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La démocratie culturelle
Publié dans Le Temps le 14 - 01 - 2016

Nous avons une nouvelle ministre de la Culture, vous allez me dire : « et alors! » Souhaitons-lui tout d'abord la bienvenue, tout en lui accordant un préjugé favorable. Doit-on, néanmoins, lui signaler que le chantier de la culture est lourd et compliqué, au moins aussi inextinguible que les écuries d'Augias, il faut donc la force d'Hercule pour démêler l'écheveau et, tenter d'y voir clair. Le contentieux est d'autant plus lourd qu'ancien. Sans compter avec la complexité de la notion, le mot « culture » se prend en plusieurs sens ; entre les divers sens, le rapport n'est pas, précisément, simple et pacifié.
De quoi s'agit-il? La politique culturelle des gouvernements, qui ont suivi le soulèvement du 14 janvier, est demeurée intégralement identique à celle de l'ancien régime. Dans ce domaine pas de vague.
Le pays a changé de paradigme politique mais la politique culturelle, autiste, est restée sourde à toute velléité de réforme. Pourquoi la culture résiste-t-elle à ce point au changement ? Ne cesse de ramer à contre courant de l'Histoire ? Elle qui est en principe synonyme de mouvement ? Les ministres de tutelle qui se sont succédé n'avaient ni la science, ni le savoir idoine, et par conséquent ni vision, ni stratégie, ni programme pour rénover et surprendre, car, il faut bien le dire, ils étaient de petits politiciens sans envergure, au tempérament archaïsant, obnubilés par leur carrière, et surtout habités par l'angoisse de déplaire à leurs chefs. Ils se devaient donc de copier, à la lettre, mais des fois maladroitement, le système et les procédés éculés de leurs devanciers, de l'ancien régime , dilettantes en la matière.
En quoi consistait, pour eux, la gestion des affaires culturelles de la Nation? Simple: des festivals, toujours des festivals, partout des festivals, durant l'été ; c'est la panacée, avec comme viatique : la variété, sous-culture de masse, règne de la guimauve, à telle enseigne que ces festivals se sont transformés en machine de l'amusement et des loisirs, absolument anti culturels, avec, pour faire bonne figure, un saupoudrage de quelques créations théâtrales! Le peuple a besoin de pain et de cirque! Mais le cirque se fait dérisoire, et le pain bien rassis...
Le malentendu ne cesse de perdurer, aggravé, donc, par la confusion entre divertissement, variété, et culture. Ce qui est occulté c'est le rapport à l'intelligence, à la culture comme exercice spirituel. On assimile le monde de la culture au monde de la consommation. Est baptisée « culture » une représentation hédoniste de la vie fondée sur la consommation, situation aggravée par la crise des idéologies et la mondialisation. Il est vrai que partout, autour de nous, tout concourt à nourrir une sensualité insatiable par des aliments de consommation immédiate, à viser en toutes choses le divertissement.
Dès lors, toute activité dont l'accès requiert patience et étude, qui s'adresse autant à l'intelligence qu'à la sensibilité, toute activité qui sollicite un investissement et ne se paye pas en résultats immédiats en terme de plaisir, subit une dévaluation qui est le résultat direct du conditionnement ambiant, orchestré par les médias dont la principale fonction n'est pas de se consacrer à un rôle d'éducation et de culture, mais du matin au soir, de fournir du divertissement. Alors la nomination d'une artiste, tout à fait respectable, à la tête du département de la culture interpelle quelque part. Est-ce- qu'on n'aggrave pas au sommet de l'Etat la confusion entre loisirs et culture ? Une identification divertissement-culture ? L'ambiguïté est de rigueur !
L'action culturelle et artistique n'a de sens qu'à la condition d'être inscrite dans une histoire politique où se pose la question de l'accomplissement de la démocratie. Avec la démocratisation de la culture, c'est la culture qui va vers l'homme et s'y adapte, tandis qu'avec la démocratie culturelle, c'est l'homme qui va vers la culture et se l'approprie. La première démarche distingue la politique culturelle à l'aube de l'indépendance où il s'agissait de construire un public neuf, majoritairement peu lettré, en relation avec l'œuvre théâtrale, dans une situation nouvelle pour lui. (Les années soixante jusqu'au milieu des années soixante-dix). Cela dans le but de lui faire vivre une expérience esthétique inédite, susciter sa curiosité pour le savoir, le rendre conscient, un tant soit peu, du nouveau réel qu'il était en train de vivre.
C'était l'époque des premiers festivals de Hammamet, Carthage, Dougga, Monastir. L'œuvre dramatique constituait, alors, le pôle spectaculaire essentiel. C'était le temps des premières grandes tournées théâtrales, jamais réalisées, à travers tout le territoire, et jusqu'aux confins des villages les plus reculés de la République, où l'art dramatique ne s'y était encore jamais aventuré. Tournées organisées par la Troupe Municipale de Tunis de l'époque, sous la houlette de l'infatigable Aly Ben Ayed. Cette politique s'était poursuivie, cahin- caha , jusqu'à la fin du règne bourguibien, pour se briser totalement avec l'accession au pouvoir de Ben Ali, qui marque le sabordage de la démocratisation de la culture.
On a pu voir, alors, les festivals se muer en véritables cafés chantant à ciel ouvert, rendez-vous des cabaretiers de l'Orient et de l'Occident, encadrés par un Comité Cultures National promu agence de promotion des vedettes de la guimauve, et avec les deniers publics s'il vous plaît ! Les ministres de la Culture post-soulèvement ont tous, sans exception, poursuivi la même politique novembriste, par ignorance, par manque de savoir et d'expérience, par manque d'audace, et d'intelligence. Mais surtout par opportunisme primaire ! Souvenez-vous la galerie d'Al Abdelya ! Alors que la marque d'une culture vivante c'est l'audace dans l'innovation, guidée par la liberté de penser et la résistance à la bêtise, à l'obscurantisme carabiné. La démocratisation de la culture datant de l'ère bourguibienne n'est plus qu'un lointain souvenir, belle nostalgie de notre jeunesse, bien morte et enterrée.
Que pouvons-nous espérer dorénavant ? Tout, mais d'une démocratie culturelle promouvant la participation active des citoyens à la vie et à la production culturelle, à la créativité sous toutes ses formes. La culture n'est plus, seulement, un terrain de consommation de l'art. La hiérarchisation culturelle et la définition des Beaux-arts comme devant faire l'objet privilégié, voire exclusif des politiques culturelles peut apparaître comme une atteinte à l'idée d'égale dignité des cultures. La démocratie culturelle participe à la socialisation, elle est un processus d'acculturation, est constitutive de l'identité, profondément liée à la subjectivation. Elle est intrinsèquement liée à la fois aux conditions de vie mais aussi à la constitution des sujets. En allemand existent les mots ‘Bildung' et ‘Kultur' qui se traduisent tous deux par « culture ». Toutefois le mot ‘Bildung' se traduit par « formation » et vise plutôt cette dimension formatrice de la culture là ou le mot ‘kultur' vise plutôt les habitudes culturelles sédimentées, renvoyant davantage vers ce qui est nommé « civilisation ».
Cette observation est importante. Elle nous invite à saisir la question de la politique culturelle sous l'angle de la formation et du développement. En associant culture et formation la langue allemande suggère que les politiques culturelles doivent être réfléchies comme des politiques de formation dont l'horizon est évidemment à déterminer qu'il s'agisse du citoyen lambda, du citoyen responsable, du citoyen cultivé, de l'individu épanoui, ou de l'homme pauvre, aliéné.
Si la culture s'impose, aussi, comme formation, alors la politique culturelle renvoie nécessairement à celles de la politique d'éducation, diverses tâches s'imposent évidemment, en particulier la recomposition des relations entre culture et enseignement, entre politique culturelle et politique éducative. Mais aussi, et c'est d'une grande importance, de sérieuses réflexions sur les stratégies à adopter à l'égard de ces sources d'acculturation médiatiques qui jouent un rôle de plus en plus central dans la formation culturelle des jeunes et des adolescent.
Dès lors qu'on considère la culture comme formation, s'impose l'idée de penser ensemble politique éducative et culturelle voire de repenser la formation scolaire comme formation culturelle. La question de la dimension politique de la culture a parti lié avec la question de la formation à la citoyenneté. Le sociologue Luc Boltanski rappelle que souvent les souffrances et les injustices sociales se manifestent comme telles, c'est-à-dire dans des registres expressifs, non discursifs, n'accédant pas ainsi directement aux débats publics et donc aux conditions de leurs prises en charge politique. Il insiste sur le fait que c'est ce qui explique que ces souffrances sociales trouvent dans la sphère culturelle et artistique des espaces d'expression et de formalisation. Les amis du terroriste, qui s'est fait sauter dans un bus de la garde présidentielle, se sont plaints, en plus du chômage, de l'absence de toute activité culturelle dans leurs quartiers, et ceci en plein déroulement du festival du cinéma de Carthage. Encore un festival ! Comme quoi la tâche d'un ministère de la Culture ne doit pas s'arrêter à la gestion des festivals.
La question de la démocratie culturelle se pose en même temps que celle de la démocratie politique. Culture et politique doivent être pensées simultanément en fonction des conditions de vie du citoyen et dans son insertion dans ces espaces de vie, de travail, de loisir. Dans son rapport à l'Autre et à la cité. Car tout projet politique implique la construction d'une communauté de valeurs symboliques lesquelles ne s'expliquent jamais aussi bien que par l'art, pour autant qu'on prenne la peine de le mettre en culture.
La nomination de Madame Sonia M'barek à la tête du ministère de la Culture ne doit pas occulter qu'une certaine conception de la culture est bel et bien révolue et dépassée. Vérité historique ! L'époque, de cette conception de l'action culturelle fondée sur l'idée de l'accès à la culture par le biais des seuls festivals, est bien révolue. Avec l'ensauvagement inouï du monde, la menace omniprésente de l'obscurantisme le plus barbare jamais connu, on se doit de promouvoir une authentique démocratie culturelle qui, tout en réaffirmant sans concession le rôle essentiel du travail artistique pose en d'autres termes le rapport social à l'art et à la culture. La théorie de l'accès à la culture a l'inconvénient majeur de définir d'un côté la Création et la Culture, et de l'autre les masses populaires pris comme une entité homogène. En tirer les conséquences en premier lieu sur le plan institutionnel. Pour cela il est impératif de revenir sur la rupture qui existe entre création, éducation artistique et enseignement, entre le ministère de la Culture qui s'occupe de la création et des artistes et le ministère de l'Education qui s'occupe des écoles et des universités mais aussi du ministère de la Jeunesse et aux Sports qui ne doit pas être uniquement en charge des muscles de ses étudiants au détriment de leur âme.
Il faut ré-enchanter l'enseignement par la dimension artistique et culturelle, il faut mettre au cœur de la construction des savoirs la créativité, l'esprit critique, l'expérimentation l'inventivité et la pratique collective. Il faut donner à tous un accès cognitif et matériel à toutes les formes de la création, celle d'ici et d'ailleurs, celle d'aujourd'hui et celle du passé. C'est à cette condition qu'on évitera à nos enfants de tomber dans le piège de prédicateurs, misérables théologiens d'autant plus obscurantistes dogmatiques qu'incultes et superstitieux ; sirènes de malheur, de mort, de destruction et de fin du monde. Impérative consolidation du tissu associatif : associations de quartiers, des maisons de jeunes, et tout ce qui concourt à la vie en commun. Il faut y ajouter, aujourd'hui, le service public de l'audiovisuelle, internet et l'espace numérique et informationnel. Il faut donc reconsidérer la relation au sein de l'appareil d'Etat, entre la « création », l'«éducation » et la « diffusion ». C'est ainsi définir ce que pourront être les contours et les missions-au pluriel- d'un Ministère de la Culture refondée
L'action culturelle, et artistique n'a de sens qu'à la condition d'être inscrite dans une histoire politique où se pose la question de l'accomplissement de la démocratie.
M.K.


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