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Une manière bien tunisienne de sentir et de rêver
Entretien avec Ali Louati, écrivain, poète, critique d'art, peintre et scénariste
Publié dans La Presse de Tunisie le 23 - 04 - 2018

Ali Louati a touché à presque tous les domaines de la culture avec profondeur et style. Un style qui n'omet jamais d'inscrire cette manière bien tunisienne «de sentir et de rêver». Directeur du Centre d'art vivant de la ville de Tunis (1981-1990), directeur fondateur de la Maison des arts (1990-1999), directeur fondateur du Centre des musiques arabes et méditerranéennes (1995-1996), membre de l'Academie tunisienne des sciences, des lettres et des arts «Beït Al-Hikma», il n'a jamais cessé d'être prolifique en matière de réflexion et de création. Entretien
Vous venez de publier «Artistes de Tunisie et d'ailleurs», recueil de vos textes écrits au fil du temps sur les arts plastiques. En quoi est-ce une réflexion sur les moyens d'enraciner le goût pour les arts plastiques dans la culture collective, comme vous l'écrivez dans votre préface ?
La réflexion sur les moyens d'enraciner le goût pour les arts plastiques dans la culture collective, entre autre thèmes, se lit en filigrane à travers ces textes (articles, conférences, préfaces à des catalogues d'expositions, monographies d'artistes et autres témoignages), écrits entre 1984 et 2016. J'y tente de décrire, à l'occasion, les expériences de réconciliation de l'art moderne d'origine occidentale avec la communauté à travers la création artistique en Tunisie et, subsidiairement, dans d'autres pays. Cette réconciliation est loin d'être achevée ; elle le sera lorsqu'elle sera devenue une force créative réelle dans notre vie en s'intégrant le mieux possible à l'espace social comme expression essentielle de son identité. On peut rapporter à ce processus les tentatives d'adaptation à la réalité locale d'un art né en Occident et dont certaines formes, essentiellement la peinture, sont apparues en Tunisie dans le contexte colonial à la fin du XIXe siècle. Ayant choisi de s'exprimer dans un langage étranger à leurs traditions ancestrales, les premiers artistes tunisiens «modernes» étaient mus par un fort désir de participer à un monde nouveau qui leur faisait miroiter des promesses de réussite et d'accomplissement personnel. Cependant, partant d'une situation de rupture avec les conceptions esthétiques issues de leur propre patrimoine, nos artistes, génération après génération, ont tenté de renouer graduellement avec leur propre culture ; ce qui donne à l'art moderne en Tunisie, par suite de divers métissages, cet air hybride non exempt pourtant de quelques traits originaux dans lesquels la communauté peut se reconnaître. C'est à cet aspect de l'insertion de l'art dans le cadre de vie que je me suis attaché dans certains de ces textes, comme, d'ailleurs, dans un précédent ouvrage écrit dans une perspective historique (L'Aventure de l'art moderne en Tunisie. Editions Simpact, 1997).
Vous êtes aussi l'auteur de l'ouvrage paru en 2012 «Musiques de Tunisie», quelles sont les périodes les plus marquantes selon vous et qui ont déterminé l'identité de notre musique ?
L'identité musicale des Tunisiens est un vaste creuset dans lequel sont venus se fondre des apports multiples au cours de l'histoire. Il en est résulté un ensemble largement homogène en dépit de son étonnante diversité et des liens nombreux qu'il a pu conserver avec des traditions parentes ou étrangères. La musique tunisienne a été, pendant longtemps, un système dynamique évoluant au rythme d'audacieuses hybridations et d'heureuses synthèses tout en gardant une profonde personnalité. Au fonds antique originel (berbère : punique : romain et autres), se sont ajoutés divers apports : une tradition arabe dite «savante» ayant marqué durablement la musique tunisienne, une tradition bédouine hilalienne encore vivace de nos jours, des pratiques musicales de l'Afrique noire, d'importants apports d'Andalousie, des formes ottomanes et, enfin, l'usage tardif de timbres d'instruments européens. Toute cette richesse (musiques profane et mystique, musiques citadine, rurale et bédouine), a été codifiée, régentée tout au long des siècles par un esprit collectif ayant modelé une sensibilité tunisienne particulière. Ce système a gardé, grosso modo, sa cohésion jusqu'à la fin du XIXe siècle, période où le choc avec la civilisation occidentale est venu en ébranler les assises. Le malouf et la musique confrérique, qui, jusqu'alors, trônaient au faîte de l'édifice, furent noyés dans le flot des productions orientales répandues d'abord par le disque puis par les radios, la télévision et, aujourd'hui, par l'internet. La chanson de variété, genre mineur, a pris d'assaut la citadelle du classicisme. Au terme de plus d'un siècle de mutations socioéconomiques, la Tunisie a évolué vers une sorte de communautarisme musical avec une multitude de cultures et de pratiques qui, malgré le volontarisme de quelques expériences, n'arrivent pas toujours à communiquer entre elles, et encore moins à communier dans un esprit soucieux des considérations identitaires. Etant donné le volume de la consommation actuelle de musiques étrangères, force est de constater une déliquescence avérée de la musique tunisienne en tant qu'héritage historique.
Que pensez-vous des musiques alternatives ? Est-ce une rébellion contre la musique arabe, un effet de la mondialisation ou est-ce un phénomène qui fait partie de notre diversité culturelle ?
L'expression «musiques alternatives» a un sens trop général qui recouvre une multitude de genres et de formes. On en retient, surtout, l'idée d'un refus des systèmes clos, aux contours esthétiques et techniques stables et bien définis. Mais cette révolte conçue comme rupture avec les pratiques établies d'une tradition donnée n'a rien d'absolu, puisque la cloison est loin d'être étanche entre elles. Tout au plus affiche-t-on une révolte contre des codes et des styles locaux pour en importer d'autres qu'on pratique souvent de façon peu originale. En Tunisie, malgré le cloisonnement des cultures musicales, les expériences les plus «modernistes» font, de temps à autre, des clins d'œil à la tradition, soit consciemment, soit inconsciemment au gré des réminiscences. C'est le cas de certaines musiques comme le jazz, les styles hip-hop, le metal dit «oriental», lesquelles font parfois des allusions à l'héritage traditionnel. Il est indéniable, par ailleurs, que les mutations, que connaît le monde actuel, ne cessent de bousculer le concept monolithique d'identité, le faisant éclater progressivement en une multitude d'appartenances fragmentaires. La musique suit, évidemment, le mouvement en Tunisie comme ailleurs. Faut-il s'en plaindre ? Non, si l'on continue à être dans la logique d'une diversité qui favorise le dialogue entre les genres et les expériences.
En tant que parolier vous avez écrit des chansons qui sont restées tout aussi fraîches et qui ont résisté à tout aujourd'hui ... Par quoi l'expliquez-vous ?
Je n'ai pas d'explication précise à cela. En poésie il n'y a pas de stratégie et l'on se laisse plutôt emporter par des visions et des sentiments. Peut-être parce que je suis venu à la chanson populaire après une longue transhumance dans les atmosphères de la poésie littérale. C'est Anouar Brahem qui, le premier, m'a suggéré dans les années 80 d'aborder ce genre pour son album «Annaouara al-achiqa» (Passion de fleur). J'y ai pris goût et nous avons continué avec un autre programme : «Nuit d'oiseau» puis la chanson «Ritek ma naaraf ouine». J'ai eu aussi des expériences intéressantes avec Ziad Gharsa et Rabii Zammouri qui a mis en musique quelques-uns de mes poèmes en arabe littéral. Ce qui a pu intéresser le public dans mes chansons, c'est peut-être les liens qui les attachent à une manière bien tunisienne de sentir, de rêver, avec une vision personnelle de notre culture populaire et de notre cadre de vie.
On continue à attendre l'un de vos nouveaux feuilletons si fortement marqués par notre culture sociale... Vous avez des projets ?
Pas de projets à l'heure actuelle. J'ai bien quelques idées pour aborder le genre historique, à l'exemple de mon feuilleton «Gamret Sidi Mahrous» (2002), mais cela me semble de plus en plus difficile à réaliser, étant donné la préférence des producteurs pour le drame social, genre plus léger et surtout moins coûteux. La Télévision nationale avec laquelle, par choix personnel, j'ai toujours travaillé, n'a plus de vraie politique de production, ni même, paraît-il, de production suffisante pour la saison en cours. En ayant trop compté, en matière de fiction télévisuelle, sur les rentrées aléatoires de la pub, elle a dévié de sa vocation de service public et s'est mise à se comporter comme les chaînes privées qui ont leurs propres politiques de gestion et leurs stratégies marketing forcément différentes avec le recours obligé aux annonces publicitaires. Une télévision publique, en principe canal privilégié de diffusion de la culture pour tous, devrait avoir d'autres préoccupations et d'autres objectifs, notamment une programmation nationale avec des contenus culturels de qualité et ne pas trop se plier au sacro saint impératif de rentabilité commerciale et, surtout, aux désidérata des annonceurs.
A ce propos, une des pratiques qui, à mon sens, nuisent aux fictions télévisuelles, consiste à les entrecouper lors de la diffusion par de fréquents et intempestifs spots publicitaires. Une œuvre d'art, quelle qu'elle soit, est une architecture solidaire, un corps entier qu'on ne peut débiter en portions sans compromette son rythme. Les instances responsables de l'audiovisuel devraient, par une meilleure réglementation, apporter un peu plus d'ordre à cette situation.
Pensez-vous comme certains que les feuilletons-chocs d'aujourd'hui sont un effet de mode qui va passer ?
Ce que vous appelez «les feuilletons chocs», produits dans un esprit qui cherche à s'affranchir de certains codes sociaux naguère communément admis, sont un résultat logique d'un processus de fragmentation de l'être culturel collectif, laquelle s'est accélérée au cours des deux dernières décennies. Loin d'être une mode, c'est un phénomène qui s'installe en raison d'une différenciation croissante des milieux sociaux, des divergences de leurs aspirations et du désagrégement du socle fédérateur de ce qu'on appelle «Culture Nationale». Pour la télévision d'aujourd'hui, il n'y a plus un seul public, mais des publics ; certains s'accommodent de la transgression, voire de la permissivité, d'autres sont plus conservateurs ; chacun consomme à sa guise, chacun écrit ou produit pour son milieu.
Pensez-vous que la Cité de la Culture qui vient d'ouvrir ses portes est un projet qui va réellement «booster» la culture en Tunisie ?
La Cité de la Culture est un acquis national prometteur si on en fait bon usage. Elle dote, déjà, la capitale de locaux d'animation et de création qui lui manquaient cruellement. Espérons qu'elle ouvrira des perspectives nouvelles à la culture. Il fut un temps où j'étais, personnellement, associé à la préparation du projet alors qu'il était encore au stade de la conception, et j'ai conseillé d'établir, en amont, un «Concept d'utilisation», c'est-à-dire une étude de l'impact de la future institution au niveau local national et international, avec une projection même approximative d'un schéma de gestion et de fonctionnement, avec une approche «Ressources Humaines», tout cela en rapport avec le programme architectural. La manière si peu professionnelle dont a été gérée la réalisation du projet sur près de trois décennies, avec ses interruptions, ses retournements de situation, a empêché de réfléchir à la construction de ce concept d'utilisation. Maintenant l'édifice est là, il faut en optimiser les possibilités par une programmation de qualité et une politique de formation du personnel dans tous les métiers de la culture.
Votre avis sur la politique culturelle de la Tunisie : est-ce une politique bien pensée ou une politique de « sauvetage « en quelque sorte.
Si l'on considère l'insuffisance, voire l'absence d'une vision d'ensemble qui a longtemps prévalu en la matière, force est de conclure que la politique culturelle actuelle est une politique de «sauvetage» faisant face à diverses difficultés héritées de plusieurs années de marasme touchant divers secteurs (le livre, la lecture publique, les droits d'auteur, les arts, l'audiovisuel, etc.). Non que ces dossiers n'aient pas reçu, ici et là, un début de traitement, mais le fait est que les solutions étaient insuffisantes, partielles ou inadéquates. Ces dernières années ont connu certaines améliorations : volonté de renforcer les cadres juridiques de l'action culturelle, début d'ouverture sur la société civile, apparition de nouveaux concepts tels que «les droits culturels», la «discrimination positive» pour corriger les inégalités entre les régions ; on alloue davantage de moyens à la création artistique, en plus des partenariats établis ou à établir avec les associations culturelles. Vaste programme qui répond à tant d'attentes ; reste maintenant de bien réfléchir aux méthodes, de graisser les anciens mécanismes et d'en concevoir de nouveaux et enserrer le tout dans une vision d'ensemble susceptible d'offrir un meilleur statut à la culture dans la société pour en renouveler les contenus en rapport avec les mutations que connaît le monde et donner une large place aux valeurs et acquis essentiels hérités par l'ensemble des Tunisiens de leur histoire. Il faudrait aussi cesser de considérer la question culturelle et les politiques qui s'y rapportent comme étant du seul ressort du ministère des Affaires culturelles en faisant prendre conscience à toutes les institutions des secteurs publics ou privés de l'intégrer de façon efficiente et visible dans leurs programmes et activités.


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