Journée mondiale de la Terre 2026 : la Cité des Sciences à Tunis organise l'événement Génération Terre    Projet Qawafel : 2,28 milliards de dollars d'opportunités d'export à saisir pour les entreprises tunisiennes en Afrique    Pourquoi les prix de la tomate flambent-ils en Tunisie ?    Le Nigérian Michael Eneramo, ancien attaquant de l'Espérance sportive de Tunis, décédé    Michael Eneramo : qui est-il et quelle est la cause de sa mort ?    Météo en Tunisie : cellules orageuses avec des pluies dans les régions du ouest, centre et sud    Michael Eneramo : le football africain perd une ancienne star de l'Espérance de Tunis    Nasser Kamel : La Méditerranée nous unit. Ses politiques doivent être à la hauteur    Voici comment les étudiants tunisiens peuvent obtenir les bourses MEXT 2027 du Japon    Décès de Sabrine : le village SOS d'Akouda en deuil    Titre    Moutons de l'Aïd : le kilo ne dépasse pas 60 dinars à la source    Vient de paraître - «Dictionnaire des féministes: un siècle de féminisme en Tunisie»    Tunisie – Europe du Nord : une coopération stratégique en pleine accélération    Londres : la carte d'identité tunisienne disponible sur place !    La nouvelle gamme de lave-vaisselle LG présentée à EuroCucina 2026    Championnat et Coupe de Tunisie : voici le calendrier explosif de fin de saison    Négociation de crise: Entre espoir et désillusion    Transport vers la Foire du livre de Tunis 2026 : la TRANSTU renforce ses navettes vers le Palais des expositions du Kram    Vivez par l'image la commémoration du 40ème du décès de Abderrazak Kéfi    Microsoft Defender suffit sous Windows 11, pas besoin d'installer un anti-virus payant, pourquoi?    Omra 2026 : la date de reprise des visas enfin dévoilée !    Mars : découverte qui relance la question de la vie    Météo en Tunisie : temps brumeux, pluies sur les régions ouest    Le Japon rend hommage à Bourguiba à Monastir    ATB aux côtés de la profession pharmaceutique: un engagement renforcé via le CNOPT    Palais El Abdelliya organise la 4ème édition de l'initiative 'Un monument... et des enfants'    Zouhaïr Ben Amor: L'espèce humaine face à ses propres limites biologiques    Film Michael : Jaafar n'a pas imité, il est devenu le nouveau Michael Jackson dans l'opus hommage    Mare Nostrum Voice Festival en Tunisie pour une 3ème édition au Théâtre de l'Opéra de Tunis    Ooredoo Tunisie, sponsor officiel de la 50e édition du festival international de Dougga    Driss Guiga, l'ancien ministre et avocat tunisien est décédé    Neïla Chaabane - Le professeur Sadok Belaïd nous a appris à réfléchir et à questionner la règle de droit    La menthe verte: Fraîcheur, traditions et art de vivre    La Cité des Sciences à Tunis accueille le Cosmonaute russe Kirill Peskov    Liverpool vs PSG et Atlético de Madrid vs FC Barcelone : ou regarder les demi-finales de Ligue des Champions UEFA    Recrutement de travailleurs tunisiens : la Tunisie et l'Italie signent un accord    Inauguration de Isharat Gallery à Sid Bou Saïd: une réhabilitation lumineuse de l'abstraction tunisienne    Général Mohamed Nafti - Trois Lettres Persanes    El Kazma et K-off : Sous le signe du rire, la résilience et la réflexion    9 avril : Musées et sites historiques gratuits en Tunisie    Match PSG vs Liverpool : où regarder le match des Quarts de finale aller de la ligue des champions UEFA du 08 avril    Analyse - Récupération en Iran: «Il faut sauver le pilote Ryan»    Augmentation tarifs Musées Tunisie 2026 : Agences de voyage en colère    Artémis II lancée : une mission spatiale habitée vers la lune, plus de 50 ans après Apollo 17    Mohamed Nafti: L'engrenage de la destruction    L'effet Jaouadi ou le triomphe de l'excellence opérationnelle    Sabri Lamouchi : Une bonne nouvelle impression (Album photos)    







Merci d'avoir signalé!
Cette image sera automatiquement bloquée après qu'elle soit signalée par plusieurs personnes.



«El malaika lâ tatir», roman de Fatma Ben Mahmoud: Voleur de vie !
Publié dans La Presse de Tunisie le 16 - 10 - 2021

Ecrit dans une langue arabe des plus aisées et des plus belles, habilement construit et abordant de front le fléau du « salafisme » guerrier, le roman de Fatma Ben Mahmoud est une véritable réussite littéraire.
Ce qui est raconté au long des 289 pages que couvre ce bouleversant roman de la Tunisienne Fatma Ben Mahmoud, El-malaika lâ tatir (Les anges ne volent pas), sur l'effroyable complexité de la personnalité du « salafiste » de l'après-14 janvier 2011 dont le personnage central, « Seyf », est le modèle archétypal, sur son étrange morphologie intérieure, son grave trouble identitaire et sa dangereuse bipolarité, nous paraît dans son ensemble juste d'autant plus que c'est une enseignante de philosophie (l'autrice), digne de foi, qui vient, déguisée en narratrice, le mettre à nu et en révéler la noire perversité. D'ailleurs, dès le prologue qui occupe le tout premier chapitre de ce livre, l'autrice nous signifie clairement que les faits et les protagonistes de l'histoire qu'elle se décide à nous narrer, après l'avoir empruntée à ses deux héroïnes « Leyla » et « Nour », ne sont pas à inventer, mais qu'ils existent déjà et qu'elle va les connaître progressivement, en même temps que nous autres lecteurs, et pénétrer, en connaissance de cause, leur obscure intimité et ses soubassements psycho-idéologiques ayant conduit le héros ou plutôt l'anti-héros aveuglément au fanatisme, au tragique et au fatal.
C'est en fait l'histoire des années noires de la Tunisie de l'après- « révolution » que Fatma Ben Mahmoud écrit à travers ce roman à la clausule duquel elle déclare, désespérée, son intention de quitter le pays, parce que la vie lui y est devenue, comme pour beaucoup, impossible (p. 289), après les événements de ce mystérieux 14 janvier 2011 dont on a profité pour déblayer le terrain à l'accueil triomphal et ridicule des prédicateurs religieux venant de loin avec leurs barbes hirsutes et arrogantes, leur accoutrement pour nous inhabituel et leur discours obscurantiste fondé sur l'appel à la violence et à la guerre et sur l'exclusion systématique de l'autre de quelques religion, culture ou idéologie qu'il se réclame.
Tout cela est certes fort intéressant et constitue un bon témoignage sur le « salafisme » rétrograde et belliqueux qui a douloureusement éprouvé la Tunisie au lendemain de ce qui a été appelé, non sans quelque démagogie et falsification de la vérité, « révolution de la dignité » ou, pour mieux se rire de nous, « révolution du jasmin ». « Révolution » chimérique et mensongère, jouée comme une comédie de mauvais goût, applaudie, paradoxalement, même par l'Oncle Sam et les ennemis des vraies révolutions populaires et qui s'est vite métamorphosée en un désastre total. On le sait maintenant et nul besoin ici d'abonder dans ce sens !
Mais, « retombons à nos coches », comme disait Montaigne, et remarquons tout de suite que le plus intéressant, le plus fort et le plus beau dans ce premier roman de Fatma Ben Mahmoud, est à chercher du côté des moyens et des outils langagiers et narratologiques que cette romancière très prometteuse, même si elle semble douter un peu de son talent dans l'épilogue de ce roman (chapitre 70), a mis intelligemment à contribution pour bien nous sensibiliser aux victimes innocentes et désarmées du « salafisme » — et qui sont essentiellement les femmes —, à nous « monter », à notre insu en vertu du charme littéraire qu'elle exerce sur nous, contre leurs bourreaux grisés d'imposture et d'impunité, et à enfin nous révéler, sans discours politique franc, la terreur handicapante et destructrice que sèment dans la société tunisienne une telle hypocrisie politico-religieuse et un tel autisme psycho-mental.
Voici sommairement l'histoire : tout a commencé chez « Seyf » dont la narratrice a fait un personnage du premier plan placé sous le double signe de l'ignorance et de la violence, par un échec sentimental décisif, la belle «Lobna» l'ayant délaissé pour épouser un homme plus riche ou plus rassurant que lui. Vivant toujours sur les épaves d'une histoire d'amour qu'il n'a pas su faire aboutir, nourrissant en lui-même une haine vengeresse des femmes, se soûlant pour noyer dans l'alcool sa blessure mais aussi les souvenirs amers de la secrète exploitation sexuelle que le voisin pédophile, « âm Ettayeb », lui faisait subir, quand il était enfant, et ne pouvant assumer sereinement les brûlantes séquelles de son passé pénible, il s'improvisa soudain activiste « salafiste » pur et dur qui ne badine pas avec le « sacré » et qui est prêt à mourir pour instaurer l'Etat théocratique et sauver « l'Islam » des « mécréants ». Excessif et exubérant ! Tout excès, toute exubérance, nous diraient les psychologues, pourraient traduire une espèce de « trouble dissociatif de l'identité » (TDI) ou une « psychose maniaco-dépressive »; et, à son insu, « Seyf » (« L'épée » de l'Islam) se laissa choir dans cet excès, dans ce trouble, dans cette aliénation. Plus tard, il ira même jusqu'à participer à une tentative manquée d'un coup d'Etat dans la région de « Sliman » et se retrouvera en prison. Epousant la très docile et effacée « Leyla » il en fit non pas vraiment son épouse, mais sa captive et son esclave. Son terrorisme commença dans son foyer conjugal transformé en une geôle où les fenêtres devaient rester hermétiquement closes et où le redoutable patriarche « pieux » et tenant à appliquer sa fanatique vision de l'Islam poussa son « salafisme » criminel jusqu'à faire circoncire par un charlatan sa propre fille « Nour » et lui causer une irréparable infirmité physique et psychologique la conduisant progressivement au suicide qui la libéra à la fin, tragiquement, d'une vie gâchée, volée. Elle paya ainsi la cécité psycho-mentale de son père et la lâcheté de sa mère, sans personnalité, toute écrasée à l'ombre du « patriarche ». Une mort tragique de « Nour » comme pour signifier que ces excessifs courants religieux mortifères, meurtriers, sont aux antipodes de la vie !
Voleur de vie, « Seyf », qui a détruit par son obscurantisme et sa terreur la vie de sa fille et celle de son épouse, demeure secrètement attaché à son passé de bon vivant et à son ancienne dulcinée, pourtant très moderne et émancipée, continue aussi à fantasmer, dans son secret, sur les femmes, à rêver de sexe et de plaisirs qu'il dit « prohibés » : sur Internet, il se présente caché sous de faux profils, sollicite des conversations érotiques et se rince l'œil allègrement ! Et quand la nostalgie le reprend, il s'en va siroter en cachette quelques bières fraîches avec un ami d'enfance. Mais voilà que l'autrice ou la narratrice principale découvre qu'en fait il n'est pas le seul à être dans le dédoublement de la personnalité ou dans la schizophrénie : l'épouse voilée et très « pieuse » à qui « Seyf » pense avoir volé définitivement son corps et ses désirs en la réduisant à une poupée sexuelle sans âme, se libère, dès qu'elle est seule, de ses chaînes « morales », retrouve sa féminité étouffée et donne libre cours à ses fantasmes : dans la maison fermée à double tour, elle danse à moitié nue et admire son corps dans une glace. Quelque part, elle écrit en racontant sa revanche sur la répression « salafiste » : «Il arrive quelquefois que je m'imagine vêtue d'un pantalon serré et d'une chemise collant à ma peau et faisant ressortir mes seins dans un acte de rébellion, et le vent vient jouer avec mes boucles de cheveux... ».
Fatma Ben Mahmoud casse la continuité chronologique de l'histoire de ce couple malheureux et de leur fille martyrisée et met en place une construction narrative faite de va-et-vient sur l'axe du temps, de courtes rétrospectives pour retrouver le passé du personnage principal et de constants retours à son présent pour y appréhender les traces marquantes d'un passé décisif. Les personnages ne jouent pas seulement les événements, mais prennent, en alternance, la parole pour raconter par eux-mêmes une grande part des événements. Le journal intime de « Nour » est mis en œuvre pour livrer une partie importante de l'histoire. Omniprésente, la narratrice principale, qui se présente à l'ouverture de ce roman et qui se confond avec l'autrice, s'introduit de temps en temps entre les personnages-narrateurs pour commenter les faits, les colorer à sa façon, les marquer par son parti-pris idéologique et multiplier les plans descriptifs, particulièrement riches, et les moyens lui permettant de prendre en assaut le lecteur afin qu'il n'abandonne pas vite l'univers narratif qu'elle construit avec habileté pour lui donner, en même temps que le plaisir du texte, le dégoût pour l'obscurantisme religieux. Au trentième chapitre, presque vers le milieu du roman, elle suspend soudain la narration pour rappeler au lecteur que ce qu'elle lui raconte n'est pas une simple fiction, mais la réalité-même et que l'excision de « Nour » n'est pas un fait imaginaire, mais une barbarie criminelle que des « salafistes » se sont mis réellement à pratiquer pendant ces noires années tunisiennes après ladite « révolution ». Il y a là une espèce de « distanciation » (Brecht) par rapport à l'œuvre de fiction pour éviter aux lecteurs de tomber dans la passivité et l'inciter à prendre conscience de la réalité dégradée.
Ecrit dans une langue arabe des plus aisées et des plus belles, habilement construit et abordant de front le fléau du « salafisme » guerrier, le roman de Fatma Ben Mahmoud est une véritable réussite littéraire. A lire absolument !
__________________________________
*Nous avons emprunté ce titre au film de Yves Angelo sorti en 1998 « Voleur de vie » (avec Emmanuelle Béart, Sandrine Bonnaire, André Dussollier, etc).
Fatma Ben Mahmoud est professeur de philosophie et poète. Elle a à son actif plusieurs recueils de poèmes en arabe dont « Un autre désir qui ne me concerne pas », « Ce que le poème n'a pas dit » et « Ce que le vent ne peut pas ». Elle a publié également des nouvelles courtes et un essai littéraire « Dans les jardins de la narration maghrébine ». Elle est aussi la présidente de l'Association des écrivaines maghrébines.
Fatma Ben Mahmoud, « El malaika lâ tatir », roman, Editions Zeyneb, 2020.


Cliquez ici pour lire l'article depuis sa source.