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D'amour et d'eau fraîche
Publié dans Le Temps le 10 - 06 - 2015

« Le printemps des délires», le dernier roman de Mohamed Lazghab, écrivain tunisien d'expression française, vient de sortir aux Atlas Editions. Auteur de plusieurs livres dont «Le mazigri » (1992), « Le Grand Cirque » (2001), « Chronique d'une agression annoncée » (2004), « Nouvelles de Femmes » (2005), « Cheikh Messaoud » (2006), « Le Réseau gazelle » (2008) et « Le Bâton de Moïse » (2008). Ce nouveau roman pourrait se considérer comme étant à la fois un roman d'amour et un roman historique. D'amour, car il s'agit bien d'une relation amoureuse vécue par les deux personnages principaux. Historique, dans la mesure où les événements relatés se situent dans une période cruciale de la Tunisie, qui a marqué les quatre dernières années, à savoir la Révolution tunisienne. Certes, la première histoire a pour cadre cette Révolution et ses retombées sur le plan politique, social et économique, mais les deux histoires pourraient être lues séparément, sans confusion ni ambigüité, quoique les événements survenus dans le pays aient pu influer, d'une manière ou d'une autre, sur les deux personnages qui ont vécu, malgré la différence d'âge, cette expérience amoureuse.
Mohamed Lazghab nous décrit au moindre détail ce qui s'est passé dans le pays comme événements, allant du déclenchement de la Révolution jusqu'aux dernières élections législatives et présidentielles qui ont établi la Deuxième République en passant par tout le désordre subi dans le pays à cause du disfonctionnement de l'Etat au cours des années post-Révolution où le pouvoir était détenu par le Troïka, dont le chef de file est Al Nahdha. Cependant, le narrateur n'est pas passif ou insensible aux différents incidents, loin s'en faut, il nous livre ses pensées, ses réactions et son parti pris qui est généralement marqué par son opposition contre les Islamistes, les terroristes et les jihadistes, bref contre tous ces phénomènes nouveaux qui ont fait irruption sous nos cieux et auxquels nous ne sommes pas habitués. Le narrateur y apporte parfois l'opinion de sa femme, lors d'une conversation suite à une nouvelle information diffusée à la télévision, qui s'oppose à son point de vue sur la vie politique et sociale dans le pays. Tous les incidents qui ont marqué la Tunisie post-révolution sont donc repris, souvent à chaud, commentés, critiqués et surtout réprouvés par le narrateur qui accuse la Troïka d'être à l'origine de tous les malheurs du pays. Les lieux cités et les faits relatés sont donc véridiques, tant que le narrateur est un témoin oculaire, ayant vécu tous les événements malheureux et exceptionnels : il nous rappelle donc le drapeau noir que les intégristes voulaient mettre à la place du drapeau national à la faculté de la Manouba, les différents sit-in à la Kasbah, les sanglants événements de Siliana où les manifestants ont été réprimés à la chevrotine, les constructions anarchiques qui poussaient comme des champignons au su et au vu des autorités, le pays qui se vautrait dans les ordures entassées dans toutes les villes, la prolifération des bandits et des criminels suite à l'amnistie générale, la résurgence des femmes niqabées, même des filles en bas âge qu'on a obligées de porter le voile , l'émergence d'hommes barbus avec leur kamiss, pourtant invisibles le 14 janvier à l'Avenue Habib Bourguiba ; ajoutons à cela la découverte des caches d'armes et arrestation des malfaiteurs et des contrebandiers, l'apparition des terroristes et les attentats qu'ils ont commis, sans parler des interminables discussions et tergiversations des partis politiques à la télé... C'est un monde de changement perpétuel, où chaque jour la Révolution apporte son lot d'événements, si bien que personne ne peut prévoir ce qui peut se passer dans les jours, les mois ou les années à venir.
Parallèlement naissait un amour entre deux personnages. Ils ont quarante ans de différence d'âge mais cet écart d'âge ne les a pas empêchés de se lier d'amitié et de s'aimer. Lui, c'est Marwan, 67 ans, retraité, un ancien professeur de philosophie, habitant à Hammam-Sousse et marié à Fadwa, femme au foyer. Elle, c'est Souha, 25 ans, divorcée et mère d'un enfant de trois ans, originaire d'un village de Kairouan appelé Lefjij, laborantine de son état. Son ex-mari attiré par les djihadidtes ira combattre les impies en Syrie, histoire de mériter le paradis éternel. La différence d'âge serait-elle un facteur de bonheur ou de discorde ou de conflit dans le couple ? C'est peut-être sur cette question que repose toute cette histoire d'amour. La Révolution tunisienne du 14 janvier et la période post-révolution sont-elles à l'origine des rapports chancelants et des délires de ce couple qui avait connu des hauts et des bas durant cette relation amoureuse ? D'autre part, n'est-il pas vrai que les jeunes femmes veulent s'éprendre des « vieux » parce qu'ils sont des types fidèles, sages, posés et expérimentés et que les « vieux », à leur tour, préfèrent s'unir à des femmes beaucoup moins âgées qu'eux parce qu'elles leur rappellent leur jeunesse et leur plénitude ? Mais ce genre d'union réussira-t-il toujours ?
Défiant cet obstacle, qu'est la différence d'âge, les deux amants vivent cette aventure dans l'intimité et la discrétion...Vertueuse, Souha, prend des précautions face aux sentiments engagés de Marwan. Bref, l'histoire finit dans la rupture totale : un jour Marwan, qui s'inquiétait de la longue absence de Souha, reçut un appel téléphonique de l'étranger. Au bout du fil, ce fut Souha qui parlait : « En Turquie avec un groupe de filles et là, nous nous préparons à traverser la frontière pour aller en Syrie... Je dois m'en aller, je t'aime ! N'oublie pas ! Adieu. » Ces paroles de l'énigmatique et mystérieuse Souha ont suffi pour plonger Marouan dans une profonde tristesse.
Dès le début du roman, le narrateur est à cheval sur ces deux histoires qui nous sont racontées alternativement : aussitôt que le lecteur est informé de la situation dans le pays, il est entrainé dans l'histoire d'amour des deux protagonistes, comme pour montrer au lecteur que la liaison amoureuse qui relie Marwan à Souha a quelque chose en commun avec ce qui se passait dans le pays pendant les quatre dernières années, puisque dans les deux situations, les deux personnages sont en proie aux délires, d'ailleurs comme tous les Tunisiens, d'où le titre du roman : « Printemps des délires ».
Dans ce roman, le narrateur semble être omniscient, omniprésent dans toutes les étapes. C'est qu'il se trouve partout et à tout moment, connaît tout sur ses personnages jusqu'aux moindres détails, suit leurs mouvements, leurs réactions en entrant jusqu'à dans leurs pensées, leurs sentiments et leurs projets, tout en sachant leur présent, leur passé. Cependant, la fin de l'histoire d'amour entre Marwan et Souha est peut-être imprévisible, ce qui constitue une chute fatale, un renversement subit et brutal de la situation. Dans son récit, que ce soit sur la situation dans le pays ou dans l'histoire d'amour, le romancier adopte une démarche narrative et un style attachant et captivant et il nous fait vivre, à travers les faits relatés, des bouleversements, des péripéties et des rebondissements, ce qui suscite une attention particulière de la part du lecteur . Un roman passionnant à lire absolument.


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