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Le cinéaste, la poésie, la nature et l'homme
Journées cinématographiques de Carthage : Leçon de cinéma avec Souleymane Cissé
Publié dans La Presse de Tunisie le 23 - 11 - 2012

La 24e édition des Journées cinématographiques de Carthage rend hommage à trois monstres du cinéma arabe et africain, le Tunisien Taïeb Louhichi, l'Egyptien Tawfik Salah et le Malien Souleymane Cissé. Ce dernier avait annoncé, lors de la cérémonie d'ouverture des JCC, que ce festival lui avait tout donné en primant un de ses premiers films Cinq jours d'une vie en 1972, lançant ainsi sa carrière de cinéaste. Le même festival lui a décerné un Tanit d'argent en 1978 pour son film Baara et, enfin, un Tanit d'or en 1988 pour Finyé. D'autres consécrations ont suivi depuis, notamment un prix à Cannes (compétition officielle) pour son opus Yeleen en 1987. Une exclusivité pour l'Afrique subsaharienne. Ce même film est présenté en 1988 lors des JCC, en présence de son réalisateur qui, depuis, n'est plus retourné à Carthage. «Je trouvais à l'époque qu'il était aberrant de ne pas projeter pour le grand public, en aval du festival, les films qui y sont primés. C'est ce qui explique le fait que je l'aie boudé. J'espère que cela va changer maintenant», a déclaré le cinéaste lors de la leçon de cinéma qu'il a dirigée, mardi dernier, en présence de cinéastes et cinéphiles, toutes nationalités et générations confondues.
Le cinéaste de la mémoire
Cette rencontre fut une belle occasion de se pencher de plus près sur l'œuvre de Cissé, sur son approche cinématographique, son rapport à l'image et à son pays, le Mali, qui vit, actuellement, de douloureuses épreuves. La leçon de cinéma, modérée par le journaliste et critique de cinéma Baba Diop, a été préludée par la projection d'un portrait du cinéaste malien réalisé en 1991 par le Combodgien Rithy Panh. Ce dernier, note Cissé, avait subi lors du tournage, beaucoup de pression de la part de la police malienne. Cela ne l'a pas empêché d'aller jusqu'au bout de son documentaire. Dès les premières séquences, c'est la voix de Cissé qui vient à notre rencontre parlant avec beaucoup de poésie de ses débuts, de ce film d'actualité qu'il avait montré lorsqu'il était projectionniste et qui montrait des images crues de l'arrestation de Patrice Lumumba, ancien premier ministre congolais assassiné en 1961. Un documentaire choc et un élément déclencheur dans la carrière du cinéaste qui prend alors conscience de la force de l'image. « La caméra m'est alors tombée entre les mains et j'ai décidé de poursuivre des études de cinéma », explique Cissé. En 1963, il part à Moscou où il poursuivra, pendant 8 ans, des études à l'Institut des hautes études supérieures de la cinématographie. De retour au Mali, il devient reporter pour le ministère de l'Information, une expérience qui lui ouvre alors de plus en plus les yeux sur les problèmes de son pays.
« La distorsion entre l'écrit et la pensée fait que des fois je jette ce que j'avais écrit pour recommencer à nouveau », lance la voix off du Malien qui, en parlant de sa poïétique et de son œuvre, soulève des questions politiques, sociales et même métaphysiques. La caméra du Combodgien va jusqu'au quartier natal de Cissé Bozola, dans une maison qui a abrité son enfance avec ses huit frères, sa sœur et un père polygame qu'ils ont été forcés de quitter en 1988. Un chapitre violent qui a marqué dans la douleur la vie du cinéaste et qui a influencé son œuvre. « Le cinéma que je fais est né de la violence économique et corporelle, une violence qui pèse de plus en plus, qui me fait tant souffrir et dont mes films revivent la quotidienneté».
Rithy Pann revient dans son documentaire sur ses films, à travers des extraits de Barra, de Finyé et de Yeelen que le public des JCC a l'occasion de voir, grâce aux projections hommage à Souleymane Cissé. « Chaque peuple a le droit de filmer ses angoisses et ses craintes. La caméra n'a pas de couleurs, c'est nous autres hommes qui avons tendance à creuser ces différences », affirme Cissé dans le film, avant d'ajouter : «en faisant des films, je ne crée pas mais je participe à quelque chose en allant récolter la poésie de la nature et de l'homme. ». La poésie de l'homme et de son authenticité, il l'a retrouvée chez des gens du peuple qui ne connaissent rien à la culture cinématographique et qu'il fait jouer dans ses films, les préférant aux acteurs professionnels. Le cinéaste nous parle de son rapport à la nature, à l'élément eau dont il puise sa force, à la brousse dans laquelle il s'isole pour prendre du recul et pour méditer, mais aussi, dans un autre registre, de la caméra occidentale qui a longtemps filmé les Africains comme l'on filme des fourmis, mais en même temps de cette part de conscience silencieuse qui a fait que certains producteurs européens se soient intéressés au cinéma africain, contribuant à sa promotion. « Ce n'est pas parce que nous avons le droit de parler que nous sommes en liberté. Nous avons besoin de l'essentiel et du substantiel, à savoir la vie et la liberté », commente encore ce dernier. Et l'essentiel a été dit et abordé dans le documentaire du Combodgien qui s'achève sur une citation de René Char « Les yeux sont encore capables de pousser un cri », ce qui n'a pas empêché Souleymane Cissé de revenir sur certains points lors du débat qui a suivi la projection.
Cinéaste de l'espace et du temps, des temps de guerre et des révoltes, cinéaste de la mémoire et redresseur de torts, c'est ainsi que le décrit Baba Diop qui le questionne sur sa conception du cinéma, et Cissé de répondre : «Ma colère face à toutes ces injustices n'étouffe pas ma sagesse et c'est ce qui révèle mon optimisme que je puise de la nature, de l'eau pour déceler le meilleur en chacun de nous. ». En revenant sur sa carrière il évoque son film Cinq jours d'une vie qu'il dit avoir filmé avec des moyens modestes et dans lequel il avait exprimé l'essentiel, concentrant toutes ses préoccupations esthétiques et cinématographiques. « Notre devoir à nous, c'est de mettre les soubassements, et à la nouvelle génération d'aller au-delà et d'exploiter la diversité qu'offre le cinéma », note-t-il avant de nous apprendre qu'il poursuit un nouveau projet, précisant qu'il n'avait jamais abandonné le cinéma, mais que les films qu'il veut faire demandent beaucoup de moyens.


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