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Quels défis économiques pour Kaïs Saïed ?
Publié dans Business News le 14 - 10 - 2024

Le président de la République, Kaïs Saïed vient d'être réélu avec 90,69% des suffrages exprimés. Cette victoire fait écho à plusieurs défis économiques qui attendent le chef de l'Etat et qui seront décisifs pour améliorer la qualité de vie des Tunisiens et donc pour répondre à l'une de ses promesses électorales. Des chantiers importants l'attendent, mais surtout des décisions fermes et courageuses. L'objectif étant de remettre l'économie du pays sur les rails.

La situation économique de la Tunisie a été difficile tout au long de la dernière décennie, mais elle s'est aggravée avec la pandémie du Covid-19 qui a été suivie par la guerre en Ukraine et l'envolée des cours de matières premières et de carburant. Le pays a été secoué par plusieurs pénuries et jusqu'à cette heure certains produits demeurent manquants ou en quantité insuffisante sur le marché notamment le sucre et le café.
Ainsi, Kaïs Saïed se trouve face à des défis économiques importants à relever, notamment en matière de croissance, d'inflation et d'endettement.
Depuis la révolution, les taux de croissance sont très timides pour ne pas dire inexistant, sachant que pour le développement du pays il faudrait une croissance d'au moins 5% à 6%. Or, en 2024, l'économie tunisienne a enregistré une croissance de 1% en glissement annuel, de 0,6% en glissement semestriel et de 0,2% en glissement trimestriel et l'Institut national de la statistique (INS) avait noté que le PIB n'a pas encore atteint son niveau d'avant la pandémie. L'économie nationale devrait enregistrer une croissance à 0,4% sur l'ensemble de l'exercice 2023, selon les premières estimations. Donc, on est vraiment loin de la croissance espérée. Le tout sachant que l'inflation a atteint 6,7% en septembre 2024.
Augmenter la croissance, c'est non seulement créer de l'emploi, mais aussi drainer des ressources supplémentaires additionnelles pour les recettes de l'Etat : une économie prospère équivaut à des sociétés et des citoyens prospères, donc qui ont plus de bénéfices et revenus et payent plus de taxes et impôts. Augmenter les recettes de l'Etat permet de limiter l'endettement et de baisser le déficit budgétaire. Cela implique un meilleur équilibre des finances publiques.
En outre, la croissance se répercutera par une augmentation des salaires (les entreprises étant dans une meilleure situation, ndlr) et par extension par une amélioration du pouvoir d'achat des Tunisiens.
Relancer l'économie, notamment via l'encouragement des investissements et l'amélioration du climat d'affaires devient un défi majeur pour le chef de l'Etat.

Autre dossier brûlant celui de la lutte contre l'inflation. Bien que l'indice des prix à la consommation s'est stabilisé à 6,7% en septembre 2024, les hausses de prix de certains produits alimentaires sont exorbitantes. Et il y a trois denrées dont l'inflation a été supérieure à 15% en un an en septembre 2024. Il s'agit de la viande d'agneau et de mouton avec une hausse de 22,8%, suivie par l'huile alimentaire avec une hausse de 15,1% puis les fruits secs avec une hausse de 15%. Au total, les prix de neuf familles de produits ont augmenté autant ou plus vite que l'inflation enregistrée en septembre 2024 et huit ont enregistré une hausse à deux chiffres.
Rappelons qu'en février 2023, l'inflation avait atteint le niveau record de 10,4% jamais égalé en 38 ans : une inflation à deux chiffres ! En 1982, l'inflation avait atteint les 12%. En 1984, la Tunisie avait atteint la moyenne annuelle de 8,9%, selon les données référencées par la Banque mondiale.
L'inflation actuelle demeure quand même élevée, même si elle est sur un trend baissier. En général, on recommande que l'inflation ne dépasse pas les 3% dans un pays, ce qui stimule l'économie et préserve le pouvoir d'achat. Or, on est toujours au-dessus de ce taux, ce qui explique les difficultés rencontrées par les Tunisiens et la baisse flagrante de leur pouvoir d'achat ces dernières années.
D'ailleurs, malgré une tendance baissière d'une vingtaine de mois, la Banque centrale de Tunisie (BCT) a décidé de maintenir son taux directeur inchangé à 8% fin septembre 2024, prouvant que les pressions inflationnistes demeurent et qu'il ne faut pas baisser sa garde, du moins c'est ce qu'estime l'autorité monétaire.
Certes la lutte contre la hausse de l'inflation incombe à la BCT. Mais, l'Etat peut aider en fournissant certaines denrées en quantité suffisantes, ce qui impacte les prix à la baisse outre bien sûr son rôle de surveillance des circuits de distribution. Encourager la production nationale peut participer à limiter les importations et par extension l'inflation importée, une stratégie à long terme qui peut être payante.

Maintenir le trend baissier de l'inflation est important, mais baisser en parallèle le taux directeur de la BCT est primordial pour relancer l'économie, que ce soit par la consommation ou par l'investissement. Actuellement, les taux d'intérêt sont trop importants, entravant entreprises et consommateurs, qui temporisent certaines dépenses. En outre, le recours intensif de l'Etat au marché intérieur n'arrange pas les choses pouvant, in fine, créer un effet d'éviction sur le marché.
Notons qu'avec la troisième tranche de l'emprunt obligataire national 2024, le pays a mobilisé environ 86,33% de la valeur globale visée par l'émission de l'emprunt obligataire national 2024, soit un montant de près de 2,48 milliards de dinars. Le montant total visé est de 2,87 milliards de dinars.
En 2023, la Trésorerie tunisienne a mobilisé près de 3,78 milliards de dinars, grâce aux souscriptions à l'emprunt obligataire national 2024.
À fin juin 2024, l'Etat a mobilisé 12,26 milliards de dinars en ressources d'emprunt, contre 5,84 milliards de dinars un an auparavant, selon les résultats provisoires de l'exécution du budget de l'Etat à fin juin 2024 publiés par le ministère des Finances. 11,17 milliards de dinars d'emprunt intérieur sur les 11,74 milliards de dinars prévus dans la loi de finances 2024 et seulement près de 1,1 milliard de dinars d'emprunt extérieur sur les 16,44 milliards de dinars prévus dans la loi de finances 2024.
Ainsi à la moitié de l'année, l'Etat a déjà collecté pratiquement tout le montant prévu en emprunt intérieur et il continue encore de puiser sur les ressources intérieures, une quatrième tranche étant prévue dans la loi de finances 2024. En contrepartie, l'Etat n'a réussi à collecter que le seizième des ressources d'emprunts extérieures ambitionnées.
Et justement, il faudra notamment trouver des ressources d'emprunts extérieurs pour garantir que l'économie ait assez de devise pour l'alimenter, l'autre défi majeur de Kaïs Saïd. Certes, l'économie a tourné ces deux dernières années sans importante contribution de l'étranger, mais dans les faits elle tournait au ralenti, les taux de croissance réalisés étant la preuve. La Tunisie a besoin de ressources extérieures qu'elles soient d'emprunts ou d'investissements, pour booster son économie et lui donner l'élan nécessaire pour son envol.
Autre défi de taille la compensation, même si dans ses prévisions le gouvernement a planifié une baisse de la compensation, pour le chef de l'Etat ce sujet est une ligne rouge. Le problème, c'est que vu le manque de ressources de l'Etat, ce sont les bénéficiaires de la compensation qui en pâtissent. Ces derniers n'ont pas été payés depuis plusieurs mois (neuf à 17 mois d'impayés) pour un montant dépassant le milliard de dinars jusqu'à fin juillet 2024.
Il faut dire que la décision du président Saïed de compter sur nos propres ressources et de ne plus recourir aux prêts du Fonds monétaire international, a mis les finances publiques à rudes épreuves avec une aggravation du déficit budgétaire en 2023, qui a dépassé les onze milliards de dinars.
En 2024, un flou total demeure, avec le retard de la publication des résultats provisoires de l'exécution du budget de l'Etat : le dernier en date publié est celui de juin 2024 et fait état d'un excédent de 488,7 millions de dinars alors qu'on est en octobre 2024 et que selon la loi de finances 2024, on devrait finir l'année avec au moins un déficit de plus 11,51 milliards de dinars.

Autre chantier, qui demeure en suspension, les entreprises publiques. Certes le chef de l'Etat avait estimé que la cession de ces entreprises est une ligne rouge. Mais, la majorité ne peut plus continuer à fonctionner de cette manière, leurs déficits s'aggravant d'année en année. Une restructuration est nécessaire, certaines comme Tunisair, la Société des transports de Tunis (STT), communément appelée Transtu, la Société nationale des chemins de fer tunisiens (SNCFT) ou même la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) ont besoin de renouveler leur équipement pour revenir dans la course et renouer avec les bénéfices.

Concrètement, Kaïs Saïed fait face à de nombreux défis économiques. Sa victoire écrasante ne peut occulter les attentes importantes du peuple tunisien, et le chef de l'Etat doit tout mettre en œuvre pour ne pas le décevoir.


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