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Un parcours de combattante
L'entretien du lundi - Nawal Skandrani (danseuse-chorégraphe)
Publié dans La Presse de Tunisie le 25 - 04 - 2011

Elle a commencé à danser un peu par hasard, pour faire comme sa sœur, qui, elle, voulait faire comme sa copine. Elles ont arrêté, Nawal Skandrani a continué. Et de ce hasard, elle a fait un choix de vie, de carrière, un combat et un sacerdoce. Car vivre de la danse, et pour la danse, ne peut pas être anodin.
La danse comme métier, est-ce un choix courageux, difficile, exclusif ou inconscient?
Pour moi, cela s'est imposé comme une évidence. Quand je suis arrivée à l'année du Bac, et que tout le monde choisissait sa filière, je ne me suis pas posé un instant la question du «quoi faire». Pour moi, il était établi que ce serait la danse. Je me suis tout de même dit, à un moment, que si, pour une raison ou une autre, je ne pouvais pas danser, je ferais de l'archéologie sous-marine. C'était la seule alternative. Cela a été la danse, bien sûr.
Sauf que pour faire de la danse au niveau que vous souhaitiez, il fallait partir, sans grand espoir de retour...
Effectivement, une fois arrivée au bout du cycle du conservatoire, il n'y avait guère de possibilités de continuer. Sauf dans l'optique de revenir un jour, enseigner. Pour rassurer mes parents, j'ai donc passé un diplôme d'études pédagogiques, un diplôme d'Etat sans lequel, en France, on ne peut pas enseigner. Cela dans le but d'ouvrir éventuellement, une école de danse en Tunisie. Bien entendu, ce n'est pas ce qui s'est passé.
Vous êtes, ainsi, partie pour un tour du monde de la danse.
Pas tout à fait un tour du monde, tout de même. J'ai passé des auditions et j'ai été engagée dans des compagnies, en Italie d'abord, puis aux USA. Le professorat restait en attente. Vous savez, dans ce métier, on est danseur, puis on peut être enseignant, comme on peut devenir chorégraphe. Cela n'est pas une fatalité. De grands danseurs peuvent devenir de mauvais chorégraphes, comme Béjart était un danseur médiocre. Quant à moi, si j'ai été amenée à exercer ces trois métiers, c'est à cause de la situation de la danse en Tunisie à l'époque. Il fallait se substituer à tout. Si je n'étais pas rentrée, je ne serais peut-être jamais devenue chorégraphe
Vous voilà donc de retour en Tunisie. Nous sommes en 1988...
Ce n'était pas là mon premier retour. Anne Marie Sellami m'avait invitée quelques années plus tôt, alors que je dansais au sein d'une compagnie à San Francisco. Elle montait un spectacle et souhaitait fédérer les danseurs tunisiens de l'étranger. C'est à cette occasion que Mohamed Driss et Taoufik Jebali m'ont remarquée, et plus tard, ont fait appel à moi quand ils ont monté Ismaïl Pacha.
Cela m'a permis d'entrer par la grande porte dans le monde de l'art en Tunisie, et de rencontrer une profusion d'artistes. Et puis, il y a eu le 7 novembre, et nous avons tous cru que les choses allaient changer. Mohamed Driss a été nommé au Théâtre national et m'a demandé de rentrer définitivement pour créer un département de danse au sein de cette institution, puisqu'il n'existait aucune structure pour la danse
Cela a été le début d'une longue épopée, qui ne s'est pas bien terminée.
J'ai donc créé le Studio de Danse Théâtre, et pendant 4 ans, j'y ai formé des danseurs qui ont constitué le noyau du Ballet National qui, comme il n'avait pas de lieu propre, restait hébergé au Palais Halfaouine, au sein du Théâtre national. C'était l'époque où le ministère avait chargé une commission, que présidait d'ailleurs, M. Azdine Beschaouch, de réfléchir sur l'avenir de la danse. Il y eut beaucoup de discussions, de tergiversations, de bonnes et de mauvaises mesures. Nous demandions la création d'une direction de la danse, on nous accorda une sous-direction. Nous demandions un lieu, on nous en donna un, magnifique, le Borj El Baccouche, mais totalement inadapté et qu'il fallut partager, tant bien que mal, avec une administration envahissante. Il y eut beaucoup de confusion, et après avoir beaucoup produit durant quatre ans, mais sans jamais avoir réussi à avoir un statut ni des textes de loi régissant la danse, le Ballet National est parti en liquéfaction
Vous êtes alors repartie pour aller danser ailleurs.
Pas définitivement. J'allais et venais, partageant mon temps entre la Tunisie, et l'étranger, refusant de perdre contact et espoir. Pendant quinze ans, la danse a souffert d'un black out total : pas d'aide à la création ni à la diffusion. Aucun intérêt des autorités, aucun soutien. Nous devions nous débrouiller avec les moyens du bord. Quand je dis «nous», je parle des rares chorégraphes qui s'entêtaient à faire quelque chose :Imen Smaoui, Imed Jemaâ, Malek Sebaï, Soundes Belhassen, Selma et Sofien Ouissi et quelques autres. L'IFC nous a aidés, je répétais chez mon esthéticienne, c'était…très difficile
Vous travaillez également beaucoup pour le théâtre. Y crée-t-on de la même manière, une chorégraphie ?
Non, c'est tout à fait différent, car dans une pièce, il ne s'agit pas de «ma» création. Je dois servir l'imaginaire de l'auteur et du metteur en scène. Ensuite, il n'y a pas de recette : pour chaque création, on invente un espace dialectique, on se donne des paramètres comme garde fous et on se ménage des espaces de liberté. En fait, il y a la dramaturgie, l'esthétique, et le jeu. Et il faut savoir mettre ses egos de côté pour servir l'œuvre. En réalité, je travaille beaucoup avec Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar. Nous avons tous des egos très forts. Il y a des conflits, bien sûr, mais toujours pour le bien de l'œuvre. Il faut, je crois, beaucoup d'intelligence, d'amour pour le travail et d'amitié avec ses partenaires. Et ça, cela n'a jamais été remis en question.
Ramallah est une ville où vous vous rendez souvent.
La première fois, c'était en 1999, pour le premier embryon de festival de danse contemporaine dans le monde arabe. Un embryon qui a pris, après s'être arrêté pendant l'occupation israélienne. Le festival en est aujourd'hui à sa 7e édition, et ce n'est que depuis l'an dernier, que les Israéliens ont accordé des visas aux compagnies arabes. C'est un festival magnifique, organisé par des gens exceptionnels. En 2010, j'y ai donné «la feuille de l'olivier». Cette année, j'y organise un staff pour des danseurs palestiniens, et j'y participe à un colloque au cours duquel je parlerai de la danse en Tunisie après la révolution. J'y lancerai un appel à notre ministre de la Culture pour que la Journée internationale de la danse soit fêtée officiellement en Tunisie.
Qu'attendez-vous en ce qui concerne la danse et que demandez-vous ?
Nous attendons tout : des statuts, des lois. M. Raouf Basti, le ministre précédent de la Culture, avait fait quelque chose de formidable : instaurer l'aide à la création et à la diffusion. Nous souhaitons que cela se poursuive et se structure. Nous allons, d'ailleurs, créer une association de chorégraphes, ceux qui exercent depuis plus de 20 ans, qui vivent de cette activité et qui y sont reconnus. Nous présenterons des propositions concrètes
Comment vit-on de la danse ?
J'ai 53 ans, je donne des cours dans une école de danse, et si je suis absente, parce que je suis malade, ou pour toute autre raison, je ne suis pas payée.
Si vous ne dansiez pas, que feriez-vous ?
Je n'ai pas eu le temps de faire autre chose, ni même d'y penser. Je n'ai pas d'enfants… J'adore la nature. J'ai monté Studio Bambou, un studio à la campagne que je voudrais développer. En fait, j'ai de plus en plus envie d'aller vers quelque chose qui est très à la mode mais qui m'intéressait déjà avant de l'être, la culture écologique, ou l'écologie culturelle. De plus en plus de ponts se créent entre les artistes et les scientifiques : comment réfléchir à l'avenir de la planète et comment faire passer le message ?
C'est ainsi que je travaille actuellement, sur un projet qui concerne l'eau : l'eau comme source de vie, mais aussi comme source de conflits. L'eau comme enjeu mondial, l'eau prise en otage, l'eau victime de la pollution, l'eau dans tous ses états. C'est pour moi une urgence.
Et puis je rêve aussi de m'installer à la campagne….


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