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Kaïs Saïed ne doit pas se montrer rancunier, c'est lui qui a commencé
Publié dans Business News le 24 - 06 - 2020

La vidéo du président de la République, Kaïs Saïed, s'énervant lors d'une conversation tendue près de l'ambassade tunisienne à Paris a suscité une large polémique. Le président se dirigeait vers le bâtiment quand il a entendu, de loin, des slogans qui le visaient. Une dizaine de personnes criaient « Dégage » et « Tataouine n'est pas un hôtel », slogan bizarre et incompréhensible qui aurait dû dissuader le président de se mettre à la disposition de cette cohorte.
Kaïs Saïed est venu à leur encontre pour tenter d'expliquer sa vision du problème d'El Kamour pensant discuter avec des personnes sensées et à l'écoute. Il s'est retrouvé devant une personne impolie, insolente et bête. Il s'est retrouvé devant un énergumène qui représente, à sa manière, une partie du « peuple » que Kaïs Saïed chérit tant. Empêché, avec véhémence, d'exprimer sa pensée, Kaïs Saïed s'est énervé et a crié au visage du revendicateur irrespectueux.

Au-delà de l'incident en lui-même, qui peut paraitre anodin, c'est toute la rhétorique présidentielle qui a pris un coup. Soudain, il s'est avéré que le président de la République, qui a bâti toute sa politique sur une proximité et une compréhension particulières du peuple, n'est plus tellement en phase avec ce dernier. Le peuple en veut plus apparemment et commence même à en vouloir au président. Il est clair que la personne qui a énervé Kaïs Saïed, ne représente pas le peuple tunisien, du moins pas encore. Il n'est pas question ici de généraliser mais il s'agit, quand même, de prendre en considération ce genre d'éruption.
Cela a dû être un choc pour le président de la République qu'on lui dise que ce qu'il dit n'est pas crédible et qu'il s'agit de paroles en l'air. Tout le discours politique de Kaïs Saïed est basé sur l'idée qu'il n'est pas comme les autres politiciens, qu'il est sincère et qu'il veut redonner le pouvoir au peuple. Le discours populiste de Kaïs Saïed ne supporte pas d'être contredit par ce même peuple et il perdrait tout son sens si le président se trouvait mis dans le même sac que les autres. Les autres ce sont tous ces politiciens qui promettent et ne font rien, qui profitent des ors de la République et de leur influence pour leur propre compte. Une caste dénoncée à longueur de campagne par Kaïs Saïed le candidat et souvent épinglée par Kaïs Saïed le président. C'est l'une des principales bases du discours politique présidentiel qui s'effondrerait si jamais l'opinion publique assimilait Kaïs Saïed à l'image négative de la classe politique tunisienne.

Le discours de « Achaab Yourid » (le peuple veut, ndlr), suggère que Kaïs Saïed fait partie du peuple et qu'il est le vrai porteur de ses revendications et de ses aspirations. A l'inverse des autres politiciens qui ne font que lui mentir et qui n'ont pas la compétence nécessaire pour subvenir à ses besoins. Kaïs Saïed estime que le peuple sait ce qu'il veut et surtout comment y arriver. Il soutient que c'est au peuple de dire ce dont il a besoin parce que chacun connait sa région, son village ou sa ville mieux qu'un pouvoir central usé. C'est le sens de l'expression qu'il emploie souvent en disant qu'il fait « renverser le sablier ». Mais toute cette mécanique, huilée et améliorée au fil des réunions et des rencontres de la campagne, se gripperait violemment si le même « peuple », si conscient de son intérêt, ne voulait plus de Kaïs Saïed. Si ce peuple, tellement conscient et tellement sage, ne voulait plus de son président, le discours perdrait tout son sens.

Il serait bien trop prématuré de dire que le conte de fée de la volonté du peuple a pris fin. Néanmoins il existe quelques prémices qui montrent les limites de ce discours devant des revendications et des violences comme celles du Kamour, dernièrement. Avec le temps, et de toute manière, le chef de l'Etat sera forcément assimilé à la classe dirigeante. Plus le temps avancera, plus il sera dans l'obligation de présenter un bilan et moins il pourra faire porter la responsabilité à ses prédécesseurs.
Si Kaïs Saïed ne concrétise pas ses promesses de cité médicale à Kairouan et autres, il entrera officiellement dans le club des politiciens menteurs et prêts à tout pour arriver au pouvoir. Il s'agit évidemment d'un cliché, et il est illogique de mettre tous les politiciens dans le même sac. Mais Kaïs Saïed ne doit pas se montrer rancunier, parce que c'est lui qui a commencé…


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