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Menaces sur l'école publique
L'ascenseur social en panne
Publié dans La Presse de Tunisie le 22 - 09 - 2017

La réforme de l'éducation se fait dans la durée. Mahmoud Messadi, l'auteur de la réforme de novembre 1958, est resté dix ans à la tête du ministère. Mohamed Charfi, l'initiateur de la seconde réforme de juillet 1991, a passé cinq ans comme ministre de l'Education et des Sciences. Les gouvernements successifs d'après le 14 janvier 2011, parce que provisoires, n'ont pas accordé une attention prioritaire aux problèmes de l'enseignement. Le droit à l'éducation ne figure même pas dans le préambule de la Constitution
De retour au ministère de l'Education, après y avoir passé près de deux années et demie (août 2008-janvier 2011), Hatem Ben Salem a dû se rendre à l'évidence, l'école publique est malade et elle est confrontée à une crise grave qui risque de l'enfoncer davantage dans la médiocrité, en raison de la conjonction de plusieurs facteurs endogènes et exogènes qui ont freiné son développement. L'école publique ne répond plus aux besoins des enfants. L'opération « Education pour tous» initiée dès les premières années de l'indépendance, par le premier président de la République, Habib Bourguiba, a fait de l'école un véritable ascenseur social qui a permis aux enfants de toutes les régions du pays de bénéficier de la généralisation de l'enseignement et de sa gratuité, pour se construire un avenir dans la Tunisie indépendante et participer, une fois le diplôme en poche, à son développement. Mais cette vision a complètement changé et l'ascenseur, parce que mal entretenu, est, aujourd'hui, en panne. Il ne suffit pas, en effet, d'accorder une part importante de ses ressources budgétaires à l'éducation, comme c'est le cas de la Tunisie avec environ 5% du PIB et 15% du budget général de l'Etat, pour rendre le système éducatif performant. Selon « le rapport de l'éducation » publié par le ministère de l'Education, le coût annuel moyen d'un élève du primaire est passé de 200 dinars en 1990 à 1.400 dinars en 2013 et celui d'un élève en classe préparatoire et secondaire a presque quintuplé pendant la même période, passant de 500 dinars à environ 2.300 dinars.
Une école à plusieurs vitesses
Les maux de l'école tunisienne sont connus et ils ne datent pas d'aujourd'hui. Trois réformes ont été initiées (1958, 1991 et 2002) et qui ont donné des résultats parfois mitigés. Elles avaient pratiquement les mêmes finalités mais elles n'avaient pas réussi à endiguer l'enlisement de l'école dans une situation difficile. Plus grave encore, les inégalités économiques et sociales se creusent et ont un impact immédiat sur le niveau d'éducation. Nous avons l'impression que nous avons une école à plusieurs vitesses. D'abord, les écoles privées, qui bénéficient de moyens importants et attirent de plus en plus d'enfants parce qu'elles proposent des cours plus performants. Ensuite, les écoles urbaines dans certaines grandes régions comme Sfax, Ariana, Tunis, Nabeul, Sousse...dont les résultats aux diplômes nationaux (baccalauréat et neuvième) sont toujours au-dessus de la moyenne nationale. Enfin, les écoles situées dans les régions de l'intérieur et les écoles rurales qui traînent souvent en queue du classement général.
Les chiffres sont têtus. Les disparités sont perceptibles et « prennent leur source dans les cycles inférieurs, à savoir l'école de base et le secondaire, et se révèlent clairement au niveau des résultats du baccalauréat ». La scolarisation massive n'a pas suffi à réduire les inégalités avec les régions et les gouvernorats de Jendouba, Kasserine, Kairouan, Tataouine, Sidi Bouzid, Kébili, Gafsa et Siliana, qui ont, souvent, figuré en bas du tableau de classement des résultats des examens nationaux et notamment le baccalauréat. Ces régions sont, en fait, mal nanties en matière d'infrastructures et de moyens de transport. Les taux d'adduction en eau potable et de raccordement au réseau d'électricité sont encore loin de la moyenne nationale. On a vu des élèves parcourir des kilomètres pour parvenir à leur école, bravant tous les dangers mais avec l'espoir de réussir dans leurs études. Les images transmises par les chaînes de télévision et partagées sur les réseaux sociaux de salles de classe menaçant ruine et d'écoles sans clôtures laissées en proie aux animaux et aux énergumènes font craindre le pire. Un bachelier de ces mêmes gouvernorats a très peu de chances d'accéder à une filière médicale ou d'ingénieurs qu'un bachelier de Tunis, de Sfax ou de Sousse. Trois indicateurs suffisent à illustrer ces inégalités. Un bachelier du Nord-Ouest, par exemple, a 0,7 % de chance d'accéder à une filière médicale contre une moyenne nationale de 1,7 %, et 6,3 % de chance d'accéder à une filière d'ingénieur contre une moyenne nationale de 8 %. « La probabilité d'être au chômage au terme de ses études supérieures varie de 14,6% pour un bachelier de Sousse jusqu'à 25,7% pour un bachelier de Gafsa ».
L'abandon scolaire
Le mal qui ronge le plus l'école tunisienne et qui est devenu réellement récurrent, voire chronique, est celui de l'abandon scolaire qui est le résultat d'une série d'échecs que vit l'élève sur les plans familial, scolaire et social. En effet, bon an mal an, près de 100.000 jeunes de tous les âges quittent les bancs de l'école dont 6.000 à 7.000 du primaire, alors que l'enseignement est obligatoire jusqu'à 16 ans. L'école est, également, rongée par la violence et elle est en passe de devenir une fabrique de chômage, de délinquance et de criminalité.
L'affaire de l'institutrice d'une école à Sfax survenue le premier jour de la rentrée scolaire est venue confirmer qu'une autre menace, plus grave encore, pèse sur l'école, celle de l'idéologie aveugle de la haine et de l'endoctrinement. Depuis la réinsertion de centaines voire de milliers de bénéficiaires de l'amnistie générale promulguée à la hâte et sous la pression en février 2011, nos établissements scolaires ont, souvent, fait l'objet de tentatives de la part de certains amnistiés d'entraîner les élèves dans le terrain de l'obscurantisme. L'on se rappelle ces tentes de prédication implantées devant de établissements scolaires au cours des années de la Troïka, et qui ont réussi à embrigader plusieurs jeunes pour les envoyer dans les zones de conflits.
L'instabilité gouvernementale, l'autre facteur
Les gouvernements successifs d'après le 14 janvier 2011, parce que provisoires, n'ont pas accordé une attention prioritaire aux problèmes de l'enseignement. Le droit à l'éducation ne figure même pas dans le préambule de la Constitution. Hatem Ben Salem est le septième ministre de l'Education nommé après le 14 janvier 2011. Il succède à Néji Jalloul dont le bail à la tête du ministère n'a duré que deux ans et trois mois (6 février 2015-30 avril 2017), ce qui constitue un petit record puisque ses prédécesseurs n'ont tenu que quelques mois. Cette instabilité à la tête de ce ministère stratégique constitue un facteur de nuisance. Le seul qui a essayé d'initier une réforme de l'éducation, Néji Jalloul, a été confronté à une forte résistance et en raison de ses problèmes avec les syndicats, il a été poussé vers la porte de sortie. Car la réforme de l'éducation se fait dans la durée. Mahmoud Messaadi, l'auteur de la réforme de novembre 1958 est resté dix ans à la tête du ministère. Mohamed Charfi, l'initiateur de la seconde réforme de juillet 1991, a passé cinq ans comme ministre de l'Education et des Sciences et a coiffé les secteurs de l'éducation, de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique.
Le nouveau ministre se trouve devant des montagnes de difficultés et face à un tas de défis. Il sait qu'il n'est pas facile de remédier aux maux de l'école et de faire face aux menaces qui pèsent sur elle. Il sait également que la réforme de l'éducation n'est pas une sinécure. Elle cristallise les contradictions et elle est sujette aux tiraillements politiques, voire idéologiques. Les forces de résistance sont nombreuses et les moyens sont très limités. La réforme de l'éducation, au-delà de la bonne volonté affichée, nécessite du courage et des moyens. Pour paraphraser le diction « aux grands maux les grands remèdes », nous dirions aux grandes réformes, les gros moyens. Or, et il n'est un secret pour personne, les caisses de l'Etat sont vides. Le budget du ministère de l'Education se rétrécit comme peau de chagrin et de 30% du budget général de l'Etat, il est tombé à moins de 15% actuellement dont plus de 95% vont aux salaires. Comment alors va-t-on s'y prendre pour financer une réforme dont le coût est estimé à plus de quatre milliards de dinars ? Et comment la faire aboutir dans un climat politique morose et dans une conjoncture économique et sociale difficile ?
Pour un observatoire de l'éducation
Aussi est-il impératif de penser à la création d'une instance chargée des questions de l'éducation et de l'enseignement, sous forme d'instance supérieure ou d'observatoire, en lieu et place du Conseil supérieur de l'éducation qui est purement consultatif et qui a été abandonné après le 14 janvier 2011, et de la doter de tous les moyens nécessaires pour mener à bien sa mission. Cette instance, qui comprendra dans ses rangs des représentants de toutes les composantes de la famille de l'éducation et de l'enseignement, des syndicats et de la société civile, aura pour principales missions d'engager une réflexion profonde sur le système éducatif, proposer une nouvelle réforme intégrant tous les cycles et types d'enseignement, une réforme non figée s'adaptant à toutes les transformations dans un monde en perpétuel changement. Elle se penchera, également, sur l'élaboration des politiques efficaces de lutte contre l'abandon scolaire en préconisant des mesures de prévention, d'intervention et de compensation, la faiblesse du rendement des institutions éducatives et de tous les maux qui affectent l'école comme la violence. Elle veillera à la mise en place de stratégies d'action globales en faveur des jeunes et assurera la coordination entre les différentes structures en charge du secteur.


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