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Le choc des civilisations
Deux ans après la Révolution en Egypte
Publié dans Le Temps le 25 - 01 - 2013

Deux ans après la révolution qui a renversé celui qui était surnommé «le dernier Pharaon», l'Egypte est le théâtre d'un grand choc des civilisations : la culture de la vallée fertile du Nil face aux us et coutumes des dunes du désert arabique.
Le choc dépasse, en effet, la dimension politique – islamistes et anti-islamistes – pour atteindre ce qui constitue l'essence même de la civilisation égyptienne, sa culture.
Ceux qui vont descendre ce vendredi 25 janvier place Tahrir et ailleurs en Egypte ne cherchent pas tant à arracher le pouvoir aux Frères (Ikhwan) musulmans qu'à les empêcher de « ikhwaniser » la vallée du Nil.
Et ce n'est pas le voile islamique ou la dévotion religieuse qui sont en jeu. La majorité des opposantes aux Ikhwan sont voilées et la plupart des opposants sont musulmans pratiquants. Mais il s'agit d'un autre islam. Un islam ouvert et tolérant, reflétant la culture millénaire de l'Egypte face à l'islam wahhabite et taliban.
La vraie bataille est donc d'ordre culturel : d'un côté, les modernistes et les « libres penseurs », de l'autre les fondamentalistes et les adeptes de la « pensée unique ». Les premiers ont déclenché la révolution mais les seconds en ont profité. Ils ont remporté les élections législatives et présidentielles sans oublier le référendum contesté sur la Constitution. Avec leurs alliés salafistes, les Ikhwan estiment que leur heure est arrivée.
Dans la grande manifestation qu'ils avaient organisée devant l'université du Caire, n'ont-ils pas annoncé au reste des Egyptiens qu'en ce samedi 17 moharrem 1434 (1er décembre 2012) « l'Islam était enfin entré en Egypte ». Une manifestation qui a été l'occasion de descendre en flammes tous les journalistes, intellectuels et surtout artistes considérés comme des ennemis jurés de l'islam. C'est en effet les « artistes » qui font le plus de résistance multiforme aux sentences uniformes.
Une liste noire d'artistes
En tête de la liste noire dressée par les islamistes, figure celui qu'ils qualifient de « guignol » et d'« efféminé » : l'humoriste Bassem Youssef. Sur la chaîne satellitaire privée égyptienne CBC, son programme satirique Al Bernameg pulvérise tous les records d'audience en Egypte et dans le monde arabe. Ce chirurgien devenu humoriste grâce à la révolution et à Internet aurait même allègrement dépassé les 20 millions de téléspectateurs grâce à sa cible favorite : le président Mohamed Morsi ou « SuperMorsi », comme il se plait à le moquer.
Des poursuites judiciaires ont été engagées contre Bassem Youssef qui poursuit, en attendant, plus férocement que jamais. Il est vrai que la chaîne Kharabeesh qui produit des dessins animés sur Internet a déjà lancé un SuperMorsi il y a un an, qui a été vu plus de 700 000 fois.
Le président égyptien est aussi devenu rappeur malgré lui, grâce à un montage audio basé sur une chanson de Oka et Ortega, deux chanteurs très populaires en Egypte. Faible par rapport à Bassem Youssef dont un des épisodes a largement dépassé les 2 millions de vues sur YouTube. Pour les islamistes, dont certains viennent de décréter que le président était « Emir des croyants », les attaques contre Mohamed Morsi sont tout simplement un « blasphème » méritant la peine prévue par la charia : la flagellation.
Menaces et agressions envers les artistes
Mais les islamistes n'ont pas attendu le sarcasme de Bassem Youssef pour s'en prendre à « l'art dénué de morale » qui « véhicule des valeurs contraires à l'islam ». Beaucoup de candidats Ikhwan ou salafistes en avaient fait un thème de campagne aux législatives de 2011-2012.
Un exemple parmi tant d'autres, le Prix Nobel égyptien de littérature, Naguib Mahfouz, a été taxé de « mécréant dont les livres font la promotion de l'homosexualité et de l'athéisme ». Le groupe musical Eskendrella qui avait animé les longues nuits de la Place Tahrir durant le soulèvement contre Moubarak a été agressé par des islamistes pour avoir continué à chanter la révolution après l'arrivée des Ikhwan au pouvoir.
Le président Morsi a bien tenté l'approche « dialogue » qu'il affectionne en se réunissant en septembre avec des artistes au risque de se faire critiquer par des cheikhs salafistes. Comme avec les hommes politiques de l'opposition, le raïs les a entendus mais n'a tenu aucun compte de leurs revendications.
Dès qu'ils en ont l'occasion, les islamistes et le gouvernement effacent les graffitis, cette invention remontant aux Pharaons, pour parfois les remplacer par des versets du Coran. Les cheikhs de nombreuses mosquées vouent les artistes aux gémonies dans leur prêche du vendredi. Les artistes et les journalistes sont poursuivis en justice par des avocats Ikhwan quand ce n'est pas par la présidence elle-même.
Pour l'instant, seuls des blogueurs relativement inconnus ont été condamnés à des peines de prison. Mais l'épée de Damoclès reste suspendue sur la tête de tous les partisans de la liberté d'expression et de création. Une épée qui pourrait commencer à décapiter si les islamistes remportent les élections législatives prévues dans deux mois. Rien n'empêchera alors un Parlement dominé par les islamistes et doté d'une Constitution sur mesure, de forger un arsenal législatif répressif. Pour les artistes et autres créateurs, c'est une raison de plus pour descendre dans la rue et manifester contre les islamistes ce vendredi 25 janvier. (MFI)


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