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Les mafieux ne sont pas ceux que l'on vous désigne
Publié dans Business News le 18 - 11 - 2019

Vendredi 15 novembre, tard le soir, Sami El Fehri quitte le centre de détention, après dix jours de garde à vue. Le maximum autorisé par la loi pour que le parquet maintienne en garde à vue un prévenu. Sami El Fehri a-t-il retenu la leçon ? Cèdera-t-il aux pressions des islamistes ? Diffusera-t-il le documentaire promis relatif à l'enrichissement illicite d'Ennahdha ? Osera-t-il s'attaquer à Youssef Chahed lors de la prochaine élection, comme il l'a fait lors de la dernière ?
Sur ordre du procureur, le juge d'instruction a donc décidé vendredi qu'il n'y avait pas matière pour que Sami El Fehri soit détenu. De deux choses l'une. Soit Sami El Fehri est « mafieux » et a suffisamment d'éléments dans son dossier pour être détenu au-delà des dix premiers jours, auquel cas on ne comprend pas pourquoi le juge d'instruction l'a libéré, ainsi que Elhem Tordjman, l'administratrice judiciaire de Cactus production et le gérant de cette société fondée par Sami El Fehri. Soit le dossier est vide (ou pas suffisamment plein) pour justifier une si longue garde à vue, d'où la décision du juge de le libérer, auquel cas on ne comprend pas pourquoi le parquet l'a mis en détention. Dans un cas comme dans l'autre, il y a un abus judiciaire ou, au moins, un couac judiciaire. Ce nouvel épisode touchant une personnalité médiatique jette encore une fois le doute sur notre système judiciaire, sur certains de nos magistrats et sur le bon fonctionnement de notre justice. Et quand on sait qu'il y a eu par le passé un gel des avoirs et une interdiction de voyage, cela fera refroidir tout investisseur et ôte totalement la confiance en la Tunisie.

Le cas de Sami El Fehri, et précédemment celui de Nabil Karoui, a toujours fait couler beaucoup d'encre. Demandez à n'importe quel Tunisien lambda et il vous dira que l'un et l'autre sont des mafieux, des voleurs, des évadés fiscaux. C'est souvent le cas, notamment chez une certaine « gauche » et chez le « petit peuple » : si tu es riche, c'est que tu es suspect. Ceci n'est pas propre à la Tunisie, on le voit souvent autour du bassin méditerranéen et chez les arabes. Chez nous, quand on voit quelqu'un dans une limousine, on l'accuse d'être un voleur et on fait tout pour le casser et prendre sa place. Allez en Amérique du Nord et c'est une toute autre mentalité que vous verrez. Quand on voit quelqu'un dans une limousine, ou devenir riche, on fait tout pour savoir comment il a réussi afin de pouvoir adopter sa méthode. Et c'est pour cela que régulièrement, naissent aux Etats-Unis des gens comme Mark Zuckerberg, Bill Gates, Jeff Bezos, Steve Jobs et Larry Page. Des noms qu'on ne verra quasiment jamais en Europe et en Afrique à cause, justement, de cette mentalité d'aversion, de jalousie, d'envie et de haine.
En Tunisie, cette « maladie » s'est accentuée depuis la révolution et ça empire. On a commencé à le voir dès 2011 avec cette loi de gel et de confiscation de biens. Une liste de quelque 300 personnes pondue par on ne sait qui, juste parce que ce sont des personnes ayant eu des relations de parenté ou d'affaires avec la famille de l'ancien président Zine El Abidine Ben Ali. Sans aucune forme de justice, sans aucune instruction judiciaire pour prouver si ces biens ont une origine saine ou frauduleuse. « Êtes-vous sûrs que Kamel Letaïef, Sami El Fehri ou Nabil Karoui sont voleurs ? Avez-vous des preuves ? » Le fait même de se poser ce genre d'interrogations fait de vous un suspect ! « Comment cela vous défendez des mafieux et des « azlem » ?! Vous n'avez pas lu le rapport d'I Watch ?! Ah vous avez certainement reçu un pot de vin ! », vous répond-on du tac au tac.

Le « peuple » adore se complaire dans ses a priori et préjugés. Il y croit profondément, comme il croit au Bon Dieu et son prophète Mohamed. Il refuse catégoriquement qu'on mette en doute ses croyances. Lui dire que tel ou autre homme d'affaires peut être « clean » est blasphématoire ! On ne doit pas défendre « l'oligarchie » ! Et tant que nous avons cette mentalité et cette culture, nous n'évoluerons pas d'un iota. Cette culture est tellement profonde qu'on la trouve dans plusieurs de nos lois. Du coup, arrêter un Sami El Fehri ou Nabil Karoui, accuser ou s'attaquer à Slim Chiboub fait de vous quelqu'un d'intègre et un bon soldat anti-corruption. Vous serez obligatoirement bien vu par le « peuple ». Ennahdha le sait, Youssef Chahed le sait, le parquet le sait. Peu importe si certaines ou plusieurs de ces arrestations sont politiques, de règlement de comptes ou pour bloquer l'ascension d'un adversaire aux élections, le peuple n'en a cure, l'essentiel est que l'on a arrêté un « mafieux ». Et n'osez surtout pas dire qu'il n'est pas mafieux, vous serez vous-mêmes mafieux !

Allons dans ce sens « populiste » et supposons que Sami El Fehri est un voleur et Nabil Karoui un mafieux, même si l'on sait très peu de choses sur le dossier de l'un et de l'autre.
De quoi Sami El Fehri est-il accusé ? D'après les données actuellement en notre possession, on lui reproche d'avoir « vidé » Cactus au profit de son autre société Eight Productions. On attend encore les promesses du parquet de nous dévoiler ce qu'ils ont trouvé dans son domicile perquisitionné très tard le soir de son arrestation. Parait qu'ils ont trouvé beaucoup d'éléments à charge, ce que le « peuple » a cru tout de suite, sans émettre un quelconque doute.
Sami El Fehri n'est-il pas ce fondateur de Cactus qui s'est vu un jour acculé de s'associer avec Belhassen Trabelsi pour pouvoir travailler et ce après avoir vu toutes les portes de la télévision publique fermées devant lui et après s'être vu refuser une licence télé ?
Sami El Fehri n'est-il pas celui qui s'est vu geler ses biens depuis 2011 et confisquer les biens de son associé lesquels sont gérés, depuis, par des administrateurs judiciaires. Lesquels administrateurs judiciaires ont mis en faillite, ou presque, plusieurs sociétés confisquées ?
On va supposer que Sami El Fehri est un voleur, on va le juger, on va le condamner et on va le jeter en prison comme un malpropre, mais quid de l'Etat et de ceux qui ont pondu des lois scélérates qui créent des « mafieux » de toutes pièces. On va mettre Sami El Fehri en prison, on va fermer sa chaîne et mettre au chômage son personnel, mais d'autres Sami El Fehri naîtront tant qu'il y a des lois scélérates et une justice injuste.

De quoi Nabil Karoui est accusé ? D'évasion fiscale. Quel que soit le montant qu'il n'a pas payé, Nabil Karoui a déjà trouvé un arrangement avec l'administration fiscale et il a un échéancier. Le ministère des Finances n'a jamais déposé de plainte contre lui et on n'a jamais entendu parler de quelqu'un mis en prison pour évasion fiscale. Mais supposons (pour aller dans le sens de ce que veut le peuple) que Nabil Karoui est un évadé fiscal, « voleur de l'argent du peuple ».
Comme tout chef d'entreprise, Nabil Karoui fait face à des problèmes de trésorerie en période de crise. La fin du mois, il a le choix entre payer les salaires du personnel à temps ou bien payer le fisc à temps. Il a fait le choix de payer son personnel et de convenir d'un échéancier avec le fisc. Depuis son arrestation, plusieurs chefs d'entreprise s'interrogent si c'est le bon choix à faire. La prochaine fois, quand on aura un problème de trésorerie, on licenciera du personnel et on paiera le fisc à temps ! Voilà la première leçon que l'on donne en accusant Nabil Karoui d'être voleur de l'argent du peuple.
Mais un évadé fiscal est-il pour autant voleur ? La question, aussi absurde en apparence, mérite d'être posée, car ce que plusieurs (parmi le « peuple ») ne savent pas, c'est que l'argent de la TVA ou des impôts sur le bénéfice que l'on doit payer n'est pas un argent qu'on a gagné. Explication d'un chef d'entreprise. L'Etat récupère chez les entreprises la TVA qu'elles ont collectées auprès des clients finaux. Quand une entreprise ne verse pas cette TVA aux services fiscaux, cela s'appelle de l'évasion fiscale, donc du vol. Ceci est le principe même de la TVA que l'on trouve dans tous les pays du monde. Sauf qu'en Tunisie, on agit autrement « grâce » à une loi scélérate pondue depuis l'époque Ben Ali. Les entreprises doivent payer la TVA avant même qu'elles ne recouvrent l'argent chez le consommateur final ! Comment cela ? L'Etat exige que les entreprises paient cette taxe au moment où elles émettent la facture. Peu importe si cet argent sera versé dans trois mois ou dans six mois, l'Etat exige son argent tout de suite, alors que lui-même ne paie ses factures qu'au bout de 90 jours minimum. Et si le client final ne paie pas sa facture, eh ben tant pis pour vous, vous vous devez quand même de payer la TVA pour un produit que vous avez vendu et pour lequel vous n'avez jamais été payé ! Cette absurdité tunisienne est du vol manifeste de la part de l'Etat, mais personne n'en parle !
On va mettre Nabil Karoui en prison, on va fermer sa chaîne et mettre au chômage son personnel, mais d'autres Nabil Karoui naîtront tant qu'il y a des lois scélérates et une justice injuste.
En supposant que les accusations de vol et de malversation sont prouvées, Nabil Karoui et Sami El Fehri auront mérité leurs sentences car ils se devaient de respecter la loi aussi scélérate soit-elle. La violation de la loi ne peut être tolérée, même si leurs intentions peuvent être bonnes ou justifiées. Mais leurs éventuelles condamnations n'empêcheront pas l'avènement de nouveaux escrocs tant que nous avons des lois injustes et des magistrats à la solde.

La révolution de 2011, que certains appellent révolution des gueux possède cet esprit revanchard et hostile à la richesse et la valeur ajoutée. On l'a vu que trop avec les CPR. Cette révolution de « gueux » ne fera aucune croissance, découragera les investisseurs et appauvrira davantage les Tunisiens.
La bonne révolution, celle qui finira avec le chômage et rendra sa dignité au « peuple » est celle qui rend justice à tout le monde, aussi bien le petit peuple que les entreprises. La justice se doit d'être apolitique et impartiale, les lois doivent être établies dans l'intérêt du citoyen et de la croissance et non dans l'intérêt propre et de court terme de l'Etat.
En faisant arrêter Sami El Fehri et en proposant une marionnette à la Kasbah, Ennahdha, nouveau vainqueur des élections, ne fait que perpétuer encore cette révolution des gueux que l'on vit depuis 2011. Et ce n'est pas de cette révolution que l'on veut.


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