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Le mariage a-t-il perdu son charme ?
Reportage — Une société en mutation continue
Publié dans La Presse de Tunisie le 13 - 07 - 2017

Dans notre société où tout tourne autour de l'institution de la famille : mode de vie et consommation, où la vie en couple est encore la norme, on constate que plusieurs personnes en âge de mariage profitent encore et pleinement de leur liberté. Ils sont de plus en plus nombreux à continuer à vivre seuls. Pour certains, il s'agit d'un choix qu'ils assument pleinement. Pour d'autres, le célibat est loin d'être un choix réfléchi, mais plutôt une réalité amère.
Ainsi, la peur de s'engager a touché un grand nombre de nos jeunes. Ce refus d'engagement peut ne durer qu'une courte période, mais ce qui est remarquable, c'est que le célibat s'est transformé en un mode de vie pour certains Tunisiens. L'institution du mariage aurait ainsi perdu son charme chez plusieurs jeunes gens.
Une vie sans engagement
Le premier argument évoqué par un grand nombre des interviewés est le manque des moyens. Cherté de la vie, chômage, revenu faible, crise de logement, charges familiales..., des facteurs qui ont poussé des femmes et des hommes tunisiens à choisir le célibat.
De ce fait, le coût de mariage est jugé effroyable. En moyenne, un mariage coûte au bas mot, aujourd'hui, tous détails compris (logement, meubles, bijoux, cadeaux, cérémonie, troupe musicale....) entre 15 et 20.000 dinars. Ainsi, la hausse des prix des dépenses liées au mariage est l'un des principaux arguments avancés par de nombreux jeunes pour expliquer la remise en question du mariage.
«Les préparatifs ne cessent de se compliquer. On ne se contente pas du minimum. La fête du mariage semble être un obstacle, voire un cauchemar. Aujourd'hui, les jeunes perçoivent le mariage comme un investissement lourd. Certains couples passent deux à trois ans à économiser pour pouvoir faire face aux frais. De nombreux couples se retrouvent après le mariage, avec un crédit sur le dos. Une situation embarrassante pour une nouvelle vie. J'ai un ami qui a été obligé après quelques mois de mariage de vendre ses meubles», confie Mounir, fonctionnaire, la trentaine.
M. Abdessatar Sahbani, sociologue et responsable de l'Observatoire social tunisien, parle du recul de l'âge de mariage. Outre les facteurs financiers et économiques, ce phénomène est dû essentiellement aux grandes mutations que connaît la société tunisienne. Il explique que «dans la société traditionnelle, on se marie pour découvrir la vie sensuelle. Pour cette raison, on se mariait très jeunes. Actuellement, notre société est en train de changer d'une manière radicale. Les jeunes sont plus ouverts et épanouis dans une société où les relations hors mariage sont devenues institutionnelles. Le nombre d'enfants nés hors mariage ne cesse d'augmenter».
Le sociologue évoque, également, d'autres causes du recul de l'âge de mariage, notamment l'autonomie spatiale et financière, l'éclatement de la famille, l'hyperurbanisation de la société qui a créé «l'anonymat», ainsi que la démocratisation de la consommation. «Ces facteurs ont donné naissance à des structures parallèles à la famille. Dans notre société, il y a de nouvelles formes de relations où le problème sensuel est résolu», ajoute M. Sahbani.
Beaucoup de jeunes ne voient pas, donc, l'utilité d'un engagement à vie. Alors que la majorité des gens pensent que le célibat est une malédiction et les célibataires sont des personnes ratées, ces derniers vivent pleinement leur vie. De jeunes hommes et même des filles préfèrent avoir un partenaire sans s'engager officiellement. M.A, la quadragénaire, est parmi ces hommes qui ont opté pour le célibat. «Tout d'abord, il faut savoir ce qu'on veut et ce qu'on ne veut pas. Pour moi, si j'étais attaché à l'institution du mariage, je me marie même avec un petit budget. Mais pourquoi se marier pour divorcer le lendemain. Donc, pour penser à vivre à deux, il faut tout d'abord être en harmonie avec soi- même et ne pas être obligé de répondre aux exigences de la société. Personnellement, j'aime bouger, être libre et sans contraintes. Le mariage a un effet anesthésiant et accablant», déclare M.A qui ajoute : «J'ai un bon travail et une bonne hygiène de vie. Je fais du sport et je sors avec mes amis. Ma copine comprend mon choix et le respecte».
La peur de l'échec
D'autre part, l'institution du mariage n'a plus les mêmes valeurs. Elle a perdu son charme. Aujourd'hui, le taux de divorce atteint un niveau alarmant. On enregistre annuellement 12.000 cas de divorce. Plus inquiétant encore, la Tunisie se place au quatrième rang dans le classement mondial pour ce qui est du taux le plus élevé de divorce. Selon l'Institut national de la statistique, 17% des mariages finissent par un divorce en Tunisie, soit un mariage sur six. Les problèmes financiers viennent en premier lieu, ensuite la violence conjugale avec 22,7%, la stérilité de l'un des partenaires et 13% de l'adultère ou de la mésentente sexuelle.
La peur de l'échec est une cause pour fuir l'institution du mariage. «L'engagement à vie me fait peur», murmure Molka, 21 ans, étudiante. Cette jeune fille est une enfant du divorce. Quand elle avait 7 ans, ses parents ont choisi de mettre fin à leur union. Elle a vécu tant de moments difficiles avec sa maman. Aujourd'hui, Molka refuse catégoriquement de s'engager à vie. «Je sais très bien ce qu'est un mariage raté. J'ai souffert, énormément, des disputes quotidiennes de mes parents. Ma mère a été victime de violence verbale et physique. L'institution du mariage n'est plus un lieu de sécurité. Donc, pourquoi faire vivre à mes enfants le même cauchemar. Je ne me marierai jamais».
Ainsi, la société moderne a développé des phénomènes sociaux qui ont bouleversé la notion de mariage. Des valeurs morales telles que le respect, la tolérance, l'amour et le sacrifice, considérés comme les conduites principales de la réussite du mariage, ne sont plus ce qu'elles étaient. Nos jeunes sont impatients, douteux. Ils ne sont pas tolérants et ne se respectent plus comme c'était le cas par le passé. De ce fait, les problèmes s'accumulent et les besoins quotidiens accentuent la situation. Notre société moderne, donc, a développé de nouveaux principes. L'égoïsme et l'intolérance se présentent ainsi comme les causes principales de l'échec de nombreux mariages.
Mais, malgré le taux élevé de divorce, il y a des mariages réussis. «Je suis mariée depuis 15 ans. J'ai deux garçons et une fille. Il faut dire que dans un couple, il est normal et même parfois bon de se disputer. Mais nous gardons toujours intact le respect mutuel», argumente Fatma, fonctionnaire. Ainsi, quoi qu'on en dise, pour plusieurs hommes et femmes, le mariage a gardé son charme. Ils sont prêts à s'engager dans une relation sérieuse. Sabra, une jeune femme de 25 ans, est dans l'attente d'une âme sœur, un homme qui l'inspire pour un engagement à vie. «J'ai toujours rêvé de construire une famille et d'avoir des enfants».


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