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Le silence coupable
Incivisme - Attouchements dans les moyens de transport
Publié dans Le Temps le 03 - 11 - 2010

Cela faisait des années que je n'avais pris ni bus, ni métro. Or ma voiture ayant provisoirement rendu l'âme, je me suis trouvé dans l'obligation d'utiliser les transports en commun. Une expérience étonnante, voire incroyable tant il se passe des choses insolites, bizarres même dans ces véhicules. Il y a ceux qui ne payent jamais leur ticket, ceux qui se permettent de fumer, ceux qui poussent et s'énervent si on les touche… Beaucoup d'incivisme en somme, mais ce qui m'a le plus choqué, c'est le nombre d'attouchements et le harcèlement quasi permanent que subissent les femmes dans les bus et les métros.
Une situation qui n'est pas nouvelle, selon de nombreux témoignages. Plongée dans un univers sordide, où le silence est roi, où la violence morale est loi…
Ceux qui connaissent l'humoriste algérien Fellag ont certainement vu son spectacle où il évoque ceux qu'il appelle « les caleurs », c'est-à-dire ces pervers qui se collent aux jeune filles et aux jeunes femmes dans les bus. Ailleurs, on appelle cela le « collé-serré », un terme qui ne dit pas toute l'horreur du harcèlement pratiqué par des anonymes pervers contre des personnes sans défense.
Passivité
Un avocat à qui nous avons demandé ce que dit la loi dans ce genre de situation nous a affirmé que « le problème n'est pas une question de lois, mais d'éducation, de passivité des autres voyageurs et par dessus tout d'une conscience collective défaillante dans nos villes. » Il nous a soumis le texte de loi relatif à toutes les formes de harcèlement (Voir encadré). Ce que l'on constate en effet, c'est que ce type de comportements ne se rencontre que dans les grandes villes et en particulier à Tunis.
Un psychologue analyse cette situation : « inconsciemment, la grande ville crée ces phénomènes étranges où on est encouragé par l'anonymat, avec le sentiment d'impunité qui en découle. En effet, de nombreux harceleurs d'origine rurale sont convaincus que les femmes se font belles pour être draguées, ou même que ce sont des filles faciles… »
Les témoignages, nous en avons eus des dizaines au cours de cette enquête, énoncés timidement, avec dégoût ou avec un sentiment de révolte. R. est une jeune étudiante qui habite dans la banlieue nord et qui doit prendre un bus et un métro matin et soir, tous les jours.
Les attouchements elle en a été victime à plusieurs reprises et elle se souvient : « on est souvent serrés les uns contre les autres dans ce genre de bus. Au début j'ai mis ces attouchements sur le compte de la proximité, pour ne pas dire de la promiscuité… Mais il y avait ces mains baladeuses qui devenaient insistantes, désagréables, pitoyables, sales… En me retournant une fois, j'ai vu un homme d'un certain âge en train de sourire bêtement… J'avais envie de crier, de le tuer et j'ai dû descendre trois arrêts avant la fac, pour ne plus subir ses attouchements de pervers. J'en tremble encore ! »
En effet, une grande partie du harcèlement sexuel est exercée par des hommes d'âge mûr qui ne contrôlent pas leurs impulsions. De toute façon, dès qu'un bus est bondé, il y a inévitablement un homme lubrique, jeune ou vieux, qui vient se frotter contre une femme ou une jeune fille. Un comportement répugnant que l'on peut qualifier de tentative de viol, car on touche à l'intimité de l'autre, avec parfois des séquelles psychologiques graves.
Les taxis aussi !
Plus étonnant encore : de nombreuses jeunes filles ont évoqué des problèmes de harcèlement de la part de chauffeurs de taxis. F. est une jolie jeune fille qui habite El Menzah et qui prend souvent des taxis : « il y a ceux qui m'ont fait des propositions indécentes en termes clairs, vulgaires même. D'autres me parlaient de leur femme et me proposaient de la remplacer pour quelques instants. Il y en a qui m'ont demandé en mariage sans même me connaître et d'autres qui se touchaient en me regardant dans le rétroviseur… »
Plusieurs fois, elle a pris le numéro de ces taxis pour porter plainte, mais à chaque fois elle laissait tomber de peur du scandale que ne manquerait pas de provoquer un procès. Selon notre psy : « dans la majorité des cas, les victimes n'en parlent à personne, elles se taisent et choisissent de garder le secret de peur du scandale. Elles culpabilisent, alors qu'elles sont victimes ! Le sentiment dominant chez la plupart des victimes c'est la honte et l'incapacité de réagir verbalement ou physiquement lorsqu'elles sont victimes d'attouchements… »
Un homme qui a deux grandes filles a fait la proposition suivante : « si toutes les filles et les femmes qui sont harcelées portaient plainte et si les agresseurs étaient jugés sévèrement, ce phénomène disparaitrait rapidement… » Une affirmation à laquelle notre avocat oppose un argument de poids : « il faudrait prouver qu'il y a eu attouchements ou harcèlement, ce qui n'est jamais évident, puisque les agresseurs savent œuvrer dans l'ombre… »
De son côté, une dame qui a longtemps milité pour le respect, la dignité et la liberté de la femme tunisienne s'insurge contre cette situation : « arrêtons d'être hypocrites : s'ils se permettent de traiter les filles comme des… c'est parce qu'ils savent qu'ils ne risquent rien. Les gens restent très passifs face à ce genre de situation. Même si la femme agressée se défend ou se met à crier, elle sera traitée d'allumeuse et de provocatrice par tout le monde. »
Les ennemis de la liberté de la femme, qui sont de plus en plus nombreux sous nos latitudes, évoquent souvent le fait que « les filles ne sont pas habillées correctement ». Or même celles qui portent le voile sont victimes de ce genre d'agissements, selon de nombreux témoignages. On a même entendu des voix exiger de mettre fin à la mixité dans le transport en commun. C'est d'ailleurs ce que cherchent à imposer les intégristes de tous bords…
Dans une société qui se veut moderniste, le sujet ne doit pas rester tabou. Il doit être débattu avec sérieux, notamment sur nos médias. Les victimes de ces attouchements doivent en parler à un proche, à une amie, bref à un confident qui saura les écouter, car le silence détruit plus que le harcèlement lui-même et cette blessure persiste au fond de soi des années plus tard. On peut aussi porter plainte, de préférence en ayant des preuves : témoignage, enregistrement audio ou vidéo… Les autorités de tutelle doivent en outre garantir à ces victimes respect et dignité, afin que le manège cesse et que la société tunisienne retrouve son équilibre perdu…
Yasser MAAROUF
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Que dit la loi ?
Loi n°2004-73 du 02 août 2004, modifiant et complétant le code pénal concernant la répression des atteintes aux bonnes mœurs et du harcèlement sexuel. Article unique. Les articles 226 bis, 226 ter et 226 quater sont ajoutés au code pénal comme suit :
Article 226 bis : Est puni de six mois d'emprisonnement et d'une amende de mille dinars quiconque porte publiquement atteinte aux bonnes mœurs ou à la morale publique par le geste ou la parole ou gène intentionnellement autrui d'une façon qui porte atteinte à la pudeur.
Est passible des mêmes peines prévues au paragraphe précédent quiconque attire publiquement l'attention sur une occasion de commettre la débauche, par des écrits, des enregistrements, des messages audio ou visuels, électroniques ou optiques.
Article 226 ter : Est puni d'un an d'emprisonnement et d'une amende de trois mille dinars celui qui commet le harcèlement sexuel.
Est considéré comme harcèlement sexuel toute persistance dans la gène d'autrui par la répétition d'actes ou de paroles ou de gestes susceptibles de porter atteinte à sa dignité ou d'affecter sa pudeur, et ce, dans le but de l'amener à se soumettre à ses propres désirs sexuels ou aux désirs sexuels d'autrui, ou en exerçant sur lui des pressions de nature à affaiblir sa volonté de résister à ses désirs.
La peine est portée au double lorsque l'infraction est commise à l'encontre d'un enfant ou d'autres personnes particulièrement exposées du fait d'une carence mentale ou physique qui les empêche de résister à l'auteur du harcèlement.
Article 226 quater : Les peines prévues aux deux articles précédents ne préjudicient pas à l'application des peines plus sévères prévues pour d'autres infractions.
Les poursuites ne peuvent être exercées qu'à la demande du ministère public sur la base d'une plainte de la victime.
Si une ordonnance de non lieu ou un jugement d'acquittement sont rendus, la personne contre laquelle la plainte a été dirigée peut demander, s'il y a lieu, la réparation du dommage subi sans préjudice des poursuites pénales du chef de dénonciation calomnieuse.
Art. 2. - L'intitulé du paragraphe premier de la troisième section du chapitre premier du titre deuxième du code pénal est modifié comme suit :
«Des atteintes aux bonnes mœurs et du harcèlement sexuel».
Art. 3. Sont abrogées les dispositions du décret du 25 avril 1940, relatif à la répression des atteintes aux bonnes mœurs. Tunis, le 2 août 2004.


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