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Que la ferveur dure !
Circuit touristique de la Médina de Tunis
Publié dans La Presse de Tunisie le 16 - 09 - 2010

Initié par la municipalité de Tunis sur la base d'un financement du Fonds de l'amélioration de l'environnement touristique et suivi par les architectes de l'Association de sauvegarde de la médina de Tunis (ASM), le circuit touristique et culturel de la Médina a été ouvert durant trois jours de fête, les 3, 4 et 5 septembre. Un monde fou était au rendez-vous de «Saveurs et Médina», thème choisi pour ces soirées inaugurales qui se sont poursuivies jusqu'à la fin des nuits ramadanesques. Une interrogation toutefois : la ferveur nouvelle pour la vieille ville de Tunis se poursuivra-t-elle le reste de l'année?
Cette opération pilote de restauration urbaine et d'embellissement a mis la partie nord de la Médina centrale sens dessus dessous pendant près de deux ans. On se souvient encore, la Médina s'était transformée en un immense chantier, un champ de bataille, livré aux maçons et aux concessionnaires publics, la Steg, la Sonède, l'Onas, Tunisie Télécom. Tous s'activaient à offrir aux promeneurs un itinéraire agréable d'un kilomètre qui part de la mosquée Ezzitouna pour aboutir à la zaouia Sidi Brahim Riahi. L'artère en question regorge de monuments importants ouverts au public et jalonnant les rues Sidi Ben Arous, la rue de la Hafsia, la rue du Pacha (devenue zone piétonne) et la rue du Tribunal : Dar Hamouda Pacha, Dar Lasram, le Club Tahar Haddad, le palais Kheïreddine et ses jardins, la médersa Bir Lahjar, Dar Ben Achour, la Maison du poète et sa tourbet, sises au Dar El Jaziri... des projets mixant la culture au tourisme s'y sont greffés, des restaurants, des galeries d'art, l'hôtel de charme «Dar El Médina», le Diwan Dar El Jeld et ses vitrines d'artisanat de qualité.
Une esthétique masquée par des années de poussière
Ce circuit, qui traverse trois places et placettes parmi les plus coquettes de la Médina de Tunis, révèle, aujourd'hui, les divers répertoires décoratifs de la vieille ville, brouillés par des tonnes de câbles torsadés qui pendouillaient lamentablement sur les façades, masqués à coups d'enduits et d'épaisses couches de poussière accumulés pendant des années. De magnifiques moulures art déco, de frises Art-nouveau, des piliers en pierre kadhel, des tuiles couleur terre et de grès coquillé d'Al Haouaria dans les diverses gammes du beige apparaissent sous la lumière du jour. Décapées, les menuiseries émergent dans des couleurs plurielles : vert câpre, rouge, bordeau, ocre, jaune, bleu de Prusse...
Une variété de tons qui réjouit le regard et une floraison de styles dans les traitements d'angles et les encadrements de portes qui crée à chaque coin de rue une nouvelle émotion esthétique. Et s'il fallait trouver un thème à ce circuit-là, ce serait : «Les architectures de la Médina».
Belle initiative prise par la municipalité de Tunis en collaboration avec les ministères du Tourisme, et du Commerce et de l'Artisanat pendant les dernières soirées ramadanesques pour animer ce cheminement bien éclairé, accessible et confortable pour les piétons (les pavages aussi ont été refaits) par des concerts de jazz (Place du Tribunal), de gnawa (Place de la Hafsia), de luth (Place Romdhane Bey, sur la rue Sidi Ben Arous et sur la rue du Tribunal), la sortie de boutbila pendant l'heure du s'hour. Des peintres se sont installés munis de leurs couleurs et pinceaux sur plusieurs sites de ce cheminement, d'autres, Leïla Triki, Lamia Chakroun, Noura Mzoughi, Rym Ben Mansour, très jeunes, ont exposé sur la place de la Hafsia, à même des tables, leurs créations. Des cafés ont ouvert ici et là. Le plus sympathique reste celui qui a élu domicile sur la place Romdhane Bey, devenue un petit bijou architectural. Sa petite échelle, la blancheur de ses murs sur lesquels ressort bien la couleur bleu foncé des portes et fenêtres des commerces qui la sertissent, ses sabbats comme sculptés dans la pierre, sa gannarya (moucharabieh), la belle perspective qu'elle offre sur la rue Sidi Ben Arous font de ce lieu, qui n'a pas désempli une seule soirée, un endroit convivial et chaleureux. Une petite boutique d'artisanat d'art vient d'y élire domicile. Mais à part cette enseigne et celle du cordonnier, très connu à Tunis pour ses escarpins fabriqués sur mesure, les autres commerçants de la placette ont manqué à l'appel nocturne de la Médina. Tout comme les fabricants de drapeaux de la rue du Pacha, dont le savoir-faire coloré et léger pourrait très bien s'intégrer dans la nouvelle dynamique touristique de la vieille ville. N'est-ce pas aberrant également qu'il n'y ait pas ici une seule bonne pâtisserie offrant un hlou traditionnel de qualité? Le Dar El Jeld dont la notoriété des pâtissières dépasse de loin les frontières de la médina pourrait peut-être mettre la main à la pâte…
Garder la mixité de la Médina
L'identité du circuit repose sur l'authenticité et la qualité. C'est ce qui le différencie de l'itinéraire des souks tout proches. Il faudra peut-être mettre en place des incitations économiques pour y attirer plus de boutiques d'artisanat haut de gamme, de librairies spécialisées, de petits restaurants à thème, d'ateliers d'artistes, de musées nichés dans les vieux palais. Jamila Binous, historienne et urbaniste et surtout guide érudit de la Médina, relève l'adhésion timide des habitants qui pourraient ouvrir leurs balcons et les égayer par des pots de fleurs.
Comme Jamila Binous avec laquelle il a partagé un travail militant en faveur d'une Médina heureuse, Abdelaziz Daoulatli, historien, ancien directeur de l'ASM et de l'Institut national du patrimoine, se réjouit du travail accompli. Il tire toutefois la sonnette d'alarme. Devant les foules bigarrées qui ont investi ce lieu de mémoire ces derniers temps, il s'inquiète : «Il ne faudra pas que la Médina se transforme en un ghetto pour touristes. Son équilibre et sa vie réelle dépendent de ses habitants, mais aussi de la mixité de ses fonctions et des catégories sociales qui y résident et travaillent».
Car si l'Unesco a inscrit en 1979 la Médina sur la liste du patrimoine mondial de l'humanité c'est bien à cause de l'homogénéité de la totalité de son tissu urbain portant un témoignage historique et culturel unique.
Et puis, question cruciale: la ferveur pour la vieille ville continuera-t-elle pendant le reste de l'année ? Après la fin de Ramadan et la clôture du festival de la Médina ?
Une promesse de Salah Belhaouane, responsable du café de la place Romdhane Bey : «On ne fermera pas. Notre climat se prête tellement bien aux terrasses et au plein air. Et puis, dans le cas d'aléas du temps, nous disposons aujourd'hui d'un matériel adéquat pour protéger les clients».
Le patrimoine aujourd'hui s'entretient avec un soupçon de couleurs, les processions, les danses ethniques d'ici et d'ailleurs, le chant lyrique, les spectacles de magie et de cirque. Et une touche de modernité : l'art contemporain sur les places et placettes, la vidéo sur les murs des palais, le jazz, la danse…Toutes ces expressions pourraient s'intégrer dans des thématiques et des programmes mensuels qui ne manqueront pas de faire de la Médina une ville d'art dont le cœur bat au rythme de la vie de ce vingt-deuxième siècle.
Autre question cruciale: la Médina s'étend sur 270 hectares. Les quartiers sud, aussi riches en monuments de tous genres attendent une action de rénovation. L'opération de restauration et d'embellissement de la Médina sera-t-elle étendue à d'autres zones de la vieille ville ?


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