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Débattre ou ne pas débattre ?
Cinéma - Plongée
Publié dans La Presse de Tunisie le 28 - 05 - 2010

Dans nos cercles culturels, à l'occasion d'un colloque ou d'une manifestation, les débats deviennent de plus en plus difficiles. Les gens, stressés, exaspérés ou engoncés dans les partis pris et les préjugés, ne se supportent plus et n'arrivent plus, assez souvent, à mener un échange d'idées où doivent prévaloir le respect mutuel, l'esprit de tolérance et d'écoute. Si on n'est pas d'accord avec quelqu'un, il y a plusieurs moyens de l'exprimer et de le signifier. Des propos blessants ou des remarques discourtoises ne servent pas à grand-chose. Si on n'est plus capable de s'accepter et d'assumer nos différences, dans le calme et la sérénité, pourquoi alors continuer à faire des débats qui prennent de plus en plus, ces derniers temps, une tournure acrimonieuse ? Ce phénomène relatif à l'absence de débats ou à l'ambiance d'intolérance qui les caractérise, ne date pas d'aujourd'hui.
Les occasions ratées
Tout le monde est responsable dans la disparition progressive, sous nos cieux, des aires de débats, dans le recul inquiétant de la conscience critique, le délabrement généralisé de la cinéphilie, le désenchantement, la lassitude et surtout la fainéantise qui se sont emparés des esprits. Ceux qui sont dans la culture et qui ont su préserver la passion qui les habite, apparaissent de plus en plus, aux yeux des autres, comme des extra-terrestres. Pourtant, c'est dans les moments de profond désarroi, dans les périodes où chacun doute de lui-même, de la sincérité de ceux qui l'entourent, de la salubrité de l'environnement culturel où il évolue, de l'utilité de tout effort, que les vraies énergies citoyennes doivent se mobiliser, résister et travailler.
Il est fort regrettable que des films tunisiens novateurs, tels, par exemple, Sejnane (1974) de Abdellatif Ben Ammar et La Noce (1978) du Nouveau Théâtre, n'aient pas rencontré le public tunisien. Pourtant, ces deux films, compte tenu de leur anti-conformisme et de la haute tenue de leurs esthétiques respectives, sont destinés à susciter des débats et à générer des controverses. Ils sont, malheureusement, restés, pour des raisons spécifiques à l'un et à l'autre, sans public.
Sejnane est un film qui n'est jamais sorti dans les salles, par une mesure de rétorsion décidée par le réalisateur contre les règlements en vigueur qui régissaient le secteur du cinéma en Tunisie et qu'il jugeait «humiliantes» pour les auteurs. Il a été, certes, diffusé à maintes reprises par la télévision tunisienne ou projeté dans les milieux culturels, mais sans vrais débats sur son esthétique ni sur ses implications artistiques et politiques. On n'est pas en Amérique, en Italie ou en France pour qu'un tel film soit cantonné dans des diffusions circonstancielles ou dans un circuit hypothétique, et inexistant, ici, appelé "Art et Essai".
Les échanges d'idées n'ont pas été également au rendez-vous à l'occasion de la projection de La Noce au cours de la septième session des JCC en 1978. C'est un film qui a pris tout le monde de court, apparaissant comme une marque qui vient d'un ailleurs lointain. Pourtant, s'il y a une œuvre qui sonde les tréfonds de notre quotidienneté la plus ordinaire et la moins glorieuse, c'est bel et bien La Noce. On recevait ce film comme un produit curieux, et on s'était même fait à l'idée qu'une telle œuvre ne souffrirait pas trop d'être cloîtrée dans les marges artistiques, puisqu'elle-même s'inscrivait dans le hors-norme. La Noce aurait dû constituer une opportunité de taille pour un questionnement sur nos insuffisances et nos lacunes quant à notre capacité à lire une œuvre artistiquement singulière et à déterminer d'une manière précise l'apport spécifique de cette fiction de la négativité, issue du théâtre, à la cinématographie nationale.
L'Homme de Cendres n'est pas seulement un film structurant et absolument incontournable dans la recherche des balbutiements et des lignes de force d'une esthétique dans le cinéma tunisien, mais il a été aussi un phénomène de société grâce aux polémiques houleuses qu'il a soulevées. Le débat intense, passionnel et passionnant qui a eu lieu à la maison de la culture Ibn-Khaldoun, en marge des JCC en octobre 1986, est un moment inoubliable. Nous entendons encore la voix coléreuse et enflammée de Nouri Bouzid qui, le visage extrêmement tendu, réplique à des personnes qui ont fait circuler une pétition appelant au boycottage de son film, prenant à parti des invités égyptiens qui cherchaient par tous les moyens à lui «mettre le couteau sous la gorge», pour reprendre ses propres termes. La discussion animée, en présence d'un public record, par des membres de la Ftcc, ravivait l'ambiance magnifique des années 70 où débattre d'un film était un événement culturel.
Une agressivité injustifiée
Certains cinéastes tunisiens sont de mauvais communicateurs, mais ce n'est pas parce qu'ils ne savent pas dialoguer et qu'ils n'ont pas le sens de la répartie qu'on doit s'en prendre à eux et à leurs œuvres de la manière la plus méchante et la plus irrespectueuse. Il faudrait peut-être que certains réalisateurs qui ne sont pas faits pour la rencontre avec le public et qu'on sollicite pour de telles tâches, s'abstiennent tout simplement de le faire. On n'y peut rien: il arrive qu'un cinéaste est à l'aise dans la rédaction d'un texte sur son film, dans ses rapport à l'écrit, mais totalement hors du coup lorsqu'il s'agit de débattre de son œuvre en public. Il y a des cinéastes qui l'ont compris et qui s'abstiennent de se soumettre à de telles nécessités, préférant discuter de leurs films en Europe en présence d'un public étranger plutôt que d'affronter un public local qui, d'une manière ou d'une autre, à tort ou à raison, aura toujours quelque chose à leur reprocher.
Ce qui s'est passé dimanche 16 mai 2010 avec Naceur Khémir, à l'occasion de la projection de son dernier long métrage Baba Aziz ou Le Prince qui contemplait son âme, dans le cadre du Printemps des arts de Kairouan, est déplorable et regrettable. Khémir qui aime beaucoup Kairouan et qui a tourné plusieurs séquences du Collier perdu de la colombe dans la capitale des Aghlabides, a tenu à être présent le soir de la projection, «par respect d'une ville qui l'a toujours inspiré et où il n'a que des amis», pour reprendre ses termes. Le débat qui s'est déroulé en présence d'une assistance record parmi laquelle on comptait plusieurs invités arabes (marocains, saoudiens, syriens, etc.) a vite pris une mauvaise orientation. Un universitaire marocain, de renom, a mis le feu aux poudres : «Oui, c'est vrai la mise en scène est très belle et vous avez un sens raffiné de l'esthétique. Mais ce qui nous intéresse c'est le fond, c'est la pensée, c'est le discours que vous portez sur le monde musulman et sur sa civilisation et sa culture. De ce point de vue-là, votre film est totalement creux, c'est vraiment du vide dans le vide». Lorsqu'on tient de tels propos devant un cinéaste authentique qui a peiné presque 10 ans pour réaliser son film, et qu'on ne prend même pas la peine de se poser des questions ni sur ses modalités de production ni sur ses conditions de tournage, il y a évidemment de quoi s'énerver. Un artiste, c'est aussi un être humain, sensible, fragile, il peut supporter qu'on le critique, d'autant plus qu'il y a une catégorie d'intervenants qui ne peuvent s'illustrer que dans un tel registre, mais il ne peut pas accepter qu'on lui manque de respect et qu'on dénigre son œuvre à la légère. Le problème, c'est que l'invité marocain a été suivi par d'autres invités arabes qui ont sévèrement critiqué le film. Cantonné dans une position défensive, Khémir n'a pas trouvé, malheureusement, ni le ton ni les mots qu'il faut pour répliquer à ses détracteurs. Même s'il y a eu deux interventions éclairées d'un écrivain et d'un journaliste kairouanais sur la disparité des acteurs et des lieux dans le film, le mal était fait et la situation devenait ingérable. Le pire, c'est que certains participants arabes qui étaient présents lors des débats ont demandé à quitter la salle protestant contre l'attitude d'un cinéaste qui n'arrêtait pas de leur dire «qu'il ne leur demandait rien du tout et qu'ils n'avaient rien à lui demander.»
Ce n'est pas la première fois que Naceur Khémir est confronté à une telle incompréhension de la part d'un certain public arabe. En 2006, à l'occasion des Journées cinématographiques de Carthage, le débat à la maison de la culture Ibn- Khaldoun à propos de son film Baba Aziz a été terni par certaines interventions, légitimes quant au fond, mais déplacées quant au ton, sur l'aspect «hermétique du discours du film ainsi que son enlisement dans une production multiforme qui le rendait si peu tunisien.» Lorsqu'on vient à un débat, avec la certitude qu'on sait tout et qu'on est au courant de tout, toutes les données d'un dialogue sain et constructif, sont totalement faussées.


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