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La Principauté de La Marsa et la Tunisie d'Ennahdha
Publié dans Business News le 29 - 07 - 2012

Une fois n'est pas coutume, cette chronique va vous entretenir d'un sujet frivole, décalé et politiquement incorrect : les états d'âme des habitants de la « Principauté de La Marsa ».
On les avait laissés traumatisés par l'incursion d'une horde de vandales salafistes, rendus fous furieux par l'exposition d'œuvres jugées impies au palais Abdelliya. C'était début juin et c'était une première : c'était la première fois que les troubles que vit le pays depuis la fin décembre 2010 s'étendaient aux beaux quartiers de la banlieue Nord. On les a retrouvés en ce début d'été insouciants et noceurs, croquant la vie à pleine dents. La gravité qui habitait les visages l'an passé a disparu. Il flotte comme une irrépressible envie de décompresser, de sortir et de vivre « comme avant », tant que c'est encore permis…
« Faire la fête, aujourd'hui, c'est une forme de transgression, c'est de la résistance passive ! », m'explique un ami, l'air goguenard. Une phrase qui résume bien l'état d'esprit général. Qu'elles semblent loin les belles résolutions de l'année 2011, quand nous proclamions à qui voulait l'entendre que nous étions tous des Mohamed Bouazizi, quand nous organisions des caravanes de remerciements et des grandes collectes au profit des habitants de Sidi Bouzid et régions enclavées de l'intérieur. Gratitude tardive mais sincère envers ceux qui avaient offert leurs poitrines aux balles et nous avaient permis de goûter à l'ivresse de la liberté. Aujourd'hui, l'horizon de la citoyenneté s'est rétréci : depuis qu'Ennahdha a officiellement renoncé à inscrire la Charia dans la Constitution, il n'est plus question de grandes causes. On redécouvre l'environnement, on s'occupe de la propreté des rues et du nettoyage des plages. Et on se cramponne de toutes ses forces à un « style de vie » menacé par la montée du puritanisme religieux…
Précisons à l'intention de ceux qui n'auraient pas compris que la Principauté de la Marsa est une principauté virtuelle, aux frontières élastiques et discontinues. C'est moins un territoire qu'un concept en vogue. Il englobe La Marsa, Gammarth, Sidi Bou Saïd, Carthage, une partie de La Soukra, mais aussi Le Lac, Mutuelleville, El Menzah, El Manar et Ennasr. Un chapelet de quartiers enclavés et suréquipés, reliés entre eux par des voies express et par une autoroute qui emmène directement à Hammamet Sud. Les sujets de la Principauté partagent les mêmes codes, les mêmes mœurs, les mêmes affinités, ont fréquenté les mêmes lycées, les mêmes universités - souvent à l'étranger. Ils vivent et travaillent en réseau, et cultivent l'entre-soi. Ils forment la fine fleur de la bourgeoisie et de l'élite tunisiennes.
Bobos farouchement libéraux et parfois libertaires, ils ont passionnément aimé la Révolution du 14 janvier, et se sont d'ailleurs retrouvés en nombre sur l'avenue Bourguiba, le jour de la chute du régime. Leur présence a donné cette touche hype, glamour et féminine qui a tant manqué à la Révolution égyptienne. Pendant la transition, ils ont voulu participer à l'éveil de la citoyenneté et peser sur le cours des choses. Dans un élan admirable et vain, ils se sont mobilisés, se sont dépensés sans compter, s'investissant qui dans les associations, qui dans les partis politiques. Ils ont cru que l'esprit pourrait triompher du nombre. Ils ont porté massivement leurs suffrages sur les listes du Pôle, de Doustourna, d'Ettakatol et du PDP, quand les Tunisiens plébiscitaient Ennahdha, le CPR, ou l'exotique Aridha Chaâbiya. Ils ont détesté ce 23 octobre qui les a douloureusement renvoyés à leur condition de « zéro virgule ».
Défaits mais pas anéantis, ils ont refusé d'abdiquer et jeté les forces qui leur restaient dans la bataille du Bardo : un sit-in de plusieurs jours devant les portes de la Constituante, début décembre, pour arracher quelques concessions à Ennahdha et ses alliés de la Troïka lors du vote de la loi sur l'organisation provisoire des pouvoirs publics.
Enhardis par cette victoire symbolique, ils ont fait de l'avenue Bourguiba leur point de ralliement. Libérer le centre-ville, à défaut de pouvoir reconquérir le pays, et ne pas laisser cette artère qui avait vu éclore « leur » Révolution aux mains des forces de l'obscurantisme et de la réaction. Ils ont battu le pavé, se sont battus pied à pied, contre les salafistes d'abord, contre les forces de l'ordre ensuite, pendant de longues semaines, avec, en point d'orgue, cette fameuse journée du 9 avril, et son cortège de violences inacceptables.
Insensiblement, pourtant, la lassitude a commencé à gagner les cœurs et les esprits. Les deux camps ont fini par conclure une trêve, en s'abstenant de toutes provocations supplémentaires. Pas entièrement sécurisée, « l'Avenue » est devenue une espèce de zone grise, ouverte à toutes les influences, où les deux mondes se croisent et se toisent.
Après le coup d'éclat d'El Abdelliya, les salafistes se sont évaporés dans leurs quartiers.
A l'approche de l'été, les habitants de la Principauté ont retrouvé leurs anciennes habitudes, et se sont repliés sur leurs bastions.
Ils observent sans déplaisir les gaffes et les approximations du gouvernement, et les déboires de la troïka. Déçus par l'opposition séculière, ils ont reporté tous leurs espoirs sur « Bajbouj ». Béji Caïd Essebsi, en sauveur ultime de la Tunisie, de ses acquis modernistes ? Le raccourci est tentant.
Et si ça ne marchait pas ?
- « Si ça ne marche pas, nous ferons sécession, nous déclarerons unilatéralement notre indépendance !», me lâche, dans un grand éclat de rire, l'ami avec lequel je parlais au début de cette chronique.
Et si, là encore, ça ne marchait pas ?
- « Si ça ne marche pas, et si l'on s'attaque à notre style de vie, alors, nous quitterons ce pays, et on verra bien s'ils arriveront à le faire tourner sans nous », surenchérit sa fiancée, qui s'est jointe à la conversation…
Evidemment, eux comme moi, personne n'est dupe, et chacun sait que c'est impossible. Mais au fait, ce fameux « style de vie », si cher aux habitants de notre Principauté, est-il vraiment en danger ? Les récentes descentes de police organisées à Ennasr, pour fermer les restaurants en journée, qui s'ajoutent aux « dérapages » lors de contrôles d'identité inopinés, pourraient le laisser penser. Pourtant, à y bien regarder, tout indique qu'on s'achemine au contraire vers un « compromis historique ». La Marsa a pour elle le pouvoir économique, les compétences techniques et administratives, l'intelligence, la créativité et le savoir. Des atouts qu'elle compte monnayer chèrement. Ennahdha a pour elle l'organisation, le nombre et, maintenant, la Puissance et la Loi.
Sans doute, les vainqueurs du scrutin du 23 octobre ont-ils imaginé un moment qu'ils arriveraient à diviser et fractionner cette élite, à coopter une partie de ses représentants. Et que les ralliés collaboreraient sans états d'âme avec le nouveau pouvoir. Ce scénario ne s'est pas réalisé et ne se réalisera pas de sitôt.
Ennahdha, qui manque de profondeur, en termes de compétences, a compris qu'elle allait devoir composer avec l'élite. La réciproque est également vraie. L'élite sécularisée ne pourra s'opposer durablement au nouveau pouvoir islamiste. D'un côté comme de l'autre, il va falloir transiger. Et l'élément central de la transaction sera, précisément, le « style de vie » et les privilèges de La Marsa.
Les islamistes veulent rester au pouvoir, obtenir des résultats, et étendre leur emprise sur la société, sans faire de vagues. Ils sont donc prêts à tolérer des écarts à la marge. Les dirigeants du mouvement l'ont encore répété pendant leur récent Congrès : le gouvernement n'entend ni interdire l'alcool - hors période de ramadan, bien sûr -, ni fermer les discothèques. Mieux, l'existence tolérée de ces lieux de perdition peut servir d'argument imparable à destination des journalistes étrangers et des diplomates, sur le mode : « allez faire un tour sur la Côte et voyez comme nous sommes modernes et permissifs ».
Alors ? Alors l'avenir de la Principauté de La Marsa dans la Tunisie d'Ennahdha pourrait bien ressembler à celui d'Hong-Kong dans la Chine communiste, après la rétrocession de 1997 : « One country, two systems ». En clair : maintien d'un statut dérogatoire, et de privilèges locaux exorbitants, y compris au niveau des médias, en échange d'une promesse de passivité politique et de non-prosélytisme à l'échelle nationale.
Un tel deal serait, qui plus est, parfaitement halal, parfaitement compatible avec les standards en vigueur dans les pays du Golfe : aux Emirats, Dubaï la flamboyante, Abou Dhabi l'austère et Sharjah la puritaine évoluent à l'intérieur d'une même fédération. La rigoriste Arabie Saoudite et le royaume du Bahreïn sont étroitement imbriqués. L'île est reliée à la Péninsule par un pont, emprunté chaque semaine par des dizaines de milliers de jeunes saoudiens en quête de sensations fortes. Par dérision, les habitants de la région l'ont surnommé du nom d'une célèbre marque de Whisky écossais…
Morale de cette histoire : il n'y en a aucune. Mais je vous avais annoncé que j'allais traiter d'un sujet frivole…
(*) Journaliste et écrivain. A publié Orphelins de Bourguiba & héritiers du Prophète (Cérès éditions, janvier 2012). A rejoint l'équipe de Business News en tant que chroniqueur.


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