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La femme qui en cache une autre
L'entretien du lundi Mona Belhaj, graveuse sur bois

Vous devez le savoir, le prénom Mona vient d' «al mona», qui signifie en arabe «aspiration, ou espoir». Un mot que tous les Tunisiens connaissent bien, pour l'avoir perdu un jour. Risquons-nous à un raccourci plus facile : une Mona Belhaj est donc une femme tunisienne qui creuse le bois pour rendre la vie plus douce. Bien avant, il y a longtemps, elle faisait parler les autres et les laissait s'exprimer sur ces mêmes pages et celles de notre magazine du dimanche. Mona était donc une collègue, mais nous l'avons perdue de vue. Nous l'avons retrouvée il y a tout juste une année. Elle n'a pas changé. Toujours ce même rire tonitruant, rabelaisien et généreux. Mais nous avons quand même été surpris par son nouveau profil de graveuse sur bois. Cette amoureuse des lettres françaises qu'elle a étudiées, qui a fait trente-six mille métiers et qui adore se creuser la tête et les idées, est devenue terrienne, vivant pleinement sa vie quotidienne.
Entre ses devoirs de maman et ses petits plats mitonnés pour les enfants, elle se réfugie au «garage», transformé en atelier, pour creuser des portraits de femmes sans visage qui semblent être les mêmes, mais qui ne se ressemblent pas. La journaliste qui aime tant écrire, l'animatrice à la radio qui a la passion des mots, la comédienne qui a toujours douté d'elle-même, nous a bluffés. Par sa créativité, son intérêt pour chaque détail, son souci des couleurs et cette identité d'artiste qui émerge enfin. Pour mener cette interview, nous avons dû l'arracher à son facebook et aux débats de la télé. Car depuis quelque temps, bien qu'heureuse pour la révolution, Mona ne rit plus autant. Ses mains jettent souvent le burin et le maillet pour voler en démonstration. Son message à propos de ce qui se passe ? Il est dans «ses» femmes-fleurs sereines et qui n'ont de parole que leur féminité. Dans cet entretien, l'artiste nous a beaucoup donné, comme si ce numéro de la page culturelle de La Presse était un bout de sa vie.
Comment s'est révélé ce talent de graveuse sur bois ?
A un moment donné, je fréquentais beaucoup les menuisiers, dans le but de bricoler des meubles d'appoint pour ma maison à la campagne et pour des amis qui me sollicitaient. C'est ainsi que j'ai découvert les outils pour bois, dont «el marbouâa», le ciseau à bois que les menuisiers m'ont appris à utiliser. J'ai commencé par creuser dans une planche. Ensuite, à l'aide d'appareils électriques que m'a filés la mère d'un ami, j'ai réussi à faire des stries, jouant avec les ombres et les lumières, jusqu'à graver des signes et des symboles arabo-musulmans sur une bibliothèque qu'on m'a commandée. Un jour, l'appareil électrique s'est cassé. C'est alors que j'ai repris le burin et le maillet, me rendant compte que ces outils m'appartenaient et qu'il fallait que j'explore cet univers qui serait le mien.
Cela a pris combien de temps pour que tu trouves ton propre univers ?
Cette aventure a commencé en 2003. J'ai dû beaucoup lire, essayant de me situer sur les plans historique et géographique. Comme je n'avais aucune référence académique, à part les conseils du menuisier, je me demandais tout le temps : qu'est-ce que je vais graver, pourquoi je le ferais et dans quel but ? Il me fallait un sujet par lequel je me sentirais happée...Jusqu'au moment où j'ai décidé de remonter dans le temps. J'ai pris un livre de Joëlle de Rosnay, «Les origines de la vie», que j'ai lu en long et en large pour tomber sur une phrase qui disait que l'être humain était fait des mêmes particules que les planètes et les étoiles. C'est à partir de là que j'ai aimé me balader dans les débuts de l'humanité...
Etait-ce le déclic ?
C'était plutôt un pas vers autre chose. Je suis tombée sur des signes qui dataient de 15 à 30 mille ans avant Jésus-Christ. Ils avaient chacun un sens, selon les lieux et les populations. Je me suis donc fait mon propre petit dictionnaire, et c'est ainsi que j'ai commencé à graver des histoires, sur des petites tablettes, avec ces signes qui racontent. Il fallait, peut-être, passer par là pour m'inscrire dans un certain mouvement, en prenant le signifiant pour sa forme et en ignorant le signifié... Le résultat m'a rappelé le tapis...C'est Si Ali Bellagha qui m'a aidée à comprendre combien n'importe quel détail de tapisserie pouvait faire l'objet d'un tableau.
En la personne de Ali Bellagha, le peintre, tu aurais, enfin, trouvé un maître...
Si Ali me motivait complètement, me critiquait souvent et me félicitait parfois, m'encourageant toujours à faire mieux. Après son décès, j'ai été privée de ce regard. Je me souviens qu'après une cinquantaine de dessins, il m'avait recommandé de me mettre à l'œuvre et de commencer par m'exposer sur toile. Mais je sentais que je ne pouvais m'exprimer qu'avec le burin et le maillet. Dans un deuxième stage de sculpture sur bois chez Slah Smaoui, créateur du Village Ken, j'ai découvert un livre sur les coffres berbères. Dans l'un de ces coffres, il y avait une décoration de porte avec rosace. Cette rosace me paraissait comme une fleur et, par moments, comme une femme... Ce fut le déclic.
Et qu'en est-il de la tapisserie ?
A Ken, il y avait une bibliothèque extraordinaire sur la tapisserie. J'ai plongé dans l'ambiance de ces femmes qui tissaient et dans ces graphismes qui avaient des noms du genre «sninet el far» (petites dents de souris), «h'nach» (serpent), «yeddek fi yed khouk» (main dans la main)... Avec quelques-unes de ces expressions, j'ai fait un tableau où il y avait une certaine correspondance entre le creux et le plein. Les stries étaient toujours là. J'aime l'effet que ça donne. Les stries étaient devenues le fil de la tapisserie sur bois que je faisais.
Revenons à tes femmes-fleurs, qui sont-elles?
Aux deux premiers tableaux, elles m'on paru dégager quelque chose d'heureux, de joyeux... Au bout d'une série de personnages, les premières femmes-fleurs ont disparu pour céder la place à d'autres...
Et qui sont ces autres?
C'étaient toujours des femmes, mais elles ne dégageaient plus ce même bonheur. Elles n'avaient toujours pas de visage...
Qu'est-ce qui s'est passé?
C'était la période où je venais de perdre ma mère. Mais je ne m'en rendais pas compte ; je ne savais pas que mes femmes étaient sans visage. Quelqu'un m'en a fait la remarque et j'ai répondu que, de toute façon, l'attitude et le corps de ces femmes racontent ce que pouvait dire leur visage...Elles n'ont de rondeur et de volume que dans leur féminité. Elles n'ont pas besoin d'artifice, et étant donné qu'elles n'ont pas de visage, elles ne sont jamais nues...
Au début, ces femmes paraissaient émerger du bois, quand est-ce que tu as commencé à leur donner des couleurs?
Je travaillais avec le brou de noix (une poudre qui donne une couleur marron de noyer) et au bout d'un moment, j'ai eu envie de mettre de la couleur, mais j'ai eu peur... Autant les couleurs coulaient de source sur mes tapisseries, autant je me suis bloquée par rapport aux personnages... Je me demandais si j'avais bien raison de faire ce que je faisais...
Et comment as-tu dépassé ce blocage ?
Je l'ai dépassé en me référant à moi-même, plutôt qu'au regard des autres.
C'est-à-dire ?
Durant tout mon parcours dans différents domaines professionnels, j'ai rencontré ce regard qui me positionnait en marge de ce que je faisais...
A propos de parcours, tu as été journaliste dans la presse écrite, animatrice à la radio, hôtesse de l'air, monteuse de films, secrétaire de rédaction, attachée de presse, comédienne...Est- ce que, selon toi, c'est cette richesse
d'expérience qui a dérangé les autres ?
Peut-être dans le sens où je n'ai pas d'étiquette définie...Toi, tu parles de richesse, mais les autres voient plutôt en cela une forme d'instabilité...
Et toi, comment le vois-tu ?
Je le vois comme une aventure qui en appelle une autre. Personnellement, je me suis sentie très à l'aise dans tout ce que j'ai fait.
Quel est donc le lien entre ces femmes sans visage et toi ?
Elles n'ont pas besoin de traits pour exister. Et moi, je n'ai pas besoin d'étiquette pour être.
Quand est-ce que tu comptes exposer tes tableaux?
Bientôt. Je pense qu'il en est grand temps.
Comment cela ?
Je me sens prête à montrer mon travail.
Dans quel but ?
Sans doute la reconnaissance. J'ai fait beaucoup de choses dans ma vie, mais c'est pour la première fois que je vais présenter quelque chose de vraiment personnel.


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