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Tunisie: Ben Ali a toujours cherché à imposer l'information qu'il voulait, affirme Taïeb Zahar
Publié dans WMC actualités le 19 - 03 - 2011

WMC: Au total, combien de suspensions ou de saisies sous le régime de Bourguiba?
Taïeb Zahar: En cette année 1979, nous n'avions pu sortir que seulement 13 numéros sur 52 en principe. Puis, de 1980 à 1987, seuls 120 numéros avaient pu échapper à la censure, soit l'équivalent de deux années, tout le reste ayant été suspendu. Nous avons été l'objet de 4 suspensions de six mois chacune et de plus d'une vingtaine de saisies dans les kiosques. D'ailleurs, à un moment, l'on n'attendait plus notre sortie sur les kiosques pour nous interdire, on nous censurait dès l'imprimerie. Le plus pénible c'est lorsqu'on nous sommait d'enlever tel ou tel article jugé inadmissible: le remplacer, là et séance tenante à l'imprimerie, par un autre n'était pas chose évidente du tout. C'était un calvaire hebdomadaire.
Mais à chaque fois, c'était pour quelle raison?
Dès sa création, Réalités se voulait un journal indépendant, appelé à militer pour certaines valeurs la tolérance, la démocratie, les libertés… en vue de rompre avec toute forme de violence et dénoncer, surtout, toute forme de corruption. Nous voulions être un journal indépendant de tout pouvoir politique et financier, et, ma foi, nous avons relevé ce défi. Seulement voilà, au fil des semaines, Réalités prenait une telle ampleur (ventes) et une telle importance aux yeux de nos lecteurs que cela dérangeait outre mesure les pouvoirs publics qui voyaient en nous plutôt un journal d'opposition qu'il fallait battre coûte que coûte. Nous avons été traduits quatre fois devant la Justice et qui se sont soldées par trois non-lieux contre une suspension de six mois.
C'est donc la raison pour laquelle vous avez dû lâcher du lest sous le régime de Ben Ali?
Pas du tout. Il faut se rappeler que Ben Ali était arrivé avec ce texte mirobolant du 7 novembre. Tout le monde, sans exception aucune, était pris au piège; tout le monde a adhéré à ce nouvel esprit mirifique du manifeste du 7 novembre. Ceci dit, nous n'avons pas lâché du lest, nous sommes devenus en quelque sorte un journal de soutien mais critique à la fois. Nous avons continué à faire notre métier de journalistes en attirant l'attention sur tout ce qui ne marchait pas, mais de manière civilisée, modérée.
Cette démarche nous a valu un double handicap. D'une part, une frange importante de notre lectorat nous reprochait de nous être départis de notre esprit frondeur, si vous voulez, de n'être plus assez critiques. De l'autre, les artisans de la langue de bois nous considéraient comme des ennemis qui cherchaient noise au pouvoir en place. Cela avait créé une situation de fortes incompréhension et tension d'un côté et de l'autre. En somme, on était entre deux feux: qui satisfaire et au détriment de qui? Je ne pouvais tout de même pas livrer au chômage les enfants de la maison! Et pourtant, on était exclu de tout, à commencer par la publicité dont l'ATCE arrosait sans compter certains journaux mais pas les autres.
A quand remontent les premières frictions avec le pouvoir?
D'entrée de jeu, en ce début de l'année 1988, nous avons failli signer notre arrêt de mort. La première grosse colère de Ben Ali contre Réalités était due à une enquête que nous avons réalisée dans quelques régions du Nord-ouest du pays, et dans laquelle nous avons dénoncé une misère impossible, inhumaine. Il ne fallait pas dire cela, il fallait dire que tout allait bien sous le régime de Ben Ali. Vite bien cadrés dans le collimateur du pouvoir, nous avons fait l'objet d'une première saisie suite à un éditorial au vitriol signé Hichem Jaït et paru dans le numéro daté du 16 décembre 1988. Depuis, nous avons pu mesurer, chaque semaine, le degré de colère du palais: une demi-page de publicité de l'ATCE voulait dire une demi colère, un quart de page consenti signifiait une colère près d'exploser, mais toute la page retirée était un mauvais signal pour nous. Sans compter les autres sanctions, comme la descente impromptue des agents du Fisc. Le tout, évidemment, sans la moindre explication, nous devions revoir à chaque privation de publicité l'article ayant été considéré comme une lèse-majesté.
Mais le choc le plus houleux, la grande bourrasque, a eu lieu suite à l'interview réalisée par Moncef Mahroug auprès de l'ambassadeur de France en Tunisie. C'était en 1991, je crois, suite à l'affaire de drogue dans laquelle était impliqué le frère du président. Le fait simple d'écrire que ‘‘cette affaire ne pouvait compromettre les relations tuniso-françaises'' avait jeté de l'huile sur le feu. Là, les choses ont revêtu un caractère carrément menaçant: il fallait nous abattre financièrement et même, au besoin, physiquement. Premières sanctions immédiates: la SAGEP refusait de nous imprimer, et plus un seul centime de publicité, même du secteur privé. Nous allions subir toutes sortes de pression. Des articles de presse nous traitaient tout le temps d'espions de la France; nous avons perdu une ligne de crédit suédois pour l'octroi d'une imprimerie; et des menaces de nous liquider physiquement!
Haine et asphyxie financière, en somme…
Paradoxalement, Réalités était la fierté des pouvoirs publics. Chaque fois qu'un ambassadeur tunisien ou un ministre en mission à l'étranger s'entendait dire qu'«il n'y avait pas de liberté de la presse dans son pays», il brandissait Réalités en tant que preuve tangible d'une presse digne de ce nom. Mais de l'intérieur, on voulait que nous restions petits, sans ressources financières, taillables à merci.
Comment avez-vous pu remonter la pente?
Nous avons compris une fois pour toutes que nous ne pouvions compter que sur nous-mêmes. Ainsi, avons-nous créé les Forums de Réalités grâce auxquels nous sommes parvenus à rester debout. Cela a servi, au moins, à deux choses: nos lecteurs ont fini par comprendre notre situation et nous ont fait de nouveau confiance; quant au pouvoir en place, il a compris que nous sommes des têtes dures et que nous abattre n'était pas vraiment chose facile. Malgré tout, Réalités est resté un journal respecté et respectable.
Vous avez été reçu au palais de Carthage en 1995. Comment avez-vous trouvé l'homme?
Ecoutez, je dirais, franchement, qu'il était d'un abord facile, c'est-à-dire qu'il savait mettre à l'aise son interlocuteur. Mais de cette entrevue, deux messages m'étaient signifiés clairement: d'abord, que nous devrions ménager un peu nos voisins, l'Algérie et la Libye; ensuite, que nous devrions surtout mettre en exergue tous les acquis réalisés à l'ère du Changement, qu'il n'était pas normal que nous ne soulignions que les lacunes. Bref, j'ai compris qu'on entendait imposer l'information que voulait le palais, et rien d'autre.
Et maintenant, vous allez adopter une nouvelle ligne éditoriale?
Pas du tout, rien ne va changer. Maintenant que tous les obstacles sont tombés, le journal va ouvrir davantage ses colonnes à toutes les sensibilités, à toutes les tendances qui croient réellement en la liberté, à l'ouverture géopolitique et à la démocratie. Aujourd'hui, nous n'avons plus de raison valable pour ne pas jouer pleinement notre rôle de journalistes. Nous ne souhaitons rien d'autre que d'être le miroir fidèle de la réalité politique du pays, pour rien au monde nous ne voudrions être un miroir déformant.
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