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Plaidoyer pour une gestion muséographique moderne
Patrimoine pictural
Publié dans La Presse de Tunisie le 12 - 09 - 2010

Un fonds artistique très important appartenant à la communauté nationale et qui compte environ 10.000 œuvres, de qualité certes inégale, «croupit», croyons-nous savoir, dans des lieux peu conformes aux prescriptions les plus élémentaires en termes de conservation et d'entretien des œuvres d'art.
Le seul espace adéquat et fonctionnel susceptible d'accueillir un tel patrimoine reste le musée d'art moderne. D'autant que la Tunisie reste l'un des rares pays à ne pas disposer encore de musée. Et que, par ailleurs, comme nous le savons tous, les œuvres d'art, anciennes ou modernes, n'existent vraiment qu'à partir du moment où elles vivent socialement, qu'elles sont en mesure d'être vues et appréciées par un public d'amateurs et par tous les gens qui sont sensibles au beau.
Ce fonds, de plus, représente une partie de notre mémoire. Il nous renvoie à cette période historique qui a vu les grandes mutations ayant marqué l'essor de notre société, notre économie, ainsi que la culture et l'art de notre pays.
Mais, pour créer ce musée, il faudra au préalable réaliser un certain nombre d'opérations dont la plus importante consiste à faire le point sur l'état des lieux.
Cet inventaire pourrait se faire en deux temps. Un inventaire général et un autre plus restreint et plus sélectif.
l'inventaire général
L'inventaire général se préoccupera de classer les œuvres d'art existantes selon différents paramètres:
a. Le nombre et l'état des œuvres existantes.
b. Leur recadrage historique.
c. Leur description et les différents styles décelés.
d. Leur évaluation artistique et éventuellement financière.
Les difficultés que pourra rencontrer cet inventaire général existent et elles concernent les travaux et œuvres d'art archivés et constatés mais qui ne seront pas retrouvés physiquement dans le fonds et dans les lieux abritant ce fonds. Nous parlons ici de ces œuvres d'art accrochées aux murs de certaines de nos institutions nationales ou de certaines de nos ambassades, quelques œuvres de ce genre semblent avoir disparues. Aucune piste ne devra être négligée pour reconstituer l'inventaire des biens culturels et artistiques de l'Etat.
l'inventaire spécifique
Ce second inventaire, qui sera la conséquence directe de l'inventaire général, aura pour unique but de sélectionner les œuvres les plus significatives par rapport à la place qu'elles occupent dans le mouvement pictural national et international et par rapport à leur valeur intrinsèque. Ce sont ces œuvres-là qui constitueront la collection du futur musée d'art moderne.
Ce travail d'inventaire reviendrait à une commission nationale qui devra être autonome. Elle aurait donc à réunir toutes les œuvres d'art acquises par l'Etat pour, non seulement les inventorier, mais aussi les évaluer.
La commission nationale de l'inventaire devrait être choisie et nommée parmi des personnalités reconnues neutres et scientifiquement compétentes. Elle serait présidée par une compétence nationale sur le seul critère de ses connaissances du mouvement pictural. Le service actuel des arts plastiques qui relève du ministère en charge de la culture n'interviendrait que pour faciliter le travail de ladite commission. La composition de cette commission serait proposée par le ministre et pourrait se présenter comme suit :
—Des compétences nationales en histoire de l'art
—Des muséographes (I.N.P, agences du patrimoine..)
—Des artistes et leurs représentants (union des plasticiens et syndicat des artistes)
—Le futur responsable de la réalisation du projet du musée d'art moderne.
La séparation du fonds pictural national et de la collection muséographique destinée à être la colonne vertébrale du musée est une sorte de structuration nécessaire et une sortie de la confusion des genres, confusion alimentée continuellement par les acquisitions de la commission d'achat du ministère de la culture dont la mission est d'encourager les plasticiens de tous bords.
Là aussi, le futur musée devrait bénéficier d'une autre structure d'acquisition plus souple, plus spécifique et plus professionnelle qui ne doit pas attendre les expositions pour acquérir les œuvres et qui aura le droit d'échanger ou d'acheter des œuvres à d'autres musées ou aux artistes arabes et étrangers.
Il peut être utile de rappeler qu'il existe des tentatives qui ont été réalisées dans ce domaine par des institutions publiques afin de créer un musée d'art moderne en Tunisie. Ces tentatives, bien qu'intéressantes par certains aspects, n'ont pas été concluantes.
Le centre d'art vivant du Belvédère : la première expérience des années 80
Elle a constitué la première tentative sérieuse pour créer une sorte de musée vivant exploitant l'ensemble du fonds pictural national de l'époque, sans choix préalable ni détermination d'une collection artistique précise, particulière et propre au centre d'art vivant.
C'est le service des arts plastiques de l'époque qui s'est transformé en structure d'animation et d'exploitation du fonds pictural national. Mais ce centre (l'ancien casino du Belvédère) n'a pas pu reconvertir l'espace qui lui était alloué en espace muséographique avec ses missions de conservation et de mise en valeur scientifique et culturelle.
De plus, ce centre polyvalent (l'un des premiers dans le monde arabe) a cessé ses activités au bout d'un certain temps. Implanté au Belvédère, en plein Tunis, il est devenu, avec son architecture coloniale arabisante, un cercle militaire. Le centre d'art vivant du Belvédère a cependant laissé un souvenir inoubliable, qui permet de dire qu'il est possible d'impliquer les arts plastiques dans une dynamique de développement culturel.
Le projet Al abdelliya
la deuxième expérience années 90. Pour palier à la fermeture du centre d'art vivant du Belvédère, le ministère en charge de la culture a lancé le projet de création d'un musée d'art moderne dans les murs mêmes d'un palais hafside situé à la Marsa et dont la construction remonte à 1505 : Al Abdelliya. Avec, pour condition, de le restaurer et de le reconvertir en musée d'art moderne.
L'Institut national du patrimoine, avec ses chercheurs-restaurateurs, ses historiens, ses architectes, sut mener à bien les études, les travaux de restauration du palais et de son environnement et sa reconversion théorique en un musée moderne intégrant intelligemment le traditionnel dans le moderne et vice versa.
La première tentative de créer une structure muséographique en convertissant le Casino du Belvédère en centre d'art a été une réussite sur le plan de l'animation culturelle, mais elle n'a pas été efficace pour résoudre les problèmes spécifiques de gestion muséographique du fonds : son inventaire, sa conservation et son entretien.
La deuxième tentative a également consisté à convertir un palais hafside en musée d'art moderne. La restauration de ce haut lieu de l'histoire a permis de préparer cette métamorphose par des études pertinentes qui auraient pu aboutir à sauver le palais tout en sauvant le fonds et la collection d'art. Or si le palais fut en effet sauvé grâce à une restauration adéquate, point de conversion en musée et point d'animation culturelle. Le musée d'art moderne d'Al Abdelliya est resté dans les cartons et le fonds pictural national à Ksar Saïd.
Il faut souligner à ce propos qu'il ne suffit pas de mettre en place des salles d'exposition pour créer un musée d'art au vrai sens du terme.
Tenir compte de cette évolution des fonctions du musée n'est pas une nécessité absolue aujourd'hui en Tunisie. Le musée d'art moderne en Tunisie n'existe pas encore !! Mais s'il devait l'être un jour, et indépendamment du lieu où il serait implanté, il faudrait sans doute tenir compte de toutes les expériences muséales nouvelles menées dans le monde et les intégrer dans la conception de notre futur musée. Notre retard nous aura servi au moins à connaître et à tenir compte du nouvel esprit qui souffle sur la muséographie dans le monde.


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