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La fiction égyptienne fait peau neuve
Ramadan 2017
Publié dans La Presse de Tunisie le 25 - 05 - 2017

Dans quelques jours, les jeûneurs s'engloutiront dans la boîte à miracles qu'est la télévision. A part les feuilletons tunisiens, 36 fictions égyptiennes seront injectées dans les ondes.
Il n'est plus possible pour les accros à la fiction d'imaginer un Ramadan sans feuilletons. Ce qui arrange bien les producteurs, car cela donne plus de visibilité à leurs produits. Tandis que les Tunisiens trimballent leurs dossiers d'un bureau à l'autre cherchant un acheteur pour leur scénario, ou un éventuel sponsor, les Egyptiens, eux, entament leurs pourparlers, à peine le dernier épisode de leur précédente fiction diffusé. Ce sont, pour la plupart, des hommes d'affaires qui se sont convertis à la production télévisuelle. Ils investissent leur argent pour en gagner beaucoup plus et ils consacrent leur temps à trouver le bon scénario, le bon acteur (ou actrice) qui va porter le sujet, le bon partenaire financier et surtout le meilleur acheteur qui diffusera leur produit en exclusivité, donc achètera l'épisode au prix le plus élevé.
En Egypte, la fiction télé est une industrie qui ne cesse d'évoluer, malgré la crise qu'elle a vécue pendant la période post-révolution et qui a fait chômer pas mal de scénaristes, réalisateurs, acteurs et techniciens. Mais cette crise a permis aux professionnels du secteur de réfléchir à la nécessité de changer leur manière de faire. Le secteur souffrait déjà de la fiction syrienne qui avait envahi le marché arabe et qui avait détourné tous les financiers du Golfe. A peine ont-ils trouvé la solution en invitant réalisateurs et acteurs syriens à mettre leurs noms en haut du générique qu'ils se sont retrouvés face à la «menace turque». Les feuilletons venus d'Istanbul et doublés en syrien accrochent les téléspectateurs arabes d'une manière inimaginable. Ces derniers se laissent emporter par les intrigues les plus abracadabrantes et qui s'étalent dans le temps (cela dépasse parfois les 300 épisodes). Cette adhésion forte à la fiction turque s'explique par un professionnalisme à tous les niveaux (écriture, jeu, mise en scène, costumes, décors, etc.). Que demande-t-on à un feuilleton sinon de mettre entre parenthèses le temps de la vie réelle qui devient de plus en plus pénible?
Après l'énorme succès de «Harim soltane», certains professionnels de la fiction égyptienne se sont dit : nous sommes capables de faire la même chose. Et ils ont réalisé un copier-coller appelé : «Saraya Abidine». Le flop total !
Mais d'autres producteurs ont fait preuve de plus d'intelligence. Ils ont pris la menace turque très au sérieux. Ils se sont dit : pour préserver notre part de marché, il faut miser sur la qualité et se débarrasser essentiellement de l'hégémonie ou la suprématie de la star. Cette dernière constitue bel et bien la plaie secrète de la fiction égyptienne. Les bailleurs du Golfe exigent tel ou tel nom en haut du titre. C'est le deal pour libérer les fonds. Du coup, la star choisie s'approprie tous les pouvoirs. Elle intervient sur le scénario, au casting, et impose, quelquefois, le dénouement qui flatte son ego. Toute l'équipe du feuilleton devient ainsi, suspendue à ses décisions. On ne tournera qu'après validation de Monsieur ou Madame la star.
Il fallait oser prendre des risques, proposer des «ouarak» (c'est ainsi qu'on appelle scripts ou scénarios dans le jargon égyptien) écrits par des inconnus, mais intéressants, modernes et réalistes et choisir pour le premier rôle, une étoile montante au lieu d'une grande star trop médiatisée.
C'est ainsi que des producteurs se sont hasardés avec la jeune scénariste Meriem Naoum et la réalisatrice Kemla Abou Dhikri dans «Bint ismouha Zat». Une histoire de femmes qui raconte l'Egypte à travers la vie de Zat, des années 60 jusqu'au jour «J» de la révolution, le 25 janvier 2011. Une manière de tourner une page de l'histoire avec un grand «H» et de l'histoire tout court de la fiction. Le même duo féminin a encore réussi son coup avec «Sijn enissa» (Prison des femmes) où la nouvelle star Nelly Karim a carrément déclassé Yousra au box office.
Grâce à ces feuilletons, porteurs de propos féministes, progressistes et utiles pour la société égyptienne qui gagnerait, elle aussi, à faire sa révolution culturelle, la fiction égyptienne a retrouvé sa place au marché. Les producteurs qui ont finalement fait confiance au téléspectateur en lui servant autre chose que du «débilitant» et d'«infantilisant» ont fini par gagner.
Ces dernières années, les titres qui mettent le doigt sur les maux de la société égyptienne pour communiquer un message «moral» dans le sens «constructif», ne manquent pas. «Taht essaytara», écrit par Meriem Naoum et réalisé par Tamer Mohsen, parle de la drogue, ce grand fléau dont souffre la société égyptienne depuis la nuit des temps. Mais ce feuilleton donne à comprendre l'addiction. Il explique que c'est une vraie maladie et qu'elle se soigne. Alors que nos feuilletons tunisiens, excités par la liberté de l'expression, s'amusent à traiter ce genre de sujets d'une manière irresponsable, non professionnelle et très superficielle, les Cairotes mettent toute leur énergie à se documenter et à trouver la meilleure manière d'aborder le sujet.
Toujours sur la base d'un scénario écrit par Naoum, Chawki Mejeri, le réalisateur tunisien devenu célèbre dans son propre pays grâce à des feuilletons réalisés et produits en Orient, a mis en images une histoire qui avait tout l'air d'un crime à résoudre. Mais il s'avère, grâce au récit, qu'il s'agit des dysfonctionnements d'une société en flagrant délit de dérapage. «Chute libre», tel est le titre, fait un plan serré sur le milieu psychiatrique habité par des femmes victimes de la domination masculine, de certains tabous, règles sociales et religieuses.
Un certain mode de croyances est en train d'être ébranlé et remis en question à travers une nouvelle fiction égyptienne. Les gens du milieu ont enfin compris que pour interdire l'accès aux imitateurs du diable (les obscurantistes), la télé est l'arme la plus accessible et la plus efficace. Même pour amuser le peuple, et lui permettre de s'évader un peu de ses petits et grands malheurs, il vaut mieux des histoires bien écrites et des images consistantes qu'un discours mal ficelé et qui accorde, sans en avoir l'intention, plus de crédit et de valeur à l'ennemi.
En cette année 2017, la boulimie feuilletonesque égyptienne (car c'en est une) continue. On injectera sur les ondes 36 feuilletons, de tous les genres : action, historique, crime, drame social, drame psychologique, comédie et même du fantastique.
A part le fait de varier les genres, les producteurs égyptiens assument désormais l'idée d'engager des non-Egyptiens dans les premiers rôles, tel que la Syrienne Kenda Allouch dans «Hagar Gohanam» (Les pierres de l'enfer) et dans un rôle secondaire et non moins important, la Tunisienne Feriel Graja alias «Feriel Youssef». Ils assument même le fait de montrer la vie quotidienne d'une certaine catégorie de la population qui se situe un peu au-dessus de la classe moyenne. Son langage et son mode de vie sont à la page et les décors très Fung shui (*) permettent au spectateur de se projeter plus facilement.
Cela dit, ces chers Egyptiens n'ont pas fini de nous servir un genre bien à eux qu'on appelle «les feuilletons saïdi» qui traitent de patriarches et de guérillas entre familles du sud et où on ne lésine pas sur la teinture de cheveux et les moustaches qui se décollent. Ce type de fiction qui a fait la gloire de certains auteurs est quand même en train de disparaître avec l'arrivée de réalisateurs de différentes nationalités arabes, et qui ont fait leurs études dans de prestigieuses écoles de cinéma du monde. Ces derniers apportent désormais plus de crédibilité aux personnages représentant des êtres dans un monde possible, et des images «autoritaires» qui assurent.
Mais, parfois, il y a tromperie sur la marchandise. L'authenticité, tant défendue dans les feuilletons saïdi, se perd dans une volonté d'«américanisation». C'est bien de voler ce qu'on aime chez les Américains, mais encore faut-il être super créatif et ne pas contaminer les aspects les moins fictionnels du récit. Le spectateur ne demande qu'une chose : croire à la vérité de ce qu'il sait être faux.
(*) Une conception philosophique chinoise de l'harmonisation de l'environnement.


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