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Harcèlement des femmes au…volant
Harcèlement
Publié dans Le Temps le 17 - 03 - 2010

Des années durant, les femmes tunisiennes n'ont cessé de lutter pour sortir du confinement dans lequel elles moisissaient. Le gouvernement, conscient du rôle et de l'apport de la femme dans la société les a soutenues dans leur combat et a instauré des lois les protégeant à l'intérieur de chez elles, comme dehors.
Aujourd'hui, la femme tunisienne occupe des postes de responsabilité. Elle est dans l'enseignement, la police, la santé, la défense, l'économie (…) bref, elle est partout, entre autres au volant de sa voiture, sur la route…
Paradoxalement à la place qu'elle s'est frayée et méritée et à toutes les lois instaurées visant à protéger sa sécurité et son intégrité, la rue, notamment la route, reste pour elle l'endroit le « moins indiqué », au vu et au su de tout le monde parfois !
Une femme au volant est l'image d'une femme indépendante qui mène sa vie seule. Elle se déplace, va au travail, ramène les enfants, fait ses courses, sort pour se divertir ou pour des tâches professionnelles ou familiales. Et pourtant pas mal de femmes sont agressées en conduisant une voiture. Certains hommes ne supportant pas qu'une femme les double et ils mettent sa vie en danger en la redoublant et en faisant des manœuvres dangereuses. Certains, insultent la femme pour un stop prolongé ou une erreur sans conséquence que lui-même aurait commise et la fameuse phrase lui revient : « Oh les femmes au volant, elles ne sont pas à leur place », et la conductrice aura à subir un traitement de tous les noms.
D'autres hommes en rentrant d'une soirée se mettent carrément à l'assaut en voyant une femme conduire. Ils la harcèlent, la couvrent d'insultes, la draguent et lui font subir toutes sortes de « tracas ».
Idem quand un homme veut braquer quelqu'un pour le delester de son porte feuille ou de son portable. Sa victime choisie est parfois de gent féminine…
En fait, il y a lieu de reconnaître que c'est lié à une certaine montée de l'incivilité dans la société tunisienne. Il y a aussi une bonne dose de machisme qui reprend du poil de la bête. Et à plus forte raison dans une société tunisienne à forte densité féminine dans beaucoup de domaines.
Ce machisme s'interpréterait, par ailleurs, par la croyance que les hommes sont gênés dans leur chasse gardée : les rues et les routes. Par ricochet, la place de la femme reste, à leurs yeux, derrière la cuisinière plutôt que derrière le volant.
Cela dit, elles ont raison de se plaindre… Mais, nos routes restent sécurisées et, au-delà des écarts de comportements qu'elles ont subis, celles qui ont apporté leurs témoignages dans ce reportage, ont presque toutes affirmé avoir eu gain de cause auprès des forces de l'ordre. Il n'empêche : nos chères concitoyennes (pas toutes bien entendu) se permettent elles aussi certains dépassements, la plupart, à l'endroit du code de la route. Et là aussi, on fait preuve de beaucoup de compréhension envers elles.
Hajer AJROUDI
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Témoignages
Naïma: « Tout le monde nous regardait nous faire agresser sans qu'aucun n'intervienne! »
« Je sortais avec une amie pour aller dîner. Un petit plaisir qu'on voulait s'offrir entre filles et qui a mal tourné !
Arrivées au niveau d'un feu encombré par un grand trafic, nous avions dû nous arrêter comme toutes les voitures faisant la file. Je discutais alors avec mon amie en attendant que la voie se dégage quand nous avons entendu du bruit de musique et des cris. Nous n'avions pas saisi au départ qu'ils nous étaient destinés. Vu que tout ce vacarme n'a pas attiré notre attention vers les garçons ivres qui étaient dans la voiture et qui levaient leur canette en guise d'invitation à partager avec eux leur soirée arrosée, deux d'entre eux sont descendus de la voiture. Ils se sont mis devant la voiture tapant à paume ouverte le pare-brise. Ils avaient tout leur temps comme les voitures étaient bloquées et nous aussi par conséquent, mais ce qui nous a choquées c'est que personne n'ait intervenu. Regardant leurs mains tapant sur la voiture, nous avons remarqué que chacun d'entre eux agitait des préservatifs à la main. C'était cela en fait ce qu'ils voulaient nous montrer en frappant sur le pare-brise. Ce fut violent, choquant et vulgaire et nous étions là, incapables et impuissantes en plein embouteillage, verrouillant les portières mais ne pouvant pas bouger de quelques centimètres. Ce fut frustrant !
Une fois ayant dépassé le feu, j'ai lancé la voiture. Ce fut dangereux de conduire à une telle vitesse, mais je voulais les devancer, et en plus qu'eux mêmes roulaient vite. Aux premiers policiers qu'on a vus, je me suis arrêtée et je suis descendue leur donnant le numéro d'immatriculation que mon amie avait appris. Je me souviens crier « Ils sont un danger public et il faut les arrêter. Leur soirée devrait finir là ! ». La voiture avait déjà dépassé les policiers, mais ces derniers avaient contacté leurs collègues sur la même route donnant l'ordre de les arrêter. A ma connaissance les agents de l'ordre ont été en l'occurrence, efficaces. »
Manel :« J'ai tenu bon que justice soit faite »
« Je conduisais le soir et il y avait ma sœur et mon enfant en ma compagnie. M'arrêtant au feu, un homme dans son véhicule, a commencé à me draguer. Je l'ai ignoré et il n'a pas aimé cela.
Il a alors commencé à me harceler se lançant dans une course poursuite essayant de me coincer contre le trottoir. Je l'ai laissé me dépasser et je l'ai poursuivi. Je l'ai rejoint le trouvant en train de garer sa voiture. Il sentait l'alcool, mais cela ne m'a pas empêché de l'engueuler. Un policier est arrivé sur les lieux attiré par le vacarme et il a essayé au début de calmer la situation. J'ai tenu bon que justice soit faite et j'ai refusé que cet incident soit clos à l'amiable, mon fils était terrorisé, ma sœur et moi étions à bout, on a risqué notre vie ! Le policier a finalement cédé à ma volonté et le bonhomme a été conduit au poste de police, en plus de son comportement agressif et dangereux, il conduisait en état d'ivresse ! Là aussi, la police a sévi.»
Saloua: « j'ai cru mourir ce soir là »
« On était quatre femmes de retour d'une cérémonie de mariage. Je conduisais et il y avait avec nous deux jolies jeunes filles, nous étions également parées de bijoux.
A un certain moment, nous avions senti une voiture nous prendre pature. Arrivées sur une route un peu déserte et sombre, la voiture s'est carrément élancée à nos trousses dans une course poursuite en essayant de nous obliger à nous arrêter.
Les hommes se trouvant dedans nous lançaient des bises et sifflaient. Ils nous invitaient à passer la soirée avec eux de la manière la plus vulgaire qui soit.
Nous aurions pu les ignorer, sauf que le conducteur manœuvrait comme un braqueur essayant de nous barrer la route et de nous coincer contre le trottoir. De surcroît, la route était encombrée par des travaux et donc je n'avais pas assez d'espace pour les semer. J'ai cru, par deux fois que j'allais tomber par-dessus la rambarde, j'ai même cru que j'allais y passer et celles qui étaient avec moi. Cela m'a justement rappelé la mort de Lady Dy à cause d'une course poursuite. »
Leïla: « Il n'a pas toléré que je lui fasse un appel de phare ! »
« Je partais travailler le matin et devant moi, sur la voie gauche une voiture roulait très lentement alors qu'on était sur une double voie. J'ai fait un appel de phare pour que je puisse doubler, mais celui qui conduisait n'a même pas prêté attention. Bien évidemment je ne savais pas qui conduisait et si c'était un homme ou une femme, je voulais simplement doubler sans dépasser la vitesse légale sur la route. A force d'appel de phare, il a enfin cédé le passage, et en le doublant, j'ai vu qu'il était en train de parler tranquillement au téléphone, de son côté il a vu que j'étais une femme. Il a dû alors ne pas aimer, car il s'était bien incliné au début, mais dès que je me retrouvai devant lui il a accéléré. Voyant que sa vitesse dépassait la mienne je l'ai laissé passer. C'est alors qu'il a commencé à faire des manœuvres me barrant la route. Il devenait dangereux, freinant tout d'un coup dès qu'il m'a dépassée pour retomber à une petite vitesse. Au premier feu, je lui ai demandé pourquoi il se comportait de la sorte, il m'a alors lancé que je n'avais pas à lui faire un appel de phare pour le dépasser, surtout qu'il était en train de parler au téléphone ! J'ai alors répliqué que justement il fallait se mettre à droite ou se garer quand on voulait discuter tranquillement au téléphone ! Heureusement, qu'il était quand même poli, même s'il était très énervé contre ce que « j'ai osé faire » et je n'ai pas eu à subir des insultes. Cela dit, il m'arrive souvent d'en subir pour tout et n'importe quoi ! »
Propos recueillis par H.A
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L'avis du psychiatre, Dr Khalil Ben Farhat : « L'homme vit un déchirement… »
Les comportements masculins au volant ne sont autres qu'une forme de révolte contre l'émancipation de la femme. La femme tunisienne se prend en charge, elle est émancipée et elle a beaucoup évoluée – cela dit d'une façon non structurée qui lui pose problème au niveau de la gestion de son acquis. D'un autre côté, l'homme tunisien n'a pas évolué, il reste attaché à son comportement rudimentaire basique. Il n'arrive plus à jouer son rôle que ce soit sur le plan physique ou moral. De surcroît, il est défaillant sur plusieurs plans et il en est conscient, la femme est également consciente de cette défaillance, et en même temps de ses propres pouvoirs à elle, en outre financier. L'homme vit un déchirement entre le vouloir et le réel, il ne veut pas que la femme sorte travailler, le dépasse ou qu'elle prenne en charge ses responsabilités, mais d'un autre côté, il le lui demande de faire, n'arrivant pas à joindre les deux bouts. Il refuse alors sa domination, se sent envahit par sa présence. Du coup l'homme veut, par la force des choses que la femme travaille, mais lui refuse le droit à la parole. Il veut qu'elle soit instruite, mais qu'elle « écrase » devant lui. Le phénomène de femmes battues existe largement d'ailleurs dans notre société. Ainsi qu'est propagée l'habitude que l'homme prenne la paie de la femme.
Il est aussi essentiel de noter que même les gens riches financièrement restent souvent pauvres en Tunisie sur plusieurs plans ; Ils sont pauvres en comportement, en culture, en raisonnement et en conduite sociale.
La révolte que témoigne l'homme ne se limite pas à son comportement sur la route, mais dans l'entreprise ou à la maison. Seulement, quand une femme double un homme au volant, il a vit cela – inconsciemment – comme une humiliation profonde. Cela lui rappelle qu'elle est présente et souvent le dépasse dans plusieurs domaines et réveille en lui un sentiment de révolte de castration.


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