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L'action culturelle en régions n'est plus ce qu'elle était: A Djerba, une voie pour le renouveau du cinéma
Publié dans Le Temps le 01 - 01 - 2015

Depuis les temps héroïques du festival Ulysse, il existe à Djerba une tradition de festivals cinématographiques de qualité.
Il en est ainsi du festival du film mythologique et historique qui, depuis les années 80, a fait renaitre la passion du péplum sur grand écran. Il en est de même du festival du film de femmes créé à Midoun par Mahmoud Jomni avec l'appui de Habiba Messaabi.
Née il y a tout juste, trois an, une nouvelle manifestation culturelle confirme cette tradition et donne au public djerbien l'occasion de découvrir les œuvres les plus récentes du cinéma tunisien. C'est le ciné-club de Djerba et la maison de la Culture Ferid Ghazi qui sont à l'initiative de cette nouvelle manifestation dont la troisième session vient de s'achever hier, mardi 30 décembre.
Les journées des films les plus récents
Intitulée "Les Journées des films les plus récents", cette manifestation a tout pour plaire. Mieux, l'originalité de son concept en fait une idée "exportable", un festival qui pourrait se tenir annuellement à l'échelle de toutes les maisons de la culture du pays.
Car, il s'agit simplement pour ce petit festival de rapprocher le cinéma du public et de projeter des œuvres qui viennent tout juste d'être produites. En l'occurrence, il s'agit d'une excellente idée que la Fédération tunisienne des ciné-clubs pourrait reprendre en la généralisant. Le syndicat des producteurs, très actif dans la promotion du cinéma tunisien, pourrait lui aussi se saisir de ce concept pour diffuser plus largement les œuvres tunisiennes récentes qui continuent à souffrir d'une relative désaffection du public et de la rareté des écrans.
Ceci pour dire combien l'idée généreuse de ce festival pose un mode opératoire qui permettrait de sortir des lamentations d'usage sur l'absence de diffusion des films tunisiens et promouvoir sur le terrain leur présence. A ce titre, la direction du cinéma au ministère de la Culture et le Centre national de la cinématographie et de l'image pourraient contribuer à faire naitre un événement national qui pourrait se tenir simultanément dans tous les gouvernorats de la Tunisie. Il suffirait d'une cinquantaine de copies...
Revenons pour l'heure à Djerba, précisément à Houmt Souk où vient de se dérouler la troisième édition des Journées des films les plus récents. Il convient d'abord de saluer les dynamiques initiateurs de cette manifestation non seulement pour la pertinence du concept mais aussi pour l'excellence de la mise en œuvre.
La maison de la Culture Férid Ghazi est en effet devenue l'épicentre de la passion pour le cinéma et le lieu de convergence de tous ceux qui désiraient découvrir quelques nouvelles œuvres tunisiennes, en même temps que la capitale.
Les déséquilibres culturels dans toute leur acuité
Encore une fois, une rencontre de ce genre souligne que l'échec relatif de l'action culturelle se situe dans l'absence de diffusion culturelle, situation qui exclut les publics en ne mettant pas les œuvres à leur disposition.
Au lieu de cela, on multiplie les manifestations de prestige ayant pour théâtre la capitale et on laisse à leur sort toutes les attentes du public régional. Et pourtant, la Tunisie dispose d'un formidable réseau de maisons de la Culture et d'une chaine tout aussi importante de bibliothèques publiques qui n'attendent que des budgets et des animateurs. Au lieu de cela, des milliards sont dilapidés dans des manifestations éphémères nullement formatrices mais budgétivores et aussi vite oubliées.
Avec 5 films seulement, la maison de la Culture de Houmt Souk a démontré qu'on pouvait organiser un petit festival et remplacer la frustration par la joie. La simple initiative de faire l'effort de projeter des films en même temps que la capitale a drainé le public et fait naitre un sentiment de satisfaction. Comme le soulignait un présent:" Ces films sont essentiellement soutenus par des fonds publics. Il est donc de notre droit de les voir dans la proximité comme il est du devoir du service public de les diffuser jusqu'aux points les plus éloignés de la République".
Dans cet esprit, la projection du film "Nessmet Ellil" de Homeida Behi a constitué un véritable événement non seulement pour les qualités intrinséques de l'œuvre mais aussi parce que ce film est actuellement sur les écrans tunisois.
Parmi les films projetés, "Conflit" de Moncef Barbouche était très attendu par un public proche de la sensibilité politique du réalisateur et curieux de voir le traitement cinématographique de la répression des islamistes pendant les années 90.
Précédé par une réputation sulfureuse, "El Gort" de Hamza Ouni était aussi connu d'avance par le biais du débat médiatique qu'il a fait naitre. "Contrôler et punir" de Ridha Tlili et "Sur cette terre" de Abdallah Yahia complétaient le programme qui a pu réunir une audience appréciable tout au long de la semaine.
Par moments, on se serait cru à l'époque héroïque des caravanes de cinéma lorsque les grands réalisateurs allaient à la rencontre du public y compris dans les endroits les plus reculés. De fait, il ne manquait qu'une présence plus importante des réalisateurs pour que la fête soit totale.
Néanmoins le ciné club et la maison de la Culture Férid Ghazi ont pleinement réussi leur pari. En trois ans, ils ont pu créer une manifestation originale, réunir un large public à Djerba et, dans la foulée, offrir un exemple d'action culturelle qui pourrait inspirer bien des animateurs.
L'essor des initiatives locales
Ces initiatives locales méritent un plus ample soutien et davantage d'attention car elles sont bel et bien le tissu culturel essentiel, la trame nationale sans laquelle les discours autocentrés de la capitale résonneront de plus en plus creux et s'apparenteront à une manière inéquitable de dépenser les maigres budgets de la culture au profit d'un centre vorace qui se soucie peu de l'attente des périphéries.
En effet, la réussite de pareilles manifestations locales et le silence qui entoure leur succès posent toute l'acuité des déséquilibres culturels dans notre pays avec leur corollaire: la désertion de publics qui se sentent exclus et qui considèrent que trop peu est fait pour promouvoir la culture en régions alors que la capitale, et seulement la capitale, se taille la part du lion. Débat crucial pour l'avenir de l'action culturelle dans notre pays...


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