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Les rêves, tous les rêves sont-ils encore permis ?
Colloque organisé par l'ALECSO : Jérusalem : Une cité, une culture, un destin (III et fin)
Publié dans Le Temps le 12 - 03 - 2010

Tel-Aviv vient de décréter la construction de 1600 logements pour ses colons à Jérusalem. Le " casus belli " de toujours, la situation du fait accompli sous-tendu par l'impératif d'expansion géographique et, au demeurant, démographique.
Il y a une semaine, à Paris, l'ALECSO organisait un édifiant colloque intitulé : " Jérusalem, une cité, une culture, un destin ".
Les travaux de ce colloque se sont déroulés les 4 et 5 mars à l'Institut du Monde Arabe. D'éminents spécialistes de la question se sont relayés pour expliquer, éclairer, percer des tabous et, surtout, pour interpeller la conscience internationale qui a tout l'air d'avoir exclu la cause palestinienne (sinon ce qu'on appelle par pur euphémisme le conflit israélo-palestinien), de ses préoccupations et des espaces de son temps.
Et pourtant, c'est bien à Jérusalem, non plus au Word Trade Center, même plus en Irak et certainement pas, en Afghanistan, que la déflagration d'une incommensurable gravité se produira. Car, Israël a bel et bien actionné la bombe... Elle attisera le choc des religions, le vrai, le plus lancinant qu'ait jamais connu l'humanité et sans doute aussi, le choc irrémédiable.
Entre temps, l'épuration ethnique se déploie, chaque jour davantage, par deux moyens essentiels :
- La désarabisation et la dépalestinisation de Jérusalem-Est : par la voie culturelle, identitaire et archéologique.
- L'occupation dans les faits, " le fait accompli " ! de l'espace, curieusement inspirée par les théories d'un certain Adolph Hitler, cet " espace vital " dont avait besoin la race arienne ", largement argumentée dans " Mein Kampf ".
Dès le départ, M. Mohamed El Aziz Ben Achour, Directeur Général de l'ALECSO plaçait le colloque dans son contexte.
" Les interrogations et les inquiétudes que suscite la situation qui prévaut, aujourd'hui, à Jérusalem-Est, se sont amplifiées, disait-il, ces derniers jours, à la suite de la décision du gouvernement Netanyahu d'inscrire deux sites de Cisjordanie sur la liste du patrimoine israélien ".
L'historien qu'il est, met en relief toute la quintessence de Jérusalem, son âme, sa sainteté et la valeur de son patrimoine.
" Construite à l'ombre de la civilisation arabo-musulmane à partir du VIIè siècle, la vieille ville de Jérusalem ponctuée de monuments splendides, enserrée dans ses remparts présentait dans les premières années du XXè siècle un aspect incomparable, souligné par la beauté du Dôme du Rocher. Mais il n'y avait pas que l'urbanisme, la pierre et la décoration. Il y avait aussi, une culture citadine fondée sur des valeurs, aujourd'hui, malmenées : la tolérance, la cohabitation des croyances et des communautés, le respect des autres. Cette culture de Beït-Al-Maqdas, d'Al-Qods, c'est-à-dire, de la Jérusalem sous autorité musulmane, s'est épanouie depuis le Califat de Omar jusqu'aux derniers Ottomans, aristocratiques continuateurs de cette antique finesse politique de l'Islam, si propice à la coexistence, si éloignée de la fureur destructrice dont l'Europe fut - de l'expulsion des Juifs d'Espagne en 1942, jusqu'au génocide perpétré par les Nazis au XXe siècle - le tragique et sanglant théâtre ".
Et le Directeur Général de l'ALECSO de parler de déni d'identité depuis 1967 (plus particulièrement) : " (...) alors que la tolérance était une valeur qui allait de soi dans la Jérusalem arabe et qu'on la vivait au quotidien, voici qu'à présent, sous la domination israélienne, on la fige et qu'on l'expose dans un étrange Musée de la tolérance (NDLR. admirez l'anti-symbolisme !) édifié à l'emplacement d'un cimetière musulman, Jérusalem, pour le malheur, aujourd'hui, de ses habitants arabes, est saturée de sainteté. Sainteté pour les Juifs, elle l'est aussi pour les Chrétiens et les Musulmans.
Depuis 1948, cette antique cité n'est guère propice à la sérénité intellectuelle et à la modération politique. Elle constitue un espace de choix pour l'instrumentalisation du sacré par la politique ".
" Recessus "
Le ton est donné. Yves Aubin de la Messuzière, président de la Mission laïque française et ancien ambassadeur, utilise un néologisme terrifiant " Recessus " plutôt que processus de paix. Dans son raisonnement tout tient : en 1993, les accords d'Oslo n'avaient pas abordé le statut de Jérusalem, tout comme la question des réfugiés. Il n'empêche, rappelle-t-il, un espoir, un brin d'espoir était permis en juillet 2000 à Camp David. Les négociations auront, là, porté sur l'ensemble des questions liées au statut final, dont Jérusalem, y compris le problème des Lieux Saints. C'était, donc, la première fois qu'Israël acceptait d'aborder l'avenir de la cité, trois fois sainte, proclamée par la Knesset en 1988 " capitale éternelle d'Israël ".
Espoir ? Espoir trahi, vite trahi. Les négociations ne pouvaient qu'achopper particulièrement sur la question de la souveraineté sur le Mont du temple-esplanade des Mosquées, dénommé le " Site Saint " : Haram Al Charif ; Mont du Temple, Mur des lamentations ".
Quelles solutions, dès lors ? Le partage de souveraineté dans l'esprit du corpus separatum et que Clinton aura vite fait de noyauter, jouant sur l'empressement d'Arafat de proclamer un Etat palestinien ?
Et d'ailleurs, il faut ouvrir ici une parenthèse. Elias Sanbar, historien et écrivain, ambassadeur de Palestine auprès de l'UNESCO, a fait observer qu'il faisait partie d'une délégation qui négociait à Washington, alors qu'Arafat négociait à Oslo. La délégation palestinienne à Washington était sur le point d'obtenir qu'on négociait point sur la souveraineté palestinienne à Jérusalem-Est, mais à Oslo on tordait le bras à Arafat ! Fermons la parenthèse. Justement, le partage de la souveraineté ou la co-souveraineté ou condominium.
En fait, l'échec des négociations sur le statut de Jérusalem résulterait bien, selon Yves Aubin de la Messuzière, de la trop " forte concentration sur la question des Lieux Saints et ce, au détriment du partage de la souveraineté sur l'ensemble de la ville. L'Amérique impliqua l'Egypte et, pour sa part, Arafat ne voulait pas s'engager sur le statut du site saint sans l'aval de la communauté des pays arabes et musulmans ".
En fait, depuis Camp David, c'est la stagnation. A Annapolis, en 2007, par exemple, le statut de Jérusalem n'a pas été abordé... Israël avait besoin de temps pour mettre en pratique une stratégie conçue déjà depuis Ben Gourion : hebraïsation des sites archéologiques, judaïsation des appellations. Stratégie à deux vitesses aussi : d'abord, combler le déficit démographique en procréant tous azimuts, ce qui fait que maintenant une mère israélienne donne 4,07 rejetons tout en limitant la population palestinienne en deçà des 30%.
Si les hiero solomytains israéliens quittaient nombreux, Jérusalem, à un certain moment, les religieux et les ultra-orthodoxes juifs les remplaceraient poussant les Palestiniens aux abords d'une singulière externalisation. Par ricochet, Israël assure une continuité territoriale avec de grands blocs de colonies ce qui a pour conséquence la fragmentation de l'espace palestinien.
La fausse messe du sacré
Récupérer l'Histoire, sous le (mauvais) sceau d'un révisionnisme fallacieux, inviter la sacralité dans la politique et, pour tout dire, exhumer la mythologie des prophètes tous juifs et tous nés pour la Terre promise, territoire de Dieu pour son peuple élu.
Le sionisme instrumentalise la foi et fait que " le religieux et le nationalisme " produisent un coktail explosif. Les Israéliens en sont venus à invoquer l'antériorité et l'absence de mention explicite dans le Coran de Jérusalem. " Bien entendu, précise, Y.A.M, plus que les réalités, ce sont les perceptions qui comptent et l'antériorité ne justifie pas la souveraineté dans le présent. Le Dôme du Rocher, poursuit-il, est inscrit dans l'imaginaire et l'imagerie des Musulmans jusqu'à l'Indonésie ", conclut-il.
L'imagerie justement ! Les Sionistes ont une théorie : Le temple de Daoud (dont les fouilles archéologiques n'ont trouvé aucune trace), il faut, d'abord, le construire dans les esprits. Après, il sera construit - suprême supercherie ! - là où est érigé Al Aqsa. Les Hébreux ne reconnaissent pas Mohammed et encore moins l'Islam, comme religion.
Ils composent avec, et à leur manière. Ils oublient que ce sont les arabo-musulmans depuis déjà le Prophète puis le Calife Omar, qui les ont protégés contre les Chrétiens et particulièrement lorsqu'il furent expulsés, sur un édit signé par la reine d'Espagne, de Grenade.
Cela a toujours été ainsi. Et même, du temps du nazisme qui s'appuyait sur une " Fatwa " de Pie II, jetant les Juifs dans les fours crématoires de Hitler.
Où s'est déployée leur " diaspora " ? N'est-ce pas au Moyen-Orient et au Maghreb, principalement ?
Maintenant que des fouilles prétendument archéologiques s'inspirent d'une divinité à retors, voilà e qui risque de provoquer une guerre des religions dans les règles. Et qui plus est, comme le dit si bien Ezzeddine Beschaouch, archéologue, membre de l'Institut, le silence du Vatican est d'une confondante opacité. Une ville trois fois sainte, cela veut dire aussi que le Christ y est.
Quelle serait sa parole ? Et justement, la seule qui ait été prononcée sur le peuple juif, ses prophètes, les Chrétiens et leur prophète et ses apôtres, c'est dans le Coran qu'elle existe reprenant précisément la Torah, la Bible et les Evangiles.
Quel avenir ?
Entre Moïse et le Christ, il y a eu mille années. Et entre le Christ et Muhammed, six cents ans. Il y a eu assez de temps pour que les fois intègrent une certaine interactivité, une dimension plurielle dans une ville condamnée à la sainteté.
Or, les Israéliens sont les premiers à ne pas vraiment y croire (là, le religieux et le nationalisme représentent deux donnes sociologiquement contradictoires et anthropologiquement antitétiques) mais ils jouent justement sur cette divinité pour asseoir cette légitimité qu'ils cherchent à mouvoir en hégémonie expansionniste.
Mais, c'est là que les Palestiniens ne marchent plus. Et ils sont même disposés à opter pour le pire.
D'abord, à supposer même qu'il y ait proclamation d'un Etat palestinien, avec Jérusalem-Est comme capitale, à l'horizon 2011, cela déclencherait, selon Y.A de la Messuzière, " une nouvelle dynamique, un réel processus se séparant de la méthode d'Oslo par l'inversion de la perspective. Cet Etat sera en droit de demander la protection des Nations Unies en s'appuyant sur le corpus des résolutions du Conseil de sécurité. L'illégalité de l'occupation d'un Etat indépendant et souverain en serait renforcée ". Scénario catastrophique, donc. Sinon, un scénario à la Sud-africaine.
Amer, Elias Sanbar évoque l'impossibilité d'un partage. Et alors , pourquoi pas un Etat pour deux communautés, propose-t-il ?
Israël aura à gérer trois millions de Palestiniens, en plus d'un million d'Arabes de nationalité israélienne. Et alors, ce sera une lutte pour l'égalité et les droits civiques et c'en sera fini du caractère juif de l'Etat d'Israël ".
Une solution désespérée, en somme. En filigrane, le site unique de Jérusalem dans sa diversité, dans sa complexité est sérieusement en péril. " Tous les rêves y sont, désormais, impossibles ", s'exclame Sari Nusseibeh, président de l'Université d'Al Qods. Et donc même et, surtout, le rêve sioniste.
Ce colloque efficacement structuré par l'ALECSO révèle en définitive la face cachée du conflit.
On doit à l'ALECSO le courage de l'avoir initié au moment où la montée de l'islamophobie est en train de tarauder les esprits, poussant dans le temps la fin de l'arabité de Jérusalem, sommée par l'aveuglement, de renoncer à son " islamité ".
Le choc des religions n'aura, sans doute, pas lieu à Jérusalem. Mais il aura, peut-être lieu, ailleurs, et cette fois, c'est Israël qui l'aura programmé.


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