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Il a suffi d'un article journalistique pour que tout soit chamboulé
Publié dans Business News le 30 - 01 - 2017

A l'actualité de la semaine, le congrès de l'UGTT, le mouvement des délégués, la réaction à l'élimination de l'Equipe nationale de football de la Coupe d'Afrique des Nations et la présidentielle française.
L'UGTT nous a fait vivre cette semaine un véritable et bel exercice démocratique à l'issue duquel Noureddine Taboubi a été élu SG de la centrale syndicale. Ce n'est pas nouveau, ça a toujours été comme ça. Avec l'Ordre des avocats, l'UGTT fut l'une des rares organisations nationales à avoir imposé en son sein les urnes comme seule et unique moyen de désignation du commandant de bord. On n'a pas attendu la révolution pour ça.
Seulement voilà, et en dépit de l'apparence démocratique des élections de l'UGTT, les résultats finaux ne reflètent nullement la représentativité réelle des bases de l'organisation. C'est un peu pareil pour les avocats d'ailleurs, quoique à degré moindre. Comment cela ? A la tête de l'UGTT, et de tous temps, on ne trouve que des hommes et jamais de femmes. Ces grandes organisations, de par leur nombre d'adhérents, leur historique, leur poids et leur influence, sont des organisations machistes où la virilité pèse encore dans le choix des bases. L'exercice a beau être démocratique de bout en bout, le résultat final montre que la véritable démocratie a encore du chemin à faire…
Il y a comme une sorte de schizophrénie au sein de la société tunisienne qui parle de démocratie, de transparence et d'égalité, mais qui (dans les faits) continue encore à user de discrimination (indirecte) à la moitié de la population.
Autre schizophrénie observée au cours du congrès de l'UGTT, celle de la réduction du personnel pour cause de restriction budgétaire. La chose est passée inaperçue puisque les journalistes présents pour la couverture du congrès ont été privés des rapports moral et financier. On a beau parler de transparence et de démocratie, certaines pratiques ont la vie longue. Ainsi donc, la centrale syndicale qui joue éternellement du bras de fer avec le gouvernement et le patronat pour protéger les intérêts des travailleurs, pratique elle-même (en sa qualité de « petit » employeur) les politiques d'austérité qu'elle dénonce. Patrons et gouvernement, avant d'aller la prochaine fois négocier avec les syndicats les augmentations de salaire, prenez avec vous les rapports moral et financier de l'UGTT !

Un grand mouvement des délégués régionaux a été décidé cette semaine et à l'issue duquel on a remarqué plusieurs nominations partisanes. Une violation directe du décret-loi 87-2011 qui interdit ce type de pratiques contraires à l'esprit démocratique. Contraire surtout au principe même de la neutralité de l'administration qui se doit d'être à équidistance de toutes les couleurs politiques. Il fut un temps pas très lointain (sous la troïka) où l'on aurait tout arrêté pour dénoncer un tel mouvement. On a beau parler de transparence et de démocratie, certaines pratiques ont la vie longue. Très rares ont été les politiques qui ont dénoncé cette supercherie… Les médias ont fait leur travail de relever le népotisme, mais quand les politiques refusent de jouer leur rôle, on n'y peut rien ! Il y a juste Mohsen Marzouk qui a décidé de retirer son soutien au gouvernement. Mais qu'il lui retire son soutien ou son slip, le gouvernement est déjà nu, sans que personne n'ose vraiment le toucher ! Ici aussi, c'est notre légendaire schizophrénie qui se distingue.

L'Equipe nationale de football est battue et éliminée de la Coupe d'Afrique des Nations. Juste avant le match fatal, l'entraineur et les joueurs étaient considérés comme des champions. On les disait exceptionnels, géniaux, extraordinaires. « Il a fallu que nous encaissions ce but en seconde mi-temps pour que tout change et que les héros se transforment en traîtres! Que les champions deviennent des loosers et que l'entraîneur génial se transforme en imbécile incompétent. L'élimination est amère, mais notre comportement est pire. (…) Au lieu de capitaliser sur les acquis, à cause d'une défaite, nous rasons tout sur notre passage.
Nous sommes ainsi, et hélas, pas seulement en foot. Incapables de construire sur ce que nous avons de bien. A la moindre déception, d'un revers de main, nous cassons tout. Soyons indulgents envers cette jeune génération et encourageons-la pour qu'elle poursuive son chemin plutôt ! », a commenté Karim Baklouti Barektallah. Et ça continue encore sous le signe de la schizophrénie !

Les élections de la présidentielle française (prévues en mai prochain) ont connu cette semaine un véritable tournant avec la publication d'un article du Canard Enchaîné dénonçant les emplois fictifs de Pénélope Fillon, épouse de François Fillon, candidat de la droite et plus grand favori de la présidentielle.
Il a suffi d'un article journalistique pour que tout soit chamboulé en France. Et ce n'est pas une première, ni pour le Canard, ni pour la presse française. On ne compte plus le nombre de ministres et de PDG limogés à la suite d'un article de presse.
Ce qu'il y a à noter, dans tout cela, c'est qu'aucun politique et aucun chroniqueur n'a dénoncé la publication en elle-même. Personne n'a accusé le Canard d'être à la solde de la gauche, de chercher à saper la démocratie française et le candidat de la droite, d'avoir reçu de l'argent en sous-main ou d'être la marionnette d'une quelconque antichambre.
Dans une démocratie bien installée, la presse joue son rôle et les politiques jouent le leur. Quand, par accident, un politique met en doute l'intégrité d'un média, pour se dédouaner, c'est toute la société qui s'élève pour dénoncer son populisme.
Certes, on peut préférer les blogueurs aux journalistes, les publications Facebook non vérifiées aux informations croisées et articles de presse documentés, les animateurs légers à forte audience aux analystes sensés qui ne sont lus que par l'élite, l'antisystème au système… Mais ceci est dangereux sur le long terme… Très dangereux.
« Lorsqu'ils ciblent les journalistes, Donald Trump et ses camarades européens s'attaquent à la démocratie », a conclu l'essayiste français Raphaël Glucksmann son très bel article paru au sujet de ce populisme ambiant dans le dernier numéro de l'OBS.

En Tunisie, on est en plein dedans et ça dure depuis des années. Il suffit qu'un média dénonce les pratiques de tel ou tel dirigeant politique pour qu'il soit accusé de toutes les corruptions et de toutes les magouilles. L'intimidation va jusqu'à toucher sa vie privée, en passant par la case des procès calomnieux. Les champions en la matière sont les candidats de l'antisystème, à savoir les dirigeants du CPR, Irada et Attayar. Ceux-là mêmes qui prétendent défendre la démocratie sont, au quotidien, en train de tacler des médias et des journalistes. Parce qu'ils n'acceptent pas leurs défaites, parce qu'ils ne reconnaissent pas leurs erreurs, parce qu'ils n'assument pas leurs limites de jugement et de diagnostic, ils attaquent les médias en jouant les victimes du système et des antichambres. « Gueuler contre les médias permet de faire montre d'autorité tout en se posant en victime d'un "système" que tout le monde dénonce et personne ne définit », précise Glucksmann.
Cette semaine encore, Moncef Marzouki est allé jusqu'à accuser indirectement le quotidien français Le Monde de mauvaise foi, juste pour ne pas assumer son erreur !
Ce sont les mêmes, excusez leur schizophrénie, qui applaudissent le Canard Enchaîné d'avoir dénoncé les emplois fictifs de Pénélope Fillon. Ils seraient à la place de Fillon, ils auraient accusé Le Canard d'être à la solde de Kamel Letaïef, de Chafik Jarraya, de Béji Caïd Essebsi et de je ne sais plus quel riche donateur parmi les lobbyistes ou hommes d'affaires mafieux.
Si l'on veut vraiment de la démocratie dans ce pays, les hommes politiques et les dirigeants des grandes organisations (toutes tendances confondues) ont l'obligation d'être cohérents avec eux-mêmes et ce, en mettant un terme à cette schizophrénie. Que cette schizophrénie soit une maladie nationale, c'est une évidence, mais « l'élite » a l'obligation de s'en immuniser ou, à défaut, d'en guérir !


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