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«Aujourd'hui, nous subissons une censure religieuse et morale pire. Elle est que toute autre censure»
Publié dans Le Temps le 24 - 04 - 2016

Après le grand succès de ‘Tsunami', Jalila Baccar est revenue sur la scène avec un nouveau chef-d'œuvre intitulé ‘Violences'. Une pièce qui met à nu le monstre qui sommeille en chacun de nous et qui nous poignarde dans notre réalité amère et violente.
Pour cette nouvelle édition de notre rubrique hebdomadaire, la grande interview du dimanche, la comédienne et dramaturge Jalila Baccar a bien voulu nous recevoir pour répondre à toutes nos questions...
Le Temps: Votre dernière œuvre, ‘Violences', nous laisse un goût d'inachevé. Comment définiriez-vous cette œuvre ?
Jalila Baccar:‘Violences' est un constat à plusieurs niveaux. Certains pensent que la violence en Tunisie a fait surface après le 14 janvier. Or la violence a toujours été présente ; elle est en nous, elle cohabite avec notre société depuis toujours.
Toutefois, le traitement – et là je ne parle pas uniquement du traitement esthétique – n'a jamais été effectué jusqu'au bout. Remarquez, les bourreaux sont, d'habitude, traités comme des victimes. Selon quelques études, ce sont toujours les jeunes, les femmes et les artistes qui subissent cette violence.
Nous avons toujours tendance à dire que c'est l'autre qui est responsable. L'autre et seulement l'autre ; on se considère toujours comme une victime. Cela s'applique aux individus, aux partis politiques, aux différentes idéologies etc. Or, il existe toujours une responsabilité individuelle. Je ne peux combattre l'autre, quel qu'il soit, sans pouvoir le situer par rapport à mes forces et mes faiblesses.
Donc, ‘Violences' est venue dans ce contexte là. Ce sentiment d'inachevé dont vous parlez provient peut-être de l'absence d'une solution. A un certain moment, nous avons pensé à faire intervenir des spécialistes qui peuvent donner des réponses, mais nous avons fini par écarter cette idée pour rester dans ce constat et pour donner la possibilité à chaque spectateur de réfléchir et d'essayer d'analyser à sa manière.
Cette pièce a suscité des réactions complètement différentes : des spectateurs se sont retirés du spectacle tandis que d'autres l'ont revu plusieurs fois. Certains nous ont assuré avoir été scotchés par la pièce tout en affirmant qu'ils n'ont pas la force de revoir le spectacle.
Tout cela pour vous dire que c'est le débat qui est le plus important. C'est pour cela que les débats ne doivent plus être accaparés par les politiques, les universitaires ou les médias. Il faut que les débats puissent se lancer à partir des œuvres artistiques.
Nous sommes installés dans un très bel espace (le quatrième Art), ce qui nous amène à vous demander votre avis sur l'état des lieux des maisons de culture en Tunisie.
Le quatrième Art est un établissement qui dépend du Théâtre national et, donc, du ministère de la Culture. J'ai commencé à faire du théâtre avec la troupe de Gafsa depuis 1973. J'ai pu découvrir toutes les régions du pays et donc toutes ses maisons de culture.
Ceux qui prétendent que nous sommes des personnes installées à Tunis ignorent l'Histoire. L'Histoire d'un pays n'est pas uniquement son Histoire politique mais c'est aussi son Histoire culturelle et je précise dans culturelle, l'Histoire artistique.
Il existe, d'ailleurs, un crime contre la mémoire artistique de ce pays ; on a tendance à pleurer nos artistes quand ils tombent malades ou quand ils meurent, mais, de leur vivant, on les ignore. Je ne parle pas de ma personne mais c'est un constat. C'est un problème de reconnaissance de droit.
Ce n'est pas simplement le problème d'un gouvernement ou d'un pouvoir, c'est un problème social. C'est pour cela que je place la responsabilité individuelle en premier. Etre citoyen c'est être conscient de ses droits mais, aussi, de ses devoirs par rapport à soi ou par rapport au pays et aux concitoyens.
Pour revenir à votre question, la Tunisie a eu – en début des années 60 – ce qu'on appelait les maisons du peuple qui étaient une sorte de lieu de rassemblement qui ont été vite récupérés par le parti de l'époque...
Comme j'ai beaucoup travaillé avec la troupe de Gafsa, j'avais constaté que toutes les villes qui dépendaient du groupe de phosphate avaient leurs propres salles. Je ne sais pas ce qu'elles sont devenues aujourd'hui mais elles existaient et nous y avons donné beaucoup de spectacles.
On donnait beaucoup d'importance à la culture ; on organisait plusieurs projections de films, des spectacles etc. Plusieurs autres villes du pays avaient des maisons de culture ; Gabès, Sidi-Bouzid, Médenine etc. La question, maintenant, est de savoir comment elles sont entretenues, par qui sont-elles gérées et, surtout, comment elles sont dirigées. Le problème n'est pas le lieu en soi, mais la façon dont il est géré.
En 2007, nous sommes allés au complexe culturel de la ville de Gabès, la salle était dans un état catastrophique. L'entretien basique de propreté n'y était pas. C'était pareil à Sidi-Bouzid ; nous y sommes allés en mars 2011 pour y donner un spectacle et nous avons été choqués par l'état des lieux. On n'a pas besoin d'aller loin pour faire ce constat ; il vous suffit de passer devant la maison de culture de Bab El Assal ou de Bab Souika pour arriver à la même constatation.
Plusieurs intellectuels dénoncent l'absence totale d'un projet culturel clair en Tunisie. Etes-vous de cet avis ?
Je pense qu'il y avait un projet culturel. Je fais partie des personnes qui disaient la même chose avant de constater que, lors des deux dernières années, presque tous les festivals tunisiens ont fêté leur cinquantième anniversaire. Les Journées Théâtrales de Carthage, qui ont été créées pour un objectif bien déterminé loin de la dynamique des starlettes égyptiennes ou des has been occidentaux, est un festival qui donne l'espace aux vrais créateurs.
Il y avait un projet culturel en Tunisie. Il existait certainement quelques failles mais cela ne veut absolument pas dire que le projet culturel n'y était pas. On avait une vision grâce à quelques personnes dont Chedli Klibi et Mahmoud Messaâdi. N'oublions pas que la culture et l'éducation vont de pair.
Le cinéma tunisien est en train de connaître une évolution importante. Cela est-il dû à cette nouvelle liberté d'expression acquise au lendemain de la révolution ?
Je ne crois pas à la liberté d'expression d'aujourd'hui. Je pense qu'avant la révolution, nous vivions sous le poids d'une censure politique. Aujourd'hui, nous subissons une censure religieuse et morale. Cette censure là est bien pire que toute autre censure. La censure politique est claire et nette. La censure morale est beaucoup plus sournoise.
En ce qui concerne le cinéma tunisien, il faut dire que nous vivons dans l'ère de l'image et tous ces jeunes – dont une partie est représentée par des filles magnifiques – qui ont accès au monde numérique grâce à internet (et sont donc liés au cinéma international), bénéficient d'une culture de l'image qui est peut-être plus importante que celle dont disposaient les autres générations.
Je suis très confiante et je pense qu'il manque maintenant la complicité entre le cinéma et les chaînes de télévision : il y a certains films que j'aurais voulu voir sur les petits écrans. Toutes ces chaînes de télévision qui ne servent à rien devraient, au moins, servir à encourager de jeunes talents pour nous changer des shows pseudo politiques.
On nous parle, de plus en plus souvent, de la lutte culturelle contre le terrorisme. Comment évaluez-vous ce concept ?
Je crois en ce concept mais j'ai entendu des énormités sur ce sujet. Les politiques nous lancent cela et puis repartent tranquillement. Quand on parle d'une lutte culturelle contre le terrorisme, on exige que le budget destiné à la culture soit triplé, sinon plus.
Quand on dit cela, on revoit toute la politique médiatique que l'on suit : des théâtres, et là je reviens au crime contre la mémoire collective qui a été perpétré par la télévision tunisienne de l'époque qui n'a pas pris la peine de filmer les œuvres de l'époque où l'on n'avait pas les moyens de filmer par nos propres moyens, à cause de l'absence de la télévision nationale, toutes ces œuvres seront oubliées et resteront, à jamais, méconnues des nouvelles générations. Toutes les activités artistiques qui n'ont été ni filmées ni enregistrées sont jetées aux oubliettes.
Si les jeunes tunisiens restent enfermés entre la mosquée et toute la propagande des prédicateurs des pays du Golfe d'un côté, et, de l'autre, entre la chaîne Rotana et tout ce qu'elle diffuse comme produits, comment voulez-vous qu'ils s'en sortent.
Quand les politiques parlent d'une lutte culturelle, il faut qu'elle soit suivie de toute une vision globale de la part du gouvernement. Je vous donne un exemple ; j'ai assisté à des spectacles de fin d'année dans des jardins d'enfants municipaux. J'y ai écouté quelques chansons, chantés par les enfants, qui m'ont laissée réellement perplexe. La formation des animatrices d'enfants se fait sur quelles bases ?
Vous parliez de l'amnésie collective tout à l'heure et, en venant jusqu'ici, nous sommes passés par les travaux de la remise en place de la statue d'Habib Bourguiba en face du ministère de l'Intérieur. Ce retour ayant provoqué un grand débat dans le pays, qu'en pensez-vous ?
Dommage, je pensais qu'on allait enfin pouvoir se débarrasser de cette laideur qui est l'horloge !
Vous ne pensez pas que l'horloge de l'avenue Habib Bourguiba représente une bonne partie de l'Histoire du pays puisqu'elle symbolise les vingt-trois ans de Ben Ali et, surtout, l'invasion de l'horloge qu'on a vécue en mars 2012 ?
Il faut avoir une vision sur tout aujourd'hui ! Je fais partie d'une génération qui s'est, à un moment, fortement opposée à Bourguiba. Aujourd'hui, avec du recul, je me dis qu'on peut très bien s'opposer à quelqu'un pour des données bien particulières. Bourguiba n'était pas un saint ; il avait des côtés très positifs et d'autres beaucoup moins, comme tout homme politique.
Il était quelqu'un de très visionnaire et, avec les personnes qui l'ont accompagné, il avait du charisme, il était intelligent, il aimait les femmes et il aimait le théâtre. C'était un despote éclairé (mais despote quand-même) ; il avait condamné des camarades de mon entourage à de longues années de prison. Ces personnes reconnaissent, malgré cela, les côtés positifs de Bourguiba. Je ne l'idéalise plus qu'il ne le faut et je ne le casse pas plus qu'il ne le faut.
Paradoxalement, je suis pour que cette statue retrouve sa place au sein de l'avenue. Grâce au théâtre, j'ai tourné un peu partout dans le monde et les symboles sont très importants. J'aurais aimé que l'on enlève l'horloge et qu'on la remplace par la statue de Bourguiba.
Pour votre question, la réponse est simple : l'Histoire ne s'efface pas. Cette horloge est laide et je l'ai dit au moment où elle a été installée. Pour l'invasion de l'horloge, survenue le 25 mars 2012, il faut avouer qu'elle a été complètement oubliée et effacée. Quand les hommes politiques parlent, ils n'évoquent que les incidents du palais d'Al Abdellia, c'est très bien, mais ils omettent tout le temps de parler de ce qui s'est passé le 25 mars 2012 devant le théâtre municipal.
Ce jour-là, le ministère de l'Intérieur, dirigé, à l'époque, par Ali Laârayedh, avait accordé une autorisation à une association des anciens de l'Institut des Arts dramatiques pour organiser la Journée mondiale du théâtre. On avait organisé des animations pour les enfants et ils ont mis en place des programmes divers pour animer l'avenue pendant toute la journée. Il y avait deux scènes ; une était face au Théâtre municipal, l'autre était face à l'Africa. J'y étais allée pour soutenir cette action. En arrivant, aux alentours de neuf heures du matin, j'avais remarqué la présence de beaucoup de barbus. Je savais qu'ils avaient une manifestation à l'avenue la veille de la célébration de la Journée mondiale du théâtre.
Je place tout cela entre deux événements importants ; le vendredi 23 janvier 2012, il y avait eu une interview de Laârayedh au journal Le Monde, et, le lundi d'après, il y avait eu une déclaration d'Ennahdha annonçant que la Charia ne sera pas la source essentielle de la nouvelle Constitution tunisienne.
Donc, rien qu'à mon arrivée, la situation n'était pas en meilleur état. Quelques minutes plus tard, nous étions complètement encerclés par les barbus. Il y avait, parmi nous, un seul homme politique, que je ne nommerai pas, qui était accompagné par sa famille. J'étais allée à trois reprises au ministère de l'Intérieur pour demander des renforts mais c'était, bien évidemment, en vain. Ils étaient en train de nous encercler et les policiers nous demandaient de nous enfermer dans le théâtre municipal.
C'était la plus grande humiliation que je n'ai jamais vécue, pire que celle du 11 janvier 2011. A l'époque, l'ennemi était clair. En mars 2012, je ne savais plus qui était mon ennemi. Cet incident a été jeté aux oubliettes, comme si cela n'a jamais eu lieu. Les artistes ont été les premiers à avoir été pris pour cibles par les extrémistes. Il ne faut pas non plus oublier les événements de l'Africa, la salle est d'ailleurs toujours fermée. Je n'oublierai jamais ces incidents.
Pour revenir à la culture, faites-vous partie de ceux qui pensent que la culture est très marginalisée par les médias ?
Il faut dire que ce qui m'intéresse ce sont les chaînes nationales publiques, les autres, privées, ne m'intéressent pas. Je regarde très rarement les télévisions qui n'ont rien ajouté au paysage médiatique. Il ne suffit pas d'avoir une caméra et de placer quatre personnes qui hurlent autour d'une table pour faire de la télévision. J'ai toujours préféré, de loin, la radio et les journaux !
Pour finir, pensez-vous que les acquis de la femme tunisienne ont avancé ou régressé après la révolution ?
L'émancipation de la femme remonte à bien avant la révolution. Cinq ans, ce n'est pas la vie. J'ai côtoyé de grandes militantes pour les droits de la femme. L'Union des femmes faisait un travail social extrêmement important, j'ai pu le constater par moi-même. La révolution est une accumulation de luttes menées dans tout le pays sur de longues années.
Pendant un moment, l'Association Tunisienne des femmes démocrates était un repère pour moi ; quand les choses n'allaient pas bien, c'était mon unique refuge. Ces femmes travaillent dangereusement. Aujourd'hui, il existe un danger qui guette la société tunisienne. Un danger de conservatisme qui, sous couvert de la religion et de la morale, grignote dans les consciences des Tunisiens. Les plus grandes victimes pourraient être les femmes.
Cependant, je fais confiance à une certaine catégorique de la société civile qui demeure vigilante. Aujourd'hui, quand on circule tôt le matin, on ne voit que des femmes qui partent travailler. Et encore, je parle de Tunis et des grandes villes ! Qui travaille pour subvenir aux besoins de la famille ? C'est toujours la femme et ce surtout au sein des classes défavorisées.


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