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De la lecture comme acte de résistance
Bonnes feuilles
Publié dans Le Temps le 25 - 12 - 2010

Par Béchir GARBOUJ * - Cet article reprend les arguments principaux de l'intervention de l'auteur lors du colloque sur la lecture, organisé récemment par le Ministère de l'Education. La force de ce plaidoyer pour la lecture, justifie largement notre volonté d'amplifier son message en le mettant à la disposition de nos lecteurs.
Lorsque je lis, les catégories s'estompent, pour un temps, les barrières disparaissent, je ne suis plus de droite ni de gauche, je vibre pour une cause, puis pour la cause contraire et mes modèles, mes héros peuvent être parfaitement antinomiques.
Je me verrais bien lisant, dans la même journée, peut-être au même instant, tel écrit de Gobineau – qui veut théoriser « l'inégalité des races humaines » – et tel autre de Lévi-Strauss – qui tient pour aberration toute hiérarchie entre les races. Naturellement, cela ne suscite pas en moi la même adhésion, mais les deux lectures peuvent me procurer des émotions également gratifiantes.
N'y a-t-il pas là, dira-t-on, un manquement au principe logique de non-contradiction qui est le fondement de la vérité, alors que lire c'est d'abord aller à la conquête de la vérité ? On ne lit pas pour se mettre sciemment dans l'erreur ou dans le mensonge, pas plus qu'on ne lit pour désapprendre. On peut, par contre, lire ou relire pour réapprendre : ce que j'ai lu, parfois des années auparavant, a soudain suscité en moi comme une insatisfaction, des interrogations, je reviens sur mes pas, et voilà que se révèlent de nouveaux chemins, une vérité qui peut être autre, mais qui sera, elle aussi, nul doute, gratifiante. Lire, relire, seraient alors des activités de fourvoiement : on a fait cohabiter les contraires, on a pu, dans le même livre, trouver des vérités différentes, voire opposées – le lecteur serait alors un peu ce personnage de Marguerite Duras qui dit : « Je cherche un chemin pour me perdre. »
Je reste, au contraire, convaincu que le chemin le plus court, le plus sûr vers la vérité est le livre : le vrai lecteur est celui qui, dans l'émotion ou le plaisir, se met en débat avec lui-même, s'inscrit dans la réception comme à l'intérieur d'une dialectique jamais achevée. Les religions révélées ne s'y sont pas trompées, elles ont mis le Livre au cœur de la foi, et elles ont toutes voulu qu'il ne s'offre pas à une lecture univoque, qu'il soit lu, relu, indéfiniment, pour que se dissipent, peu à peu, jamais complètement, les ténèbres dont il est porteur et celles qu'il veut combattre.
C'est en cela, me semble-t-il, que la lecture est irremplaçable : la vérité qui est dans la chose lue est un processus, un cheminement qui peut, sur la durée, non pas subsumer les contraires, mais aider à faire le tri, à prendre du recul, à aboutir à des synthèses ouvertes. Je lis, je m'égare, puis, les livres succédant aux livres, une décantation se fait : je n'ai pas touché à quelque vérité ultime, certainement pas, il ne faut pas rêver, mais j'ai le sentiment d'avoir avancé. Victor Hugo et L-F Céline, dénonçant les infamies de leur temps, m'ont entraîné avec une force égale dans leur véhémence : j'ai applaudi avec le même enthousiasme jusqu'au moment où, par la confrontation, la mise en perspective, j'ai cerné l'espace d'où ils m'ont, tour à tour, interpellé, et j'ai fait mon choix.
Peut-être alors faut-il se demander si toute lecture est bonne ou nécessaire ? Au premier abord, la tentation est grande de répondre par oui. Le lecteur, souvent d'ailleurs le jeune lecteur, se trouve, de nos jours, assailli par des messages si immédiats et euphorisants qu'il en arrive tout naturellement à se dire que le livre, qui est le médium le plus austère, le plus exigeant en termes de temps et d'efforts, a fait son temps. Evidemment, dans ce contexte, un jeune qui tient un livre, un journal à la main, ça paraît tellement inattendu que l'on se dit qu'il existe, malgré tout, des poches de résistance, et que c'est toujours bon à prendre : n'importe quelle lecture plutôt que le néant. Pourtant, à regarder la continuelle décrue de la lecture je ne crois pas qu'il faille consentir à un si faible étiage. Parler de lecture, dans l'absolu (sans le complément de nom), c'est d'abord parler de ce qui est le plus difficile d'accès mais aussi de ce qui est le plus gratifiant – mais, là, je crois que je parle de la happy few – : la lecture des œuvres littéraires, des « grandes œuvres ». C'est un peu la même chose que lorsqu'on dit : prendre un verre, ce n'est jamais de limonade qu'il s'agit. La littérature est un alcool fort, il faut avoir l'estomac solide. Il faut surtout s'y préparer, y aller graduellement. Je sais, pour ma part, que la comtesse de Ségur m'a ouvert un chemin vers Hector Malot, qui m'incita à découvrir Jules Verne, lequel m'accompagna jusqu'au seuil de La Comédie humaine, jusqu'aux méandres de La Recherche jusqu'aux terres arides du Nouveau roman. Ce cheminement est celui de l'addiction : on va des drogues douces aux drogues dures, à mesure que s'accroît le besoin. Sauf que la lecture a le privilège de vous faire redescendre des hauteurs irrespirables où vous ont mené les drogues dures : bien sûr, je ne « reviens » pas à la comtesse de Ségur, mais de Proust je peux « revenir » à Balzac, à Zola. Pourquoi ? Simplement parce qu'avec Balzac ou Zola mon rapport à la chose lue a changé de nature : je suis entré en littérature.
*Professeur de littérature et de civilisation françaises


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