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La création à ciel ouvert
1er Festival International d'Art Contemporain « Land Art » en Tunisie
Publié dans Le Temps le 17 - 04 - 2013

La région Tozeur- Nefta connaîtra désormais, outre ses festivals d'hiver tenus au mois de décembre, d'autres rencontres culturelles et artistiques grâce à l'activité débordante de l'Association « Hippocampe Art et Citoyenneté » qui a organisé au mois de mars de l'année dernière, un festival international de poésie « Ouvertures poétiques » et cette année, du 29 mars au 7 avril, le premier festival d'art contemporain « Land Art » en Tunisie.
« Nous adoptons une démarche nouvelle après la Révolution du 14 janvier pour insuffler à l'art, des valeurs universelles, lui permettant d'être au diapason des mouvements artistiques contemporains », précise Nadia Ghrab, présidente de l'association, pour expliquer sa démarche ainsi que celle de son équipe, à savoir, œuvrer pour la décentralisation de l'art vers les régions. Pour elle, intéresser le citoyen à la dimension artistique, le valorisera et l'aidera à mieux prendre confiance en lui, pour créer, produire et échanger avec l'autre.

Il est vrai qu'il s'agit d'un premier festival du land art en Tunisie, mais cela n'a pas empêché certains curieux de la rive nord de la méditerranée d'assister à l'événement, comme Gian Luca Cesari, ingénieur agronome et paysagiste qui a fait des acrobaties pour prendre deux avions et se rendre à Tozeur via Venise et Tunis. Le parcours était certes long et harassant, mais le coup valait la chandelle, c'est ce qu'il ne cessait de répéter tout au long des 48 heures passées entre les palmeraies et le lac salé.

Cette tendance artistique du land art dans le monde, date depuis les années soixante et l'Américain Robert Smithson en est la figure emblématique. Pour le définir, le land art, c'est utiliser le cadre et les matériaux de la nature, (bois, terre, pierres, sable, rocher, feuilles, cailloux, argile...). La nature n'est plus simplement représentée, mais c'est au cœur d'elle-même, in situ, que les artistes travaillent. Le land art, c'est aussi se débarrasser de l'art du chevalet, quitter les musées et les sentiers battus car l'œuvre doit être non plus une valeur marchande vouée à une élite, mais une véritable expérience qui lie l'art à la vie. Les œuvres sont souvent éphémères car soumises à l'érosion naturelle et ne deviennent immortelles que par le biais de la photographie et de la vidéo.

Le land art en Tunisie, en voici une première ! Il y va de la volonté de nos créateurs de fonder un festival qui sera marqué d'une pierre blanche pour la dynamique culturelle et artistique créée dans la région. Amara Ghrab qui en est l'instigateur et les artistes invités ont transformé Chott El Jérid et les palmeraies de Tozeur en des espaces où l'on creuse la terre, déplace les pierres, transporte les mégalithes de sel, greffe les grenadines, accumule les fibres de palmiers, trace les spirales et plante les rêves.

Couleurs sans frontières à Eden Palm

L'Association Couleurs sans frontières de Nefta, présidée par Sahar Jeridi est l'un des partenaires dans cette opération. Ses membres : Maria Zaibi, Samia Nassar Walid Chérif, Tahar Sakhri, Mouhannad Hamda, Mannoubi Mazzak...ont élu domicile à Eden Palm, Tozeur , pour créer des œuvres autour de la spirale du temps, inspirées de la nature et des oasis en utilisant comme matériaux, les produits des palmiers, cendre, sable, roches... C'est leur première participation dans le cadre d'un festival international qui leur a permis d'acquérir plus d'expérience et d'échanger avec les autres.

Non loin de là, nous remarquons la splendide installation intitulée « Appel aux Martiens » de Wadi Mhiri de Tunis et ses assistants de Tozeur ( Ala Afsi, Mohsen Belkhiri et Amine Derbali). Une œuvre construite originellement avec des palmiers, de petits gobelets couverts de cendre, des tiges de palmiers et des bouts de bois. L'œuvre est sujette à plusieurs interprétations autour de la situation actuelle en Tunisie où les jeunes se résignent à s'immoler par désespoir.

Wadi Mhiri explique : « j'ai écrasé du charbon de bois pour recouvrir la surface qui encadre la passerelle afin de symboliser la déprime du peuple et de ces palmiers verts qui forment la passerelle, surgit une lueur d'espoir car seul le chemin du travail mène vers la gloire... ».

L'artiste plasticienne Esma Khemir chargée quant à elle d'un atelier d'initiation au land art pour les enfants et les jeunes, a vécu très mal la période durant laquelle on détruisait les mausolées ; c'est, selon elle, détruire toute une culture. Son œuvre laisse deviner, un mausolée qui renait de ses cendres, qu'elle décore de nœuds multicolores (le blanc et le rouge, couleurs du drapeau tunisien et le vert pour signifier les Saints Patrons), symboles de vœux de ces femmes auxquelles Esma rend un vibrant hommage.

Vivant entre Sidi Bou-Said et Paris, Marie Josée Armando, céramiste, a été invitée par Nadia Ghrab à marquer de son empreinte, la palmeraie de Tozeur ; « ce qui m'intéresse dit-elle, c'est le land art basique dans la mesure où on utilise tout ce qu'on trouve dans les lieux car l'intérêt, c'est d'attirer le regard des gens sur des choses simples et naturelles qu'on ne regarde pas habituellement. J'ai ramassé, explique-t-elle, des branches de dattes qui sont très belles et j'ai tracé une sorte de chemin qui serpente dans une allée, en créant des cercles avec les différents éléments trouvés sur place : feuilles de bananiers, fibres de palmiers, etc...

Au Lac salé de Chott El Jérid
Sadika Keskes marque son territoire par l'utilisation de ses cubes de verre soufflé pour exprimer son idée du mirage ; la lumière du Chott traverse les cubes en verre soufflé et crée ainsi l'attrait magique du mirage. Encore une fois, la grande Sadika réussit à attirer notre attention et celle de tout visiteur par l'originalité qui imprègne ses œuvres. Très belle installation !

Venue de France, Brigitte Sillard, préhistorienne et ethnologue « s'est livrée à des expérimentations interminables dans le champ de ses démarches. Elle a utilisé toutes les variantes, exploré toutes les disciplines et pour son approche des milieux naturels, elle s'imprègne de l'esprit des lieux afin de leur restituer leur mémoire. Elle utilise des matériaux découverts sur place : la pierre pour le désert, le sel pour les marais, le bois pour la forêt. Au lac salé, elle a travaillé avec les mégalithes de sel pour montrer l'infinité du Chott, marquer la ligne d'horizon et mettre en valeur l'immensité de l'espace. Ainsi, l'énergie des lieux reste intacte car pour elle, le monde ne peut rester figé et le temps ne doit pas s'arrêter.

Les artistes, aussi bien tunisiens qu'étrangers, se sont approprié l'espace en y apportant des créations insolites et admirables à l'image de la nature. Amara Ghrab a réalisé la spirale du lac salé, en hommage à Robert Smithson, auteur de la spirale de Salt Lake aux USA ; une image qui indique le mouvement et la cyclicité du temps. Pour l'artiste, la Révolution rappelle qu'il y a un monde qui se régénère, d'où l'étendue du mouvement, des signes et des symboles. La spirale du rapport de l'homme avec la nature signifie également le pont et l'échange entre Orient et Occident ainsi que la sagesse universelle qui anime l'humanité.

Artiste plasticienne pluridisciplinaire et enseignante aux beaux arts, Houda Ghorbal a travaillé avec la nature (plaques de sel, graines d'orge et de blé) et dans la nature, un espace vierge, vide et spacieux comme Chott El Jérid. Dans son « jeu » d'inter activité avec le spectateur, elle explique que chacun de nous a un rêve enfoui quelque part et pareillement à une plante qui pousse jusqu'à devenir un arbre, le rêve lui aussi, peut se transformer en réalité. Pour elle, les germes d'orge et de blé ne sont autres que la volonté humaine à aller de l'avant pour progresser. En se prêtant à son jeu, le visiteur vivra une expérience des plus agréables...Par souci d'immortaliser ces instants de rêve, Houda Ghorbal les prend en photo rien que pour les incruster dans notre mémoire.

D'autres travaux aussi intéressants réalisés par la Française Anne-lise King et l'Italien Teo Pirisi, interpellent le visiteur. A la clôture qui a été animée par une troupe de Stambali, il y a eu une projection de trois documentaires autour de l'événement, signés respectivement par, Benoît Gasquet (France), Hichem Ben Osman et les jeunes de la radio « La voix d'El Jérid », cette région du pays si chère à nos cœurs et qui a vu naître l'un de nos plus grands poètes, Aboul Kacem Chebbi.


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