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Les convulsions de la zone euro
Publié dans L'expert le 25 - 06 - 2010

Pour Gaspard-Hubert Lonsi Koko, c'est tout le système international qu'il va falloir réformer en stabilisant notamment les mouvements de capitaux pour mieux combattre la spéculation. Mais commençons par l'Europe, écrivent plusieurs députés socialistes et démocrates au Parlement européen, en mettant l'accent sur le besoin urgent d'une véritable gouvernance politique. Quant à l'euro, il redescend à une valeur normale, estime Béatrice Majnoni d'Intignano, et cette monnaie européenne s'internationalise peu à peu. En réalité, la zone euro souffre de quatre faiblesses, voire cinq, suggère André Grejbine, selon lequel la crise de l'euro révèle un malentendu fondateur de la construction monétaire européenne… C'est surtout un échec total, avance Gérard Lafay qui plaide en faveur d'un retour au franc et il explique comment… La confiance dans l'euro est mise à l'épreuve, tout comme la solidarité liant les seize pays partageant cette même devise. Car, au-delà du cas grec, c'est le surendettement de plusieurs Etats constitutifs de la zone euro qui est en cause à un moment où la reprise économique exige pourtant encore un soutien public. La discipline collective et la coordination des politiques nationales sont donc remises à l'ordre du jour afin que l'union monétaire reste crédible et que l'euro porte ses fruits. Pendant ce temps, en Chine, l'intention annoncée de réformer le taux de change encourage les marchés, mais certains n'y voient qu'une manœuvre de diversion.
Rigueur et tensions autour de l'euro
L'euro est-il menacé ?
L'explosion de la zone euro n'est pas « une hypothèse sérieuse », estime Patrick Artus, économiste chez Natixis. Si certains pays en difficulté sortaient du système commun – ce qui serait extrêmement difficile à mettre en place –, ils verraient monter le coût de leur dette, les marchés estimant que leur risque augmente. « Leur solvabilité deviendrait encore plus douteuse. Le coût de la hausse des taux d'intérêt l'emporterait sur l'avantage d'une dévaluation probable » de leur monnaie, résume Patrick Artus.
Quant aux pays demeurés dans le système, ils verraient l'euro s'apprécier et perdraient en compétitivité à l'exportation. Un parallèle avec l'explosion du système monétaire européen en 1992 et 1993 paraît difficile. À l'époque, en sortant de cet arrangement de changes fixes, l'Espagne, l'Italie et le Royaume-Uni ont profité d'une forte baisse des taux d'intérêt. Aujourd'hui, la situation est inverse : les pays fragiles bénéficient des taux d'intérêt bas de la Banque centrale européenne. S'ils sortaient de l'euro, leurs taux d'intérêt monteraient, ce qui handicaperait d'autant une possible reprise.
Pourquoi l'euro a-t-il été créé ?
L'euro a été créé afin d'offrir aux entreprises comme aux consommateurs une vaste zone où le risque lié aux variations de taux de change a, par définition, disparu. La monnaie unique a ainsi mis fin aux dévaluations répétées. Corollaire d'un marché européen unifié, son but était de faciliter davantage les échanges et investissements, porteurs de croissance et d'emplois.
Mais cette « union monétaire » ne peut donner des résultats qu'assortie d'une « union économique » plus complète, c'est-à-dire de politiques budgétaires et fiscales nationales convergentes, d'où les fameux « critères de Maastricht », sinon étroitement coordonnées. Faute de ce rapprochement, les taux d'intérêt décidés par la Banque centrale européenne (BCE) pour l'ensemble de la zone euro se sont révélés inadaptés pour certains pays, comme l'Espagne ou l'Irlande, en surchauffe économique lorsqu'au contraire la croissance allemande stagnait.
Le bouclier collectif qu'offre l'appartenance à la zone euro, dominée par l'Allemagne, a aussi permis à plusieurs pays de masquer les faiblesses de leurs propres finances publiques, à l'instar de la Grèce – qui a pu longtemps bénéficier de taux d'intérêt très bas. Ce rôle a été particulièrement remarqué pendant la crise financière, lorsque les pays hors zone euro, comme l'Islande, la Lettonie ou la Hongrie, se sont retrouvés aussitôt en difficulté. Mais le cas grec montre que cette fonction qualifiée d'« anesthésiante » de l'euro trouve aussi ses limites. Et à défaut de pouvoir dévaluer, un tel pays n'a alors d'autre choix qu'une sévère cure d'austérité des finances publiques (pour retrouver l'équilibre) et des salaires (pour retrouver la compétitivité).
D'autres pays de la zone euro sont-ils fragiles ?
L'Espagne, l'Irlande et le Portugal peuvent inspirer des inquiétudes, mais leurs politiques s'emploient à rassurer. Les annonces des trois gouvernements évitent, pour l'instant, la défiance des marchés qui fait s'envoler le coût du refinancement de la dette grecque. Le différentiel entre le coût respectif des dettes grecque et allemande est de 3,5 %. L'écart entre les dettes espagnole et allemande n'est que de 0,8 %.
L'Espagne a annoncé un plan d'austérité de 50 milliards d'euros sur trois ans visant à réduire les déficits publics, et veut faire passer l'âge de la retraite à 67 ans, contre 65 actuellement. « Le pays avait axé sa croissance sur l'endettement privé et l'immobilier. Il doit maintenant se trouver un nouveau modèle », estime Philippe Sabuco, chez BNP Paribas. En deux ans, la dette publique espagnole est passée de 36,2 % du PIB à plus de 60 %.
Le Portugal, sous surveillance négative des agences de notation financière, s'est engagé à geler les salaires des fonctionnaires et à réduire d'un point le déficit public qui a atteint, en 2009, le record de 9,3 %. « Le Portugal a une croissance molle et très faible, due à sa difficulté à trouver aussi un modèle de croissance. Ce sera son défi à moyen terme », souligne Philippe Sabuco.
En Irlande, où le PIB a chuté de 7 % l'an dernier, le gouvernement a « décidé des efforts budgétaires qui représentent 8 points de PIB en deux ans, comprenant la baisse des salaires dans la fonction publique ou une coupe des avantages fiscaux, explique Sylvain Broyer chez Natixis. Cet effort drastique de consolidation budgétaire est crédible. »
Que peuvent faire les Européens ?
La zone euro exige une discipline budgétaire collective. C'est l'objectif du pacte de stabilité, qui encadre les politiques nationales, en imposant à chaque Etat de ramener son déficit budgétaire sous le seuil de 3 % du produit intérieur brut (PIB). Dans le cas grec, les Vingt-Sept vont exercer une surveillance étroite du redressement programmé par le gouvernement de Georges Papandréou, par l'intermédiaire de la Commission européenne, qui livrera rapport et recommandations au moins chaque trimestre. Un premier rapport est attendu à la mi-mars.
Au-delà de l'assainissement budgétaire, le but est aussi d'appuyer la mise en œuvre de réformes structurelles pour améliorer la compétitivité des produits et services grecs. José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, a reconnu mardi 2 février devant la presse qu'en dépit de décennies de fonds européens, cette compétitivité s'est détériorée. La qualité de l'usage de ces fonds communautaires va donc être aussi durcie. Le but est qu'en améliorant les produits de l'économie grecque, ceux-ci se vendent mieux ailleurs en Europe.
La coordination entre les politiques économiques nationales est l'autre grand chantier des Européens. Pour les 16 pays partageant l'euro, le traité de Lisbonne institutionnalise à cette fin l'Eurogroupe, réunissant chaque mois les ministres des Finances de la zone. Le même traité prévoit par ailleurs la possibilité d'apporter une « assistance financière » à un autre Etat de l'UE en cas de catastrophes naturelles « ou d'événements exceptionnels hors de son contrôle ». De source communautaire, ceci ne s'applique pas au cas grec actuel. Reste à savoir ce qui se passerait si la crise grecque devait empirer. Personne n'imagine que les Européens, individuellement ou collectivement, ne cherchent à empêcher la faillite de la Grèce.
Quelle est l'incidence de la crise sur de nouvelles adhésions à l'euro ?
Plusieurs nouveaux entrants de l'Union ont envisagé une entrée dans l'euro. En 2004, les pays baltes avaient demandé leur intégration, refusée pour cause d'inflation en Lituanie. Après y avoir été opposée, la Pologne voudrait maintenant rejoindre la zone en 2013 ou 2014. La République tchèque définira sa position après ses échéances électorales de cette année. La Hongrie serait candidate et a fait des « progrès importants depuis son sauvetage par le Fonds monétaire international (FMI) l'année dernière », souligne Juan-Carlos Rodado, chez Natixis.
Pour être admis dans la zone euro, les pays candidats doivent suivre une procédure précise. Elle passe par l'intégration pendant deux ans à un mécanisme de change européen qui valide que leur taux de change est stable avec l'euro. Le pays candidat doit aussi respecter des critères de convergence, en termes d'inflation, de taux d'intérêt, de déficit budgétaire et de dette publique.
« Aujourd'hui, la crise a bouleversé la manière d'aborder ces critères de convergence. On doit s'interroger sur la pertinence de certains de ces critères, et d'autres, comme la balance des paiements, devraient être pris en compte par Bruxelles », estime Juan-Carlos Rodado. Exemple : un pays candidat doit avoir une dette publique inférieure à 60 % du PIB. La Hongrie, avec une dette représentant 80 % de son PIB, ne peut prétendre intégrer l'euro, alors que la dette grecque, par exemple, est de 120 % du PIB.
Merkel : pour la monnaie unique, la patronne c'est moi
Paris souhaitait une gouvernance économique de l'UE et de l'euro capable de piloter le navire européen aux côtés de la Banque centrale européenne (BCE). Paris voulait que l'Allemagne desserre l'étau sur sa demande intérieure, de manière à conforter la relance. Sur tous les sujets, Berlin lui a opposé une fin de non-recevoir. Et la mise en scène d'un « compromis » trouvé au sein du couple franco-allemand à l'occasion de la rencontre différée entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel n'a trompé que ceux qui veulent y croire. En guise de conciliation, le président français s'est aligné sur tous les terrains sur les positions de la chancelière.
Un super pacte de stabilité
Merkel ne voulait pas la moindre mise en cause des prérogatives de la BCE. Elle entend imposer, face à la crise de l'euro, l'adoption d'une sorte de super pacte de stabilité, doté de fortes mesures de rétorsions contre les Etats qui feraient preuve de « laxisme » budgétaire. Sarkozy la suit. Et tant pis, une nouvelle fois, pour la démocratie, déjà si déficiente au sein de l'UE telle qu'elle fonctionne.
Classiquement, Paris espère sans doute récupérer quelques miettes à la table de la première puissance économique de l'UE. Mais rien n'est moins sûr, car l'Allemagne n'a cessé d'accentuer ses excédents sur ses « partenaires » ces dernières années. Précisément grâce à un euro dont les critères monétaristes ont été transférés de la Bundesbank (la banque centrale germanique) à la BCE.
Pression des Etats-Unis
La position du « couple franco-allemand » devrait aussi aiguiser les contradictions entre puissances qui s'exacerbent à la veille du G 20 de Toronto. Pas tant parce que Paris et Berlin affichent une volonté d'instaurer une hypothétique taxe sur les transactions financières, histoire de donner des gages aux attentes de régulation qui montent des opinions. Mais surtout parce qu'un bras de fer se dessine depuis quelques semaines entre les Etats-Unis et l'Allemagne. Les premiers, inquiets des signes de faiblesse de la consommation et donc de la solidité de la reprise outre-Atlantique, demandent en effet avec insistance à la seconde de booster sa demande. La chancelière décrète la « rigueur toute » avec la complicité du président français.
L'autre dévaluation de l'euro
Selon un sondage mené par TNS-SOFRES, 62 % des Français considèrent désormais que l'euro est un facteur d'aggravation de la crise économique, seulement 28 % pensant au contraire qu'il nous protège.
Depuis son introduction il y a onze ans, les Français ont certes vu l'euro comme un facteur de vie chère, mais aussi comme une assurance tous risques contre les dérapages et sorties de route de l'économie mondiale. En août 2008, lorsque la foudre est tombée sur les piliers de Wall Street, les gouvernements des seize pays membres de la monnaie unique ont rassuré leur opinion en leur montrant le paratonnerre de l'euro. Deux ans plus tard, c'est cette même zone euro qui est montrée du doigt pour son endettement excessif et placée sous la surveillance des agences de notation qui font la pluie et le beau temps sur les marchés financiers.
L'euro devait amener la croissance et l'emploi, il est en passe de devenir le bouc émissaire, porteur de tous les plans de rigueur et même de la réforme des retraites !
Le yuan prend de la vigueur
La monnaie chinoise a atteint un sommet en cinq ans par rapport au dollar américain, après l'engagement de Pékin en faveur d'une plus grande flexibilité de son taux de change, qui n'a toutefois pas convaincu les plus ardents pourfendeurs de la sous-évaluation du yuan. La Banque centrale a affirmé il y a quelques jours son intention de poursuivre la réforme de son taux de change et d'insuffler plus de souplesse au système, ce qui a été interprété comme le signe que la monnaie chinoise allait être désarrimée du dollar et recommencer à s'apprécier contre le billet vert.
Les marchés ont réagi avec enthousiasme. Le yuan a notamment atteint son plus fort niveau vis-à-vis du dollar en cinq ans sur le marché interbancaire, selon l'agence Dow Jones Newswires. Il s'échangeait dans l'après-midi à 6,7974 contre le dollar, du jamais vu depuis la réforme du taux de change du yuan de juillet 2005 et sa réévaluation de 8,28 yuans à 8,11 contre le dollar.
Certains analystes ont mis l'accent sur le côté «effet d'annonce» des déclarations de la Banque centrale, une semaine avant le sommet du G20 à Toronto. Cela «va prévenir une partie des critiques que la Chine aurait affrontées à la réunion du G20», a commenté Mitul Kotecha de Crédit Agricole CIB dans une note.
«Ceci est manifestement une tentative pour empêcher d'être pris pour cible au G20», a aussi estimé Willy Lam, de la Chinese University à Hong Kong. Pour le professeur, «l'appréciation va être très limitée, au mieux 5 % dans les douze prochains mois, donc pas à la hauteur des attentes».
Aux Etats-Unis, d'où émanent les plus virulentes critiques contre le taux de change du yuan, certains estiment que la monnaie chinoise est sous-évaluée de 40 % et que cela avantage éhontément les exportations chinoises. «L'annonce de la Banque centrale reflète... un fort désir d'éviter le conflit avec Washington», relève Andy Rothman, de CLSA (Credit Lyonnais Securities Asia).
Pressentant l'éclatement de la crise mondiale, la Chine avait ré-amarré sa monnaie au dollar au cours de l'été 2008, aux alentours de 6,8 pour un dollar, privilégiant avant tout la stabilité. Cela n'avait pas empêché ses exportations — pilier de son économie — d'être frappées de plein fouet à l'automne 2008 par la baisse de la demande étrangère, entraînant une cascade de fermeture d'usines exportatrices et la mise au chômage de millions de travailleurs précaires.
La stabilité reste un maître-mot pour Pékin, comme l'a rappelé la Banque centrale dimanche, en excluant toute appréciation soudaine ou de larges mouvements.


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