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Kamel Nabli: « Nous avons pris des risques pour sauver l'essentiel »
Politique monétaire
Publié dans Le Temps le 12 - 06 - 2012

Alors que la politique monétaire menée par la BCT est prise à partie par le gouvernement qui envisage d'adopter une politique expansionniste, alors même tandis que les économistes démontrent que ces effets sont assez limités dans le temps. Eclairage.
Le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie (BCT) serait auditionné par la Commission des finances, de la planification et du développement à l'Assemblée nationale constituante (ANC). Cette audition serait normalement consacrée à la révision de la note souveraine de la Tunisie par l'agence américaine Standard & Poor's, mais surtout à la discussion de la politique monétaire et financière de la BCT. Une politique que le gouvernement juge inadéquate avec la conjoncture actuelle du pays. On reproche plus particulièrement à cette politique monétaire d'être en dichotomie avec la politique budgétaire adoptée par le gouvernement. Depuis, on remet en question l'efficacité de cette politique et on envisage sérieusement, côté troïka, un changement à la tête de la BCT. A vrai dire, le mécontentement ressenti à la Kasbah, face à la politique monétaire conduite par la BCT s'est traduit au niveau de la loi des finances complémentaire par une intention d'adopter une politique monétaire expansionniste en 2012. Cette intention ne trouve pas de bons échos au Conseil d'Administration de la BCT qui n'a pas manqué de répliquer dans un communiqué premier du genre que la conduite de la politique monétaire est de son ressort et ce, conformément à l'article 33 de la loi n°1958-90, portant création de la BCT. Le gouvernement réagit pour mettre en doute la politique monétaire qui handicape la relance économique comme le pensent nos gouvernants. Nabli renchérit encore une fois à l'occasion de la huitième école doctorale pour défendre sa cause.
Les points sur les « i » !
De prime abord, le gouverneur de la BCT rappelle que la politique monétaire n'est pas une science exacte. Il n'existe pas ainsi, et selon lui, une recette à appliquer d'avance. La politique monétaire doit être ainsi adaptée à l'évolution de la situation économique. En effet et contrairement à ce que l'en pense côté gouvernement, l'évaluation de l'efficacité de la politique monétaire devrait se référer à son impact direct sur la croissance économique et l'inflation. « Le bilan se fait en évaluant l'impact de cette politique sur les variables réelles que sont la croissance et l'inflation», explique Kamel Nabli, tout en précisant que « la législation n'a pas clairement défini un rôle de la politique monétaire dans le cycle économique et la croissance ». C'est dire, que l'évaluation d'un tel impact reste difficile, surtout dans le contexte tunisien marqué par une conjoncture économique difficile. Raison pour laquelle, le gouverneur de la BCT classifie les mesures prises dans le cadre de la politique monétaire menée depuis le 14 janvier sur trois phases. La première phase concerne le premier semestre de l'année dernière. Un semestre qui a connu une chute brutale de l'offre et de la demande suite à la perturbation du système productif de l'économie du pays. Les avoirs en devises ont connu une chute et les gens n'avaient plus confiance au système bancaire. Les soucis de la BCT étaient le maintien de la stabilité du taux de change et la préservation de la confiance dans l'économie nationale. Durant cette période, le pays risquait un risque de déflation suite à une baisse remarquable des prix.
« La politique monétaire adoptée par la BCT a permis ainsi d'éviter une crise de liquidité qui aurait touché le système bancaire et entraîné une crise économique majeure » explique Nabli. La BCT a procédé ainsi à une injection de 700 Millions de dinars dans le circuit bancaire durant le mois de janvier 2011 pour compenser la baisse majeure des dépôts associée à une fuite vers les liquidités. Le « credit crunch » a été évité en assurant la continuité du système de paiement. Mission accomplie grâce à la politique monétaire menée par la BCT.
Durant la deuxième phase qui correspond au deuxième semestre de l'année dernière, l'économie tunisienne a connu une croissance du chômage accompagnée par une décélération de l'inflation qui a atteint 4,4% contre 3,3% en moyenne six mois auparavant. Et même avec l'intervention de l'Etat dans le cadre d'une politique budgétaire (go and stop), les effets sont resté limités compte tenu du statut provisoire du gouvernement. Raison pour laquelle, la politique monétaire adoptée par la BCT a incité les banques à se financer à trois mois, pour faciliter l'accès aux crédits des entreprises touchées par la conjoncture économique. Le taux directeur a été abaissé pour finalement conduire à un allègement de 250 millions de dinars des charges des différents opérateurs économiques. « La politique monétaire adoptée par la BCT avait pour objectif d'aider les entreprises à gérer leurs dettes en leur accordant des rééchelonnements et de nouveaux crédits encouragés par la baisse des taux d'intérêts directeurs », dixit le gouverneur de la BCT. Mais, avec le déclenchement des pressions inflationnistes à partir du mois d'août 2011 pour la première fois du janvier 2011, la BCT a gardé la même stratégie d'intervention. « La politique monétaire menée par la BCT avait pour objectif principal de faire attention à ces tensions inflationnistes tout en assurant la continuité de l'accès aux crédits auprès des banques », affirme Kamel Nabli.
Ces tensions inflationnistes ont persisté même après les élections et l'adoption de la loi des finances. La politique monétaire menée par la BCT, en cette troisième phase, avait ainsi pour objectif de maîtriser l'inflation tout en soutenant le plan de relance budgétaire adopté par le gouvernement, contrairement à ce qu'affirme le gouvernement qui accuse la BCT de manque de coordination avec les services du ministère des finances. Pour Kamel Nabli, il y a une « il y a une harmonie parfaite entre la politique monétaire et la politique budgétaire ». D'ailleurs, il explique que le gouvernement est déjà représenté par deux membres dans le Conseil d'Administration de la BCT. Pour quoi alors cette surenchère ? Le gouvernement, a-t-il vraiment raison de remettre en cause l'efficacité de la politique monétaire adoptée par la BCT ?
Politique monétaire et inflation
Face à ces questions et tant d'autres, Kamel Nabli explique que sans l'intervention de la BCT, la crise économique aurait pu être encore plus grave. « Reste à faire déterminer quel est l'effet de cette politique monétaire » a-t-il ajouté. Pour lui, il est probable aussi que la baisse du taux d'intérêt pendant l'année 2011, a peu d'impact sur les investissements privés, mais elle a quand même facilité l'accès des entreprises aux crédits bancaires. « Le crédit au secteur industriel et les services ont continué à monter à l'aide des crédits et le secteur bancaire a continué à financer le bâtiment, ce qui a permis au secteur du logement de poursuivre sa marche», a-t-il indiqué.
Concernant, l'inflation, le gouverneur de la BCT, a été ferme et catégorique. Pour lui, c'est un non sens de lier la reprise de l'inflation à la politique monétaire adoptée par la BCT. D'ailleurs, selon une étude faite par les services de la BCT concernant l'inflation, ceci démontre que depuis 2001, le phénomène suit des tendances cycliques pic inflationnistes tous les deux ans. Le dernier cycle a coïncidé avec le pic de l'inflation observé la dernière période. «Nous ne sommes pas encore parvenus à comprendre le phénomène. Mais il serait possible qu'il soit en rapport avec le modèle de développement», a-t-il ajouté. Et de conclure que « l'inflation a de multiples origines. Il est difficile de la lier directement à la politique monétaire, mais il faut que la politique monétaire à long terme ait un impact sur l'inflation ».
Des risques ?
Y a-t-il encore une place pour la politique monétaire dans la relance économique ? Hakim Ben hammouda, économiste pense que la politique monétaire (idem pour la politique budgétaire) peut avoir des impacts positifs sur l'économie nationale. Mais, à long terme, ces effets seront négatifs. « Les effets d'une telle politique sont limités dans le temps. Raison pour laquelle, il faut entamer des réformes pour instaurer un nouveau modèle de développement. Il faut ainsi renforcer les infrastructures, s'orienter vers de nouveaux secteurs à hautes valeur ajoutée comme les nouvelles technologies et favoriser un accroissement rapide de la productivité », a-t-il affirmé. Le Professeur Jean Louis Arcand de l'université IHEID de Genève, pense aussi que la politique monétaire a un effet limité dans le temps. Selon des études empiriques menées par un groupe de chercheurs en économie, les effets de la politique monétaires suivent un cycle sous forme de la lettre « U renversée ». C'est dire que dans le temps, les effets escomptés d'une politique monétaire seraient inversés et vont suivre une tendance négative à partir d'un certain moment. Alors, jusqu'à quand devrons-nous utiliser la politique monétaire comme instrument pour la relance économique ? De l'avis des économistes, répondre à cette question, revient avant tout à savoir quel risque a-t-on couru avec la politique monétaire ? Dans un contexte tunisien, on pourrait également, poser la question autrement ? Est-ce que la politique monétaire a pris trop de risque en soutenant le secteur bancaire ? Kamel Nabli, répond qu'il y a toujours un risque. Pour lui, la question est de savoir ou réside le risque. Pour le gouverneur de la BCT, il était primordial de soutenir indirectement les entreprises touchées par les tensions sociales et les effets de la révolution. « Bien sûr que nous avons prix le risque », affirmait-t-il !


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