser, à court terme, cet objectif fondamental d'une situation apaisée par l'entrée dans le marché du travail d 'un nombre raisonnable de citoyens.
«Elle est l'art de révéler à l'être humain le sens intime qui doit gouverner ses actes, préparer l'emploi de ses énergies, et lui communiquer le goût et la force de vivre pleinement.»
Ainsi, l'emploi peut être recouvré, dans une honorable proportion, pas dans sa totalité et pas dans l'immédiat, car pour cela il faudra, en plus de la réhabilitation et de la réorientation nécessaire de notre tissu économique, vers des secteurs à plus forte valeur ajoutée, un long périple d'adaptation et de valorisation, des parcours essentiellement éducatifs, qui conduisent au début de la vie active.
En effet, c'est toute la politique de l'éducation que les gouvernants, les enseignants, les démographes et les planificateurs doivent modeler en fonction de l'évolution du monde, de la place que nous voulons y occuper et des objectifs que nous voulons concrétiser. Car si l'éducation d'aujourd'hui est la clef de l'emploi de demain, elle est plus que cela. Selon Henry Bordeaux, «elle est l'art de révéler à l'être humain le sens intime qui doit gouverner ses actes, préparer l'emploi de ses énergies, et lui communiquer le goût et la force de vivre pleinement».


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