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Dégraisser le mammouth, mobiliser les moyens
Réforme du système éducatif
Publié dans La Presse de Tunisie le 17 - 01 - 2016

Le ministre de l'Education caracole dans les sondages comme étant l'un des ministres qui « est bien assis dans son fauteuil », n'a pas démérité et semble tenir à « sa réforme ». Il multiplie les sorties médiatiques pour mieux vulgariser les objectifs et les finalités de « son projet » et sensibiliser parents et élèves pour les associer à ce grand dossier. Mais la seule bonne volonté ne suffit pas dans de telles situations, si les partenaires ne sont pas animés de la même conviction et si les moyens ne suivent pas
Recevant, hier, le ministre de l'Education, le chef du gouvernement, Habib Essid, a affirmé que la réforme du système éducatif doit faire l'objet d'un large consensus pour qu'il puisse aboutir à des résultats probants. Cette réforme dont on attend beaucoup et qui a été annoncée en grande pompe semble patauger pour se perdre dans les détails. Au lieu de mesures en profondeur pour changer la physionomie de l'école, on a eu droit à des remèdes thérapeutiques pour faire face à des difficultés conjoncturelles aggravées par la montée des revendications syndicales. Pourtant, les syndicats sont partie prenante de ce grand dossier qui constitue l'une des priorités nationales. Ils ont fait monter les enchères au point d'avoir pris les élèves en otage par la rétention des notes, le boycott des conseils de classe et des examens dans les écoles primaires, poussant le ministère à prendre la décision de faire passer tous les élèves au niveau supérieur.
Le ministre de l'Education Néji Jalloul, qui caracole dans les sondages comme étant l'un des ministres qui « est bien assis dans son fauteuil », n'a pas démérité et semble tenir à « sa réforme ». Il multiplie les sorties médiatiques pour mieux vulgariser les objectifs et les finalités de « son projet » et sensibiliser parents et élèves pour les associer à ce grand dossier. Mais la seule bonne volonté ne suffit pas dans de telles situations, si les partenaires ne sont pas animés de la même conviction et si les moyens ne suivent pas. Ce qui handicape fortement toute approche constructive et met du plomb dans les ailes. Car une réforme est un tout et le projet de reconstruction de l'école au sens large « n'est pas seulement nécessaire, il est indispensable si l'on veut que le dispositif d'enseignement puisse pleinement jouer son rôle tant dans la formation des jeunes générations que dans leur préparation à l'entrée dans la vie active».
Les maux de l'école ne datent pas d'aujourd'hui
L'opération, «l'éducation pour tous», initiée dès les premières années de l'indépendance, par le premier président de la République, Habib Bourguiba, a fait de l'école un véritable ascenseur social qui a permis aux enfants de toutes les régions du pays de bénéficier de la généralisation de l'enseignement et de sa gratuité, pour se construire un avenir dans la Tunisie indépendante et de participer, une fois le diplôme en poche, à son développement. Mais cette vision a complètement changé et l'ascenseur, parce que mal entretenu, est, aujourd'hui, en panne. Il ne suffit pas, en effet, d'accorder une part importante de ses ressources budgétaires à l'éducation, comme c'est le cas de la Tunisie avec environ 5% du PIB et 15% du budget général de l'Etat, pour rendre le système éducatif performant. Selon le rapport de l'éducation de 2013, le coût annuel moyen d'un élève en primaire est passé de 200 dinars en 1990 à 1.400 dinars en 2013 et celui d'un élève en classe préparatoire et secondaire a presque quintuplé pendant la même période, passant de 500 dinars à environ 2.300 dinars. Le ministre Néji Jalloul a même dressé un constat amer, en déclarant que dans certaines écoles où le nombre d'élèves se comptent sur les doigts d'une main, le coût d'un élève du primaire dépasse de loin celui d'un étudiant en médecine.
Les maux de l'école tunisienne sont connus et ils ne datent pas d'aujourd'hui. Bien avant le lancement de l'actuel dialogue sur l'éducation, d'autres réformes ont été initiées et qui ont donné des résultats parfois mitigés. Elles avaient pratiquement les mêmes finalités mais elles n'avaient pas réussi à endiguer l'enlisement de l'école dans une situation difficile à cause de l'inconstance des options et la contradiction des décisions successives. Le mal qui ronge le plus l'école tunisienne et qui est devenu réellement récurrent, voire chronique, est celui de l'abandon scolaire qui est le résultat d'une série d'échecs que vit l'élève sur les plans familial, scolaire et social. L'école tunisienne produit désormais « la frustration et le désespoir et près d'un million de jeunes Tunisiens sont complètement désespérés » (dixit Néji Jalloul). En effet, bon an mal an, près de 100.000 jeunes de tous les âges quittent les bancs de l'école dont 6.000 à 7.000 du primaire, alors que l'enseignement est obligatoire jusqu'à 16 ans. L'école est, également, rongée par la violence et elle est en passe de devenir une fabrique de chômage, de délinquance et de criminalité.
Le système éducatif souffre, également, d'un mauvais rendement et les différents rapports d'évaluation réalisés au cours des dernières années sont unanimes, « malgré les réformes introduites dans le système éducatif et les performances quantitatives, le rendement interne ne s'est pas amélioré. Les élèves tunisiens manifestent aussi des faiblesses évidentes dans le domaine des langues et des mathématiques que traduisent les difficultés qu'ils éprouvent à communiquer, à rédiger, à résoudre des problèmes».
Pour que la réforme ne demeure pas un vœu pieux
Nous en avons déjà fait état dans notre journal car, en dépit des réflexions engagées depuis le début des années 1970 sur le phénomène de l'abandon scolaire et malgré la multitude des mesures prises pour en réduire les taux, les résultats sont là qui confirment les défaillances d'un système incapable d'apporter des remèdes aux maux de l'école.
La réforme de l'éducation, au-delà de la bonne volonté affichée, nécessite du courage et des moyens. Les forces de résistance sont nombreuses parmi les enseignants notamment, qui demeurent la cheville ouvrière de tout changement. Comment pourrait-on remédier aux lacunes d'un système éducatif devenu obsolète, aux limites d'une pédagogie complètement dépassée et aux carences des enseignants en manque de formation et le plus souvent jetés en classe sans trop savoir comment s'y prendre, comme c'est le cas des milliers « d'instituteurs provisoires » ? La formation est le levier principal de toute réforme et au lieu de se tourner vers des dispositifs de rechange, il faudrait s'attaquer aux vrais maux du système éducatif, les programmes et la formation, l'amélioration des conditions de travail et l'implication de toutes les composantes de l'école.
L'école est un tout qui gravite autour d'un élément central qui est l'élève. Or, cet élément central semble de plus en plus sacrifié sur l'autel des caprices de certaines composantes de la famille éducative. Aux grands maux, les grands remèdes, dit-on. Et aux grandes réformes, les gros moyens, disions-nous dans un précédent article pour parler du dialogue national autour de l'éducation. Or, et il n'est un secret pour personne, les caisses de l'Etat sont vides. Le budget du ministère de l'Education se réduit comme peau de chagrin et de 30% du budget général de l'Etat, il est tombé à 15% actuellement dont 95% vont aux salaires. Comment alors va-t-on s'y prendre pour financer cette nouvelle réforme et comment la faire aboutir dans un climat politique morose et dans une conjoncture économique et sociale difficile ? Dégraisser le mammouth et mobiliser les moyens, sans cela, la réforme risquerait de demeurer un vœu pieux.


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