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«Tout ce qui engage l'homme en moi engage forcément l'artiste»
L'entretien du lundi : Adam Fethi
Publié dans La Presse de Tunisie le 04 - 03 - 2013

Poète au long parcours, d'audience nationale et continentale, auteur, depuis 1982 de nombre de recueils traduits en français, anglais, allemand et espagnol, dont le tout dernier Le souffleur de verre aveugle a reçu le prix Aboulkacem Chabbi 2012 et a été édité par le Festival international de la poésie au Costa Rica, traducteur (entre autres de Baudelaire et de Cioran), essayiste et homme de lettres, producteur de «culturelles» à la radio et à la télévision, critique littéraire et chroniqueur, parolier (on ne compte plus ses textes de chanson), a écrit pour Cheikh Imam, Mohamed Bhar, la troupe de recherche musicale de Gabès, Zine Essafi, «Les Colombes», «Ouled El Manajem» quasiment tous les «engagés» historiques, pour Lotfi Bouchnaq surtout (un vrai compagnon de route), Adam Fethi incarne, à notre avis, le profil type de l'intellectuel nouveau, pas tant l'intellectuel organique «gramscien» (qu'il fut, dans les années 80, lors de sa période militante au sein de la gauche), mais l'acteur et le spectateur kantien, à la fois observateur avisé de son temps et résolument impliqué dans ses luttes et ses combats. Des luttes et des combats où se mêlent et se confondent, désormais, pensée politique, création et réflexion artistique et culturelle, «vision de soi» et «vision du monde». Un engagement plénier, un regard et une action de «la totalité historique et humaine» qu'il dit lui-même avoir toujours été «une sorte de nature» chez lui.
Et cela se manifeste avec d'autant plus d'urgence et d'efficience aujourd'hui, en ce moment «révolutionnaire», le moins que l'on puisse dire indécis, que nous vivons.
D'où l'intérêt de cet entretien qui tente, certes, «par souci de méthode», de faire «la part des choses» (situation et devenir de la révolution, état et perspectives des arts et de la culture), mais qui débouche, en fin de compte, sur une fort instructive (croyons-nous) synthèse des réalités et des problématiques actuelles de notre pays....
Parlons d'abord de l'engagement politique des intellectuels tunisiens, après la révolution. Est-il vrai qu'il s'est déclaré à la faveur, seule, de l'avènement des libertés?
J'aimerai commencer par ce rappel : une révolution ne peut revendiquer pleinement son nom qu'après son accomplissement. Ce que nous vivons en ce moment n'est qu'une «possibilité révolutionnaire» encore ouverte, une sorte d'«essai» qu'il nous faut «transformer». Attention donc à ceux qui prennent leurs désirs pour la réalité, en déclarant «la révolution terminée» pour le seul motif qu'il y a eu des élections. Quant à votre question, il est vrai que chaque étape transitoire semblable à la nôtre a ses «nouveaux révolutionnaires», ses «nouveaux engagés», ses «nouveaux riches» etc., qui croient surfer sur la vague du moment. Mais ces phénomènes rapidement démasqués ne peuvent en aucun cas occulter le fait que l'intellectuel tunisien, digne de ce nom, a précédé, accompagné, parfois prédit sinon suscité l'avènement des libertés qui restent le seul acquis actuel visible mais toujours en danger. Dire le contraire c'est occulter le martyre et les sacrifices de dizaines et de centaines de militants et de militantes politiques, syndicalistes, estudiantins, et de droits de l'homme. C'est ignorer l'apport de plusieurs générations de créateurs et d'universitaires. C'est oublier les dizaines de livres censurés, les dizaines de films et de pièces de théâtre charcutés, sans parler de la musique et des arts plastiques. Tout cela prouve que les intellectuels et que la culture tunisienne en général étaient en résistance pas en attente.
Mais certains parlent de «Révolution sans tête»
Ils ont peut-être à moitié raison s'ils veulent dire qu'il n'y avait pas de leader désigné ou de «tête unique». Cela prouve seulement que les révolutions, s'il s'agit bien de cela, évoluent elles aussi, qu'elles ne répondent pas forcément à un «cahier des charges». Mais ils ont tout à fait tort s'ils occultent la «tête plurielle» derrière cette absence du singulier. Penser ainsi c'est se mettre en dehors de l'histoire. C'est supposer que les révolutions ou les soulèvements sont des actes «magiques», des «cadeaux» envoyés par le hasard ou la providence. Ceux qui défendent cette idée oublient que les vrais changements, malgré la part de spontanéité et d'improvisation, viennent couronner tout un processus. Elles sont le fruit de tout un «travail».
Quelle est la part de l'intellectuel tunisien dans ce travail?
Sans l'intellectuel rien de ce qui s'est passé en 2011 n'aura été possible, et sans lui rien de vraiment révolutionnaire ne se fera. C'est une réalité pas une figure de l'esprit. Que faisaient-ils, ceux qui criaient «Le peuple veut», sinon traduire en action un poème de Chabbi? Ce sont nos écrivains, nos poètes, nos universitaires et nos artistes qui ont permis à la flamme de la liberté et de la dignité de survivre à la tyrannie et de se transformer en action, car seule la culture permet aux idées de passer du stade de slogans au rang de valeurs. C'est le ciment sans lequel rien ne se construit. Les penseurs, romanciers, poètes, journalistes et artistes tunisiens et tunisiennes n'ont pas attendu 2011 pour dire «Non» chacun à sa manière. Certains ont haussé le ton et montré un courage héroïque, d'autres ont pratiqué ce que j'appelle «la guerre de tranchées culturelle» chacun selon ses moyens, dans les écoles, dans les ciné-clubs, dans les journaux, à la radio, à la télévision, partout où ils ont pu s'exprimer. Il y eut, certes, quelques brebis galeuses, mais leur nombre a été tellement négligeable qu'il est aisé de dire que l'ancien régime était sans intellectuels. Il suffit de voir son déficit de communicants quand il a voulu se défendre dans les médias.
Pourquoi alors cette sorte de culpabilisation qui poursuit l'intellectuel?
Pour plusieurs raisons. Il y a d'abord les intellectuels corrompus avec l'ancien régime qui, bien que peu nombreux, font tout ce qu'ils peuvent pour salir le «tout intellectuel» afin de noyer le poisson. Il y a ensuite les médiocres qui étaient transparents durant les années de braises et qui veulent «vendre» leur transparence en militantisme, croyant ainsi se faire de la place en faisant le vide autour d'eux. Il y a aussi ceux qui se croient obligés de faire de la lèche au pouvoir en place en reprenant à leur compte le lien fait par M. Jebali (Premier ministre sortant) entre l'élite (Nokhba) et la catastrophe (Nakba). Mais il y a surtout cette méfiance persistante du politique à l'égard de l'intellectuel. Le monopole de la vérité, qu'elle soit profane ou sacrée, reste la marque de tout régime non démocratique. Or, l'intellectuel met ce monopole en danger, d'où la volonté de le dompter ou de l'exclure par la diffamation, la culpabilisation et même par la violence. Cette relation conflictuelle a pris une autre dimension avec le harcèlement méthodique des universitaires, des créateurs et des journalistes depuis 2011 jusqu'aux événements de La Manouba et d'Al Ebdellia. Et cela continue avec les actions en justice intentées contre des artistes, des universitaires et même des bloggeurs. C'est un legs de l'ancien régime qui prouve que les nouveaux gouvernants reproduisent jusqu'à maintenant la même mentalité, la même culture, les mêmes travers de leurs prédécesseurs, d'où la crise aiguë de cette étape transitoire. L'exclusion des intellectuels ne fait qu'appauvrir la politique en la réduisant comme l'a si bien remarqué Edgar Morin, en simple affaire de manœuvres, d'activisme démuni de toute pensée réelle, imaginative et innovatrice.
Cela explique-t-il l'absence, tout de même certaine aujourd'hui, des intellectuels de la scène médiatique, à la télévision surtout, qui est le média le plus suivi et le plus répandu?
En partie seulement. La scène médiatique actuelle est en train de se chercher. Les journaux s'améliorent. Certaines chaînes de radio et de télévision font des efforts louables. D'autres tardent encore à s'ouvrir sur d'autres sons de cloches. Elles remplacent le débat d'idées par l'invective et la violence verbale. Les champions de ces empoignades qui tuent le sens sont généralement des politiciens ou des prétendants à la politique qui viennent «se mettre en place». Il est d'ailleurs légitime de se demander, à ce propos, si certains ministres ne consacrent pas à la télévision plus de temps qu'ils ne consacrent à leurs ministères. Bref, disons que c'est l'apprentissage de la démocratie et que c'est dans l'ordre des choses que le «bon client» de la scène médiatique actuelle soit, à quelques exceptions près, celui qui vient «jeter» ses certitudes à la face de l'autre, celui qui ne doute de rien. Or, l'intellectuel c'est quelqu'un qui réfléchit et donc qui doute. La réflexion et le doute, paraît-il, ne dopent pas l'audimat, ne font pas le buzz! N'oublions pas aussi que s'il y a eu un «vide intellectuel» après 2011 c'est à la suite d'un certain retrait de l'intellectuel dû à sa tendance naturelle à culpabiliser, à douter de tout et surtout de lui-même. N'a-t-il pas poussé la réflexion depuis Sartre jusqu'à penser sa propre disparition? Que dire devant l'éclosion de cette nouvelle élite enfantée par l'internet et rodée à l'instantanéité? Pourtant, la crise même de l'après-14 janvier et surtout de l'après-23 octobre montre les limites de toute action réduite à un activisme sans réflexion. Je pense qu'il est du devoir de nos intellectuels, du moins ceux qui sont encore en retrait, de suivre le conseil de Bourdieu et de trouver le juste milieu entre «le temps de la réflexion» et «le temps médiatique». Mais pas seulement à la télévision, devenue une sorte de «Caverne de Platon» qui crée artificiellement l'événement au lieu de le suivre et de l'éclairer. Je pense que les intellectuels doivent s'investir plus dans la société civile et ses associations de plus en plus nombreuses dans tout le pays. C'est cette culture de promiscuité qui peut avoir de l'impact et créer l'événement a effet durable. Ils doivent s'engager plus dans le débat public car leur absence est devenue de plus en plus pesante sur une actualité déprimante dominée par des politiciens dangereusement manœuvriers et non pensants.
L'engagement politique prime-t-il aujourd'hui, ipso facto, sur le travail du poète et plus généralement de l'artiste?
Il est vrai que nous vivons une époque «trop» politique. Ces derniers mois nous n'avons qu'à ouvrir un réfrigérateur pour qu'un politicien en sorte en essayant de nous vendre sa litanie. Mais la politique dans le sens noble du terme est inséparable de la citoyenneté. Elle fait partie des sources d'inspiration de l'artiste. A Théophile Gautier qui se targue de ne voir du monde «que ce que l'on voit par la fenêtre» et qui prétend ne s'apercevoir «des révolutions que lorsque les balles cassent les vitres», je réponds : le monde moi, j'en fais partie et les balles font partie de ce monde. Le pire c'est que ceux qui pensent comme Gautier le font au nom de l'indépendance de l'art ou de l'intellectuel. Mais qui a dit que l'engagement et l'indépendance étaient incompatibles? J'ai toujours défendu l'indépendance de l'intellectuel tant que ce n'est pas le synonyme de la démission. Etre indépendant des partis ne veut pas dire qu'on ne doive pas soutenir les partis et les associations qui défendent le droit de tous et de toutes à une vraie vie citoyenne. Etre intellectuel ou artiste c'est montrer et démontrer qu'on n'est jamais trop dignes ni trop libres ni trop assoiffés d'égalité et de justice sociale. Tout ce qui engage l'homme en moi engage forcément l'artiste.
Quelle est la démarche actuelle du poète et de l'artiste Adam Fethi?
Toujours la même ou presque. Il est vrai que j'ai repris mes souliers de troubadour ces derniers temps, parcourant de nouveau le pays, répondant aux sollicitations des associations de la société civile qui connaissent une effervescence et une activité sans précédent. Sinon je ne cesse depuis trente ans de concilier autant que possible actes et paroles, essayant d'affronter la réalité par le questionnement et le rêve, mais aussi par le témoignage et l'indignation (une pensée au grand regretté Stéphane Hessel) à ma manière et à travers mes livres, mes chroniques, mes poèmes, mes chansons et mes traductions. Cela n'a pas été facile, mais j'ai toujours préféré la manière de ceux que Dantzig appelle «les héros sans tapage». Entre les dernières années Bourguiba et les décennies Ben Ali, j'ai eu quatre livres censurés (deux après impression et deux à l'imprimerie). Je n'en ai pas fait des lauriers. Devant chaque obstacle, j'ai toujours privilégié l'accumulation, cherchant et trouvant une autre voie. J'ai choisi aussi de ne pas quitter le navire, tout en respectant ceux qui ont été obligés de le faire. Pour moi, l'espace culturel était des zones occupées qu'il fallait libérer l'une après l'autre. On me faisait des misères ici, j'allais ailleurs. C'est ainsi que l'ancien régime a perdu sa «guerre d'usure culturelle» contre les artistes et les créateurs. Il les censurait de mille manières, mais ils arrivaient toujours à trouver des brèches et à triompher. Il a été obligé de «reconnaître» des artistes qui lui étaient hostiles. Il a même essayé de se racheter une conduite en faisant semblant de les «honorer» au nom de l'Etat, mais en vain. Il n'a fait que prouver que la qualité et le talent finissent toujours par s'imposer même à la dictature. Ces derniers mois, quand je vois certains de mes textes revivre à travers les manifestants et la nouvelle génération, je me dis que j'ai eu peut-être raison de préférer la trace à la posture.
Mais dans cette conjoncture précise, ne vous sentez-vous pas au-devant d'une nouvelle donne?
La nouvelle donne n'est jusqu'à maintenant qu'une éventualité au conditionnel. Il ne faut pas se leurrer. Nous ne sommes pas encore en démocratie et il n'y a aucune différence entre les tyrannies. Aujourd'hui, il y a des gens qui veulent supplanter l'interdit despotique par le «Haram» théocratique. Je garderai donc la même démarche en m'apprêtant à faire face aux obstacles à venir sans illusions, de la même manière et avec la même vigilance, en espérant être mieux armé par l'expérience.
Venons-en à la situation des arts et de la culture. D'aucuns pensent qu'ils sont en difficulté. Pour certains, l'Etat semble vouloir se désengager en réduisant le budget de la culture. Quelle est votre lecture?
La situation de la culture et des arts n'est pas indépendante de la situation du pays en général. Durant des décennies, l'Etat, confisqué par le parti unique, n'a cessé de vouloir imposer le seul choix entre une «culture-propagande» et une «culture-distraction». Faux choix refusé par la majorité de la scène culturelle, mais dont les séquelles perdurent. Je suis pour le désengagement d'un Etat autocratique voulant ajouter «le monopole du beau» au «monopole du bien», que dire du «monopole du sacré». En dehors de ce contexte, aucun Etat digne de ce nom ne peut se permettre de se désengager de la culture car c'est de la construction de soi et du dialogue avec l'autre qu'il s'agit. L'Etat doit s'engager à encourager ses capitaux à investir dans la culture, à permettre aux acteurs culturels d'aller jusqu'au bout de leur imagination en leur fournissant l'infrastructure et l'aide nécessaires à leur épanouissement. Et si désengagement il y a, c'est celui de s'interdire de formater, d'instrumentaliser ou de museler les acteurs de la culture. C'est un désengagement que j'appellerai de mes vœux s'il n'était, hélas, très loin de nous! J'ai peur d'ailleurs que le désengagement apparent du gouvernement actuel ne soit que la couverture d'un «engagement plus sournois», celui de ce laxisme devant la chasse aux sorcières artistiques, celui de cette haine du livre, comme pour imposer le livre unique, celui de ces invasions méthodiques des espaces culturels comme pour imposer les mosquées comme espace culturel unique. La pensée unique ne peut supporter une culture de diversité et de débat. J'ai peur que le désengagement apparent et actuel de l'Etat ne soit qu'une «pause» momentanée parce que ce gouvernement a d'autres priorités. Il faut espérer et faire en sorte que le processus démocratique réussisse, pour connaître un renouveau culturel qui ne s'est fait jusqu'à maintenant que malgré le pouvoir en place et grâce aux efforts et aux sacrifices des hommes et des femmes de culture.
Poésie et chanson. Le rapport est-il vraiment naturel? Et d'abord pourquoi vous, le poète de dimension continentale, y êtes tant impliqué et depuis plus de deux décennies? N'est-ce pas se concéder à un art dit «mineur»?
Mon expérience est peut-être trop personnelle pour que je puisse généraliser. Disons qu'il s'agit de deux parallèles qui peuvent parfois se croiser ! Je ne crois pas que la chanson soit un genre mineur, loin de là. J'y suis allé parce que j'y ai trouvé une sorte de légèreté dans la profondeur qui n'existe nulle part ailleurs. C'est un genre à part. Mais là où le poème est un acte solitaire, la chanson elle, est un produit collégial pour ne pas dire collectif. C'est le singulier au pluriel par excellence. Rien n'incite comme la chanson à écouter l'autre en soi. Rien n'incite comme elle à l'hospitalité. Elle est, dès le départ et par son esthétique même, en attente d'un compositeur et d'un chanteur, d'un autre, d'un hôte. C'est pourquoi je n'ai jamais écrit de chansons dans l'absolu. Je l'ai toujours fait en dialoguant avec un musicien choisi et relevé au rang de vrai partenaire de création, de vrai compagnon d'aventure. C'est comme si je voulais chanter à travers une voix qui n'est pas la mienne pour explorer une voie qui n'est pas la mienne, mais que j'essaye de m'approprier. Les deux finissent par m'enrichir en devenant miennes. Pour moi, cela vient naturellement.
Quelles sont, pour vous, les perspectives de la chanson engagée. Vous l'avez côtoyée de près. Est-il vrai, comme le soutient une certaine critique, qu'elle pèche souvent par «sa pauvreté musicale»?
Les perspectives sont les mêmes pour tous. Elles dépendent de notre accès ou non à une cité démocratique réelle. Cela dit, je voudrai remettre en question cette distinction qui se donne parfois comme une évidence. Dans le monde démocratique, toute chanson est engagée d'une façon ou d'une autre. Cette distinction thématique a disparu avec la classification thématique de la poésie. C'est l'absence de la démocratie qui a divisé notre chanson en deux, la chanson «autiste» d'un côté, la chanson «engagée» de l'autre. Cela dit, quoi de plus naturel que de critiquer cette chanson comme toute œuvre artistique? Mais s'agit-il là vraiment d'une critique ou d'une sorte de mépris? Le mépris ou «la hogra» que notre peuple a justement reproché au dictateur n'est pas le monopole des despotes ou des politiques. Il y a aussi «la hogra culturelle» qui va avec et qui n'est pas facile à détecter, parce qu'elle se déguise en critique, en éclectisme sélectif. Il s'agit là d'un dogmatisme esthétique qui n'arrive même pas à prendre conscience de son parti pris sociologique. Dire que la chanson engagée est pauvre, parce qu'elle utilise moins d'instruments, c'est réduire la sonorité à la quantité. Dire qu'elle est pauvre, parce que ses créateurs privilégient la sincérité à la virtuosité, c'est réduire la qualité à la technicité. C'est occulter la diversité d'expériences et de sensibilités qu'offre cette chanson.
Et la Wataria, et les musiques dites alternatives
Mais qu'est-ce que la Wataria? Est-ce la chanson qui met en avant les instruments à cordes? N'y en a-t-il pas plusieurs? Est-ce que la nouvelle Wataria n'utilise pas aussi les cuivres ? Et puis toute chanson ne se doit-elle pas d'être différente donc plus ou moins «alternative»? Je pense que nous reproduisons là un schéma qui n'a plus de sens. Il est temps de voir que les limites référentielles ont beaucoup bougé, que beaucoup de «murs de Berlin» sont tombés entre les genres et dans les genres. Continuer à différencier les chansons selon les mêmes critères n'est plus productif. C'est le musicalement correct qui rejoint le politiquement correct dans un conservatisme qui s'ignore. C'est «la pensée unique» qui s'impose à la musique en «tarab unique», en «chanson unique». Il est d'ailleurs curieux de voir notre festival de la chanson sévir depuis des années comme s'il n'y avait qu'un genre ou deux. Aucun effort d'ouverture sur les multiples genres de chansons que produisent nos artistes. La différence n'est finalement pas grande entre ceux qui ont réduit les diverses versions du Coran en un seul corpus officiel et ceux qui ont privilégié une version des Nouba sur toutes les autres (NDLR : Allusion faite à la version officialisée sous le calife Othman Ibn Affâne et à la version définitive du répertoire Malouf établie par la Rachidia en 1934). Toujours cette peur chronique du multiple, ce refus de la diversité. Notre chanson s'est diversifiée, mais notre écoute n'est pas encore à jour. Nous devons dépasser ces préjugés si nous voulons que nos créateurs s'épanouissent. Donnons-leur des producteurs plus professionnels et moins affamés, des espaces plus décents où ils peuvent travailler en toute liberté, en toute sécurité, et ils feront des miracles. Il est temps d'entrer dans l'ère de la diversité. Je pense qu'il nous faut réapprendre à accepter, à exiger même, la non-conformité à l'unique en toute chose. C'est la condition sine qua non de la démocratie et de la modernité.
Aux yeux de l'observateur avisé, comment se présente la situation révolutionnaire deux ans après la chute de la dictature?
La situation est très grave, surtout depuis les élections du 23 octobre. Il n'est pas nécessaire de revenir à l'élan émotionnel qui a poussé l'électorat tunisien à amener l'actuelle majorité constitutionnelle. Mais certains leaders de cette majorité ne semblent pas comprendre qu'ils ont été élus pour écrire la Constitution non pour changer le mode de vie des Tunisiens, que compatir à la souffrance humaine ne veut pas dire adhérer au projet. Les gens se sont vite demandés si leur révolution n'a pas été victime d'une sorte de rapt par les urnes. Ils demandaient, ils demandent toujours la liberté et la dignité, alors que certains de leurs nouveaux gouvernants leur proposent un repli identitaire et autoritaire loin de leurs préoccupations, une formule obsolète et rejetée mettant en scène un parti hégémonique gouvernant avec des partis décoratifs et mortellement pris en otages. D'où cette fracture de plus en plus inéluctable entre les électeurs et les élus. L'approche qui me paraît la plus à même d'expliquer cette fracture est celle de la subjectivité occultée. Certains de nos gouvernants actuels sont passés directement de l'état de prisonniers ou d'exilés à l'état de ministres ou de décideurs! C'est ouvrir la politique aux risques de la pathologie pure et simple! Ils ont vite fait de produire un discours de haine, d'exclusion et d'incitation à la violence. Edward Saïd a suffisamment démontré la capacité des victimes à devenir des bourreaux. C'est comme si on voulait reproduire le père à qui on s'opposait. Il serait, par ailleurs, intéressant de «lire» la défunte Troïka à partir de cette relation maladive au père : une partie voulant tuer le père (Bourguiba), l'autre voulant venger le père (Yousséfistes) et la troisième étant dans une quête pathétique qui en devient presque un déni du père. Le tout ne pouvait donner que ce vaudeville pathétique du remaniement ministériel qui vient couronner deux ans de gouvernance irresponsable, immorale, économiquement et socialement destructive, réduite en un partage hystérique d'un gâteau éphémère. Tout remaniement ministériel n'est que poudre aux yeux s'il ne met fin à cette razzia maladive sur le pouvoir, à ce mariage bizarre entre infantilisme et sénilité, à ce refus aveuglément violent de grandir et de s'ouvrir au dialogue et au compromis, à cet enlisement entre une mémoire malade et une imagination handicapée, incapable de proposer de nouveaux paradigmes, de nouveaux concepts ni même de nouveaux discours.
Et comment se profile demain?
Demain commence aujourd'hui et aujourd'hui il y a tout une culture à oublier, celle de l'arrogance, de la violence, de l'extrémisme, du monopole de la vérité, et toute une culture à acquérir, celle de l'humilité, du dialogue, de la tolérance, de l'alternance. Je ne désespère pas encore de toute la classe politique au pouvoir. Je ne suis pas un fan du slogan «tous pourris». Je pense qu'il y a des sages partout. Y compris chez les islamistes héritiers de l'école zitounnienne moderne et modernisante. Ils n'ont qu'à reprendre la main s'ils veulent que l'histoire se fasse avec eux pas malgré eux. Y compris chez les alliés d'Ennahdha. Ils n'ont qu'à se libérer, qu'à se séparer des opportunistes affamés qui, pour gagner ou ne pas perdre un strapontin ministériel, en arrivent à tout instrumentaliser, même la danse du «Harlem Shake»! Il faut que les nouveaux gouvernants comprennent qu'ils ne peuvent plus gouverner seuls et à vie, qu'ils ne peuvent plus exclure l'opposition démocratique qu'elle soit au centre ou à gauche, que le pouvoir est une lourde responsabilité collective pas un butin à partager entre proches et amis, que notre pays a choisi la modernité et n'est pas un train à dérailler ou à réorienter vers le passé. Les Tunisiens et les Tunisiennes qui sont sortis dans les rues ne l'ont pas fait pour remplacer une dictature par une autre. Ils l'ont fait pour que chacun puisse exprimer ses croyances et ses idées sans avoir peur d'être exclu ou agressé. Nous sommes des humains et des Tunisiens avant d'être altermondialistes, nationalistes, nahdhaouis, salafistes, etc. Nous avons tous mérité de vivre ensemble en paix dans une République non bananière, en citoyens libres, dignes et égaux devant la loi, que nous soyons hommes ou femmes, riches ou pauvres, de gauche ou de droite. Cela peut paraître loin de la réalité, mais la réalité n'est pas une fatalité. Elle peut, elle doit être changée. Il suffit pour cela que la nouvelle génération prenne ses responsabilités. Jusqu'ici et sans tomber dans la généralisation, la révolution démocratique reste confisquée par des non démocrates. La «révolution des jeunes» reste viciée par ce que Paul Ricœur appelle «le trop de mémoire ici, le trop d'oubli ailleurs...». Certains de nos nouveaux gouvernants sont des «harraga» qui s'ignorent. Les «harraga» ne sont pas seulement ces migrants clandestins qui «brûlent» en prenant la mer vers la Sicile ou Lampedusa. Il y a aussi les «harraga culturels et politiques» qui «brûlent» vers une Histoire révolue. Ils seraient libres de leur choix s'ils ne voulaient imposer à tout un peuple de les suivre, au risque de prendre tout un pays pour un «bateau de la mort». Et ça c'est inacceptable. Tous ceux qui sont pour une pensée unique doivent comprendre qu'après Siliana et surtout après l'assassinat du martyr Chokri Belaïd, ils ne peuvent plus se permettre d'imposer quoi que ce soit, surtout pas une Constitution qui ne peut que diviser encore plus les Tunisiens et susciter plus de violence. Je sais que certains seront tentés de le faire en pensant gagner par la force et le nombre. Ceux la mêmes qui parlent de Chokri en faisant semblant d'oublier le mot «Chahid»! Ils doivent se remémorer la fin de Ben Ali. Ils doivent revoir leur copie géopolitique pour reconnaître enfin qu'ils appartiennent à un monde civil où les théocraties ne sont plus envisageables. La Tunisie ne peut se permettre d'être boudée par les investisseurs et les touristes pour cause d'extrémisme et de violence. Sa méditerranéité n'est pas un leurre, son ouverture sur le monde n'est pas un luxe, son désir de modernité n'est pas un caprice. Elle est profondément et définitivement tout cela à la fois par choix civilisationnel et par obligation économique. Les nouveaux gouvernants doivent le comprendre s'ils ne veulent perdre leur légitimité, car la légitimité n'est pas un chèque en blanc. Point de légitimité sans accord avec l'âme d'un pays et l'air de son temps. Tous ceux qui persistent à défendre la politique du «j'y suis j'y reste» et du «passage en force» se mettent en dehors de toute légitimité. Ils font partie du legs du passé, et il est du devoir de tous de les aider à changer ou à passer la main. Il est de plus en plus urgent de sortir le débat de ses impasses actuelles pour le replacer sur le terrain des Droits de l'homme et pour le recentrer sur l'importance des droits individuels et de la justice sociale. Ainsi se profilera un demain digne d'une révolution d'un nouveau genre, une révolution moderne, démocratique et humaine.


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