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Contrebande des médicaments vétérinaires: Poisons qui finissent dans notre organisme
ENQUETE
Publié dans Le Temps le 28 - 12 - 2009

Pr. Noureddine Ben Chehida, Président du Conseil de l'Ordre des Médecins Vétérinaires de Tunisie : " Un poison venant de partout, jusqu'en Tunisie "
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Ils frappent l'industrie pharmaceutique tunisienne, l'export et le tourisme !
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Dr Abderrahmane Hmidi, Président de la Chambre Syndicale Nationale des Médecins Vétérinaires de Libre Praticiens de Tunisie : " Nous luttons depuis des années contre ce circuit, nous avons dénoncé les noms des responsables et pourtant ce marché reste en développement ! "
Les voies de la contrebande seraient-elles impénétrables ?
Si cela se trouve, il y aurait à se poser de sérieuses questions sur la recrudescence des marchés parallèles et sur leur réseautage alors même que les autorités veillent au grain et ne cessent d'en démanteler.
La position géographique de la Tunisie est sans doute un don de Dieu. Mais quelque part aussi il s'agit d'une situation à gérer avec vigilance. Notre ouverture sur l'Europe, sur l'Afrique et le monde arabe n'est pas facile à gérer. Nous y parvenons haut la main certes, la complexité des filières fait que certains « trafics » peuvent passer inaperçus. Notre consœur Hajer Ajroudi a mené une enquête en milieu rural et dans un « souk spécialisé » sur le trafic de médicaments vétérinaires.
Dès lors que ces médicaments illégaux sont administrés aux animaux, ils finissent, tels des poissons, dans nos assiettes et dans notre organisme.
Enquête
Tebourba 6 heures du matin. Il fait encore nuit. Les éleveurs de moutons commencent à rassembler leurs troupeaux. Mon guide s'approche de quelques éleveurs et leur demande : " où pourrais-je trouver des médicaments pour mes moutons, car ceux que j'ai achetés en pharmacie n'ont pas donné satisfaction ? "
Ce dernier lui demande de patienter, quelqu'un viendra spécialement à cet effet. Néanmoins, il lui laissa son numéro et lui demanda de l'appeler pour lui " arranger" un rendez-vous le lendemain au " Souk d'El Fahs ", où il entrera en contact avec le vendeur.
Nous nous rendons alors à Mateur, jour de marché des moutons. Au fond du marché, nous trouvons un jeune homme avec une planche en bois sur laquelle étaient exposés des gadgets pour moutons, mais aussi... quelques flacons de médicaments. Un éleveur s'approche de lui et lui chuchote quelque chose à l'oreille. Le vendeur sort alors un sac à dos sous la " pseudo table " et y fouille, pour trouver quelques médicaments qu'il n'avait pas exposés. Mon guide s'approche à son tour du vendeur et lui demande le prix d'un flacon : le " Vetenec ", un antiparasitaire (nous reviendrons au danger de son utilisation sans prescription ultérieurement, dans la suite de l'enquête).
On peut facilement se dire : et alors ? Sauf que ces médicaments vendus de façon anarchique et illégale constituent indirectement de véritables " poisons " pour l'être humain, vu que tout médicament non autorisé et, donc, non contrôlé en plus des risques de toxicité, et de manque d'efficacité pour l'animal, comporte indirectement des risques pour la santé humaine lors de consommation des produits provenant des animaux traités. Il n'y, de surcroît, aucune garantie sur sa composition et sur les ingrédients qu'il contient.
Notons aussi que les animaux à maladies transmissibles ne sont pas alors traités puisqu'aucun vétérinaire n'avait fait le suivi et que la propagation de la maladie vers l'être humain est alors très facilitée.
Il est essentiel aussi de rappeler que 80% d'ivermectine (un vermifuge très performant) passe par les excréments. Dans le cas de son utilisation exagérée et sans prescription, notez alors la quantité énorme de ce produit qui se trouverait dans la nature et par la même occasion tout près de l'être humain ! Il causerait l'a prolifération des mouches, affaiblirait, voire éliminerait les bousiers, augmenterait l'accumulation d'excréments, la disparition de la flore et tout cela conduirait à la résurgence de certaines maladies. Dans le cas de sous dosage dans l'utilisation d'un médicament vétérinaire et, donc, de non guérison de l'animal, l'être humain se trouverait exposé à un risque direct de contamination bactérienne persistante.
C'est pour cela qu'en Tunisie, tout médicament à usage vétérinaire doit faire l'objet d'une autorisation de mise sur le marché (AMM) délivrée par le Ministre de la Santé publique et le Ministère de l'agriculture. Les laboratoires doivent satisfaire à un ensemble d'exigences réglementaires en présentant des données sur la qualité, l'innocuité et l'efficacité du produit.
Il faut dès lors mettre fin à ce fléau qui ne cesse d'augmenter en Tunisie et qui touche la santé animale et humaine, la nature, l'économie, l'industrie pharmaceutique tunisienne, le tourisme et l'export de viande, œufs, lait, miel et tout dérivé animal !
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Pr. Noureddine Ben Chehida, Président du Conseil de l'Ordre des Médecins Vétérinaires de Tunisie : " Un poison venant de partout, jusqu'en Tunisie "
Le Professeur Ben Chehida Nourredine, nous a parlé des dangers que représentent ces médicaments non autorisés à usage vétérinaire. La façon dont on l'utilise est une menace pour l'être humain. Le Conseil de l'Ordre lutte contre cela depuis des années, mais toujours sans parvenir à endiguer l'écoulement de ces produits sur les marchés parallèles.
De son côté, le conseil a rappelé aux vétérinaires l'interdiction d'utiliser ces médicaments ou n'importe quel autre médicament circulant en Tunisie sans AMM (l'Autorisation de mise sur le marché) tunisienne.
L'un des problèmes réside parfois dans l'utilisation elle-même du médicament. Dans certain cas, il faut un délai d'attente entre l'injection ou l'administration du produit et la consommation de viande, lait et autres produits animaliers. Si cela n'est pas respecté, le principe actif du médicament sera directement consommé par l'être humain. Or l'éleveur s'étant procuré le médicament sur un marché illicite ignore (ou veut ignorer) cela ainsi que les conséquences qui peuvent en résulter avec des réactions d'allergie graves, et d'autres manifestations tout aussi préoccupantes. L'être humain se retrouve ainsi avec des antiparasitaires, des corticoïdes et des antibiotiques dans le sang. Cette utilisation de produits illicites contribue aussi au développement chez l'homme de souches d'agents pathogènes résistantes aux médicaments et notamment de bactéries antibiorésistantes.
Il y a aussi des médicaments qui ont été interdits en Tunisie et ailleurs du fait de leur toxicité pour l'homme, comme le chloramphénicol - interdit depuis 1994 - pour ses conséquences nocives sur la santé humaine et qu'on retrouve en vente sur les marchés clandestins. Des analyses ont d'ailleurs relevé son existence dans la viande des volailles en Tunisie. Le Pr. Ben Chehida demande alors d'où proviennent ces résidus, si ce n'est des marchés illicites... ?
D'autres produits ont aussi été interdits pour des répercussions cancérigènes sur l'être humain. Néanmoins ces derniers sont en vente clandestine.
Et si l'on parlait des conditions d'hygiène de fabrication de ces médicaments, en majorité dans des lieux qui n'ont aucun lien avec l'industrie pharmaceutique, avec ce qu'impose cette industrie comme règlementation sévère ?...
De surplus, on trouve n'importe quel composant dans ces médicaments, en dose non conformes à la dose prescrite, voire avec des composants toxiques. Leurs conséquences sur la santé humaine peuvent être désastreuses : cancérigènes, neurologiques, toxiques...
Le Professeur Ben Chehida affirme avoir contacté le ministère de la santé ainsi que celui de l'agriculture pour les alerter quant à cette situation préoccupante et que les ministères du commerce et de la santé sont tenus de charger des inspecteurs d'enquêter sur les sources d'approvisionnement de ce commerce illégal, et ce, dans le but de prendre des mesures concrètes et décisives pour endiguer ce fléau !
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Ils frappent l'industrie pharmaceutique tunisienne, l'export et le tourisme !
Il ne faut pas non plus négliger l'impact de ces marchés parallèles sur d'autres domaines outre la santé humaine. L'industrie pharmaceutique vétérinaire tunisienne y perd beaucoup de son revenu, et risque à court terme d'être découragée par cette concurrence déloyale. L'export de la production animale à l'étranger pourrait se trouver en difficulté au cas où les analyses des experts venus d'ailleurs relèvent l'existence de résidus dans la viande, le lait, ou les œufs. Idem pour le tourisme quand on sait que des responsables étrangers viennent analyser ce que leurs citoyens mangent chez nous. L'augmentation de l'utilisation des médicaments illégaux, pourrait affecter, du fait des résidus de médicaments dans les produits animaux, et de leurs dérivés les normes de salubrité, avec des répercussions économiques sur plusieurs secteurs (export, tourisme, etc.).
Afin de mieux contrôler ce circuit, le Pr. Ben Chehida propose également d'instaurer une loi claire régularisant la distribution des médicaments jusqu'aux vétérinaires dans les zones retranchées via des grossistes répartiteurs ou alors ouvrir plus de filiales de la pharmacie centrale de Tunisie (PCT) dans chaque gouvernorat.
En effet, cette dernière a seulement cinq points de vente : Tunis, le Kef, Sousse, Sfax et Gabes.
La lutte contre ce danger devrait inclure les ministères de la santé, de l'agriculture, du commerce, de l'intérieur et des finances et douanes, les Conseils de l'Ordre des médecins, pharmaciens et vétérinaires jusqu'à l'éleveur et le simple citoyen qui devraient dénoncer ces vendeurs.
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Dr Abderrahmane Hmidi, Président de la Chambre Syndicale Nationale des Médecins Vétérinaires de Libre Praticiens de Tunisie : " Nous luttons depuis des années contre ce circuit, nous avons dénoncé les noms des responsables et pourtant ce marché reste en développement ! "
Le Docteur Abderrahmane Hmidi commence par soulever le fait que la distribution des médicaments d'origine inconnue ne cesse d'augmenter. Ces produits sont étalés dans les marchés aux bestiaux, non seulement dans les zones frontalières mais également à l'intérieur. Pourtant, la Chambre Syndicale, ainsi que le Conseil de l'Ordre avaient dénoncé les responsables, et même, fourni des noms depuis trois ans au ministère de la Santé. Il s'agit, là, de véritable encouragement des éleveurs à l'automédication en utilisant toutes sortes de médicaments vétérinaires, même ceux nécessitant des délais d'attente ou de retrait. Le Dr. Hmidi note que plus de 71% des antiparasitaires sont utilisés en automédication et donc sans respect à ces délais. Réaffirmant également l'élévation du risque d'antibiorésistance pour des molécules utilisées en médecine humaine, l'augmentation des risques d'allergie, de la sensibilité ainsi que la période de la durée de guérison (au lieu de guérir en trois jours, l'être humain peut traîner la maladie au-delà de la période normale).
Il soulève aussi le problème de l'usage excessif et sans ordonnance (plus de 87.5% de mésusage pour les anthelminthiques, des antiparasitaires, classés dans les vermifuges ou vermicide, et doivent répondre dans leur utilisation à la prescription du vétérinaire).
Cela place les vétérinaires face à l'impossibilité d'exercer et donc d'exposer les consommateurs aux risques de résidus actuellement inacceptables. Il est nécessaire de noter que l'exigence du temps d'attente est ignorée par 67.5% des utilisateurs d'anthelminthiques y compris les utilisateurs des produits à longue rémanence (21 jours).
Il existe aussi d'autres risques à l'automédication retombant sur les éleveurs eux-mêmes, comme l'intoxication, puisque plus de 90% des utilisateurs des insecticides utilisent et manipulent les produits à main nue.
Tout cela rend impossible la traçabilité des interventions thérapeutiques et la mise en place des registres d'élevage fiables.
Les vétérinaires sont de leur côté découragés de s'installer dans les zones rurales.
A cet effet, le Dr Hmidi rappelle que la loi 75/1992 du 3 août 1992 accorde la pratique de la pharmacie vétérinaire aux vétérinaires et que le fait de l'appliquer aiderait à contrôler le marché illicite. Le vétérinaire peut ainsi jouer son rôle d'éducateur et de vulgarisateur auprès des éleveurs et gérer convenablement le problème des résidus conformément aux normes des pays développés. En instaurant cela, le vétérinaire pourrait alors garantir la maîtrise de l'économie au profit de l'éleveur et par conséquent une consommation coûtant moins cher.
Le Docteur Hmidi fait appel à tous les services de contrôle de tous les ministères concernés par le domaine, outre les vétérinaires et pharmaciens inspecteurs, de renforcer le contrôle du circuit du marché parallèle des médicaments.
Il demande aussi, comme c'est le cas des volailles, à ce que les animaux destinés à être abattus, soient munis d'une attestation de la part d'un vétérinaire décrivant les traitements auxquels ils ont été soumis et les médicaments qui leur ont été administrés. Le ministère de l'agriculture devrait mettre en fonction ce système pour le lait et la viande.

N.B = les pourcentages donnés ont été relevés d'une thèse de doctorat de l'Ecole Nationale de Médecine Vétérinaire de Sidi Thabeut.
Réalisée par Hajer AJROUDI
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Les chiffres
* Plus de 71% des antiparasitaires sont utilisés en automédication et donc sans respect des délais d'attente ou de retrait.
* Plus de 87.5% de mésusage pour les anthelminthiques et des antiparasitaires.
* L'exigence du temps d'attente est ignorée par 67.5% des utilisateurs d'anthelminthiques y compris les utilisateurs des produits à longue rémanence (21 jours).
* Plus de 90% des utilisateurs des insecticides utilisent et manipulent les produits à main nue.
* Le chloramphénicol est interdit, en Tunisien et partout ailleurs depuis 1994, pourtant on le retrouve ici et ses résidus ont été retrouvés chez la volaille en Tunisie bien après son interdiction.


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