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La société tunisienne est-elle machiste ?
Publié dans La Presse de Tunisie le 13 - 08 - 2017


Par Brahim OUESLATI
Sous quel angle pourrait-on aborder la Fête de la femme en Tunisie ? Sous l'angle de la législation pour dire et répéter que notre pays est pionnier dans ce domaine et qu'il est un modèle unique dans son environnement arabo-musulman ? Car, il serait fastidieux de rappeler, à chaque occasion, que le Code du statut personnel (CSP) promulgué par décret beylical le 13 août 1956 et annoncé en grandes fanfares par Habib Bourguiba, alors président du Conseil, reste à nos jours l'un de grands acquis de l'indépendance et qui, à cette époque, avait constitué une grande avancée pour les femmes tunisiennes. Avec l'abolition de la polygamie et de la répudiation et l'instauration du divorce judiciaire, la femme tunisienne acquiert un statut inédit dans la société tunisienne et inégalé dans le monde arabo-musulman. Les craintes soulevées après la déposition de Bourguiba en novembre 1987 par celui qui était son Premier ministre, Zine El Abidine Ben Ali, ont été vite dissipées par ce dernier qui, non seulement ne l'a pas remis en cause, mais l'a même renforcé, en particulier avec l'amendement du 12 juillet 1993. Cet amendement donne, notamment, le droit à la femme de transmettre son patronyme et sa nationalité à ses enfants au même titre que son époux, même si elle est mariée à un étranger, à la seule condition que le père ait donné son approbation.
«La tentation obscurantiste»
Mais c'est après le 14 janvier 2011 et l'arrivée de la Troïka au pouvoir à l'issue des élections de l'Assemblée nationale constituante d'octobre 2011, que les menaces sur les acquis de la femme et la remise en cause du CSP ont été les plus persistantes. De retour en Tunisie, après un exil forcé de plus de vingt ans, le chef du mouvement Ennahdha, Rached Ghannouchi, a affiché, dans son discours, «son engagement à accepter le Code du statut personnel ainsi que toutes les dispositions sur l'égalité homme-femme». Mais il fut contredit par des slogans islamistes appelant à l'application de la «charia» comme base du corpus juridique. Des voix se sont, alors, élevées pour exiger le rejet pur et simple du CSP, relayées par certains médias en mal d'inspiration et de repères. Les Tunisiennes et avec elles la société civile progressiste ont eu peur, craignant que les islamistes ne leur imposent une nouvelle culture inspirée de l'idéologie wahhabite et calquée sur celle des Talibans. Avec l'apparition des habits afghans, l'allongement des barbes et le port du voile intégral, la peur avait gagné les cœurs et les esprits, fait froid dans le dos et menacé des acquis qu'on croyait irréversibles. Des enturbannés ont débarqué en Tunisie à l'invitation de partis et associations ayant des connexions avec le jihadisme international, pour prôner l'excision des filles et leur apprendre comment porter le voile. La «tentation obscurantiste» a plané sur le pays.
La bataille des «filles de Bourguiba»
Présentes aux premières loges lors du combat pour l'indépendance, dans la construction de la Tunisie moderne et lors de l'instauration de la IIe République, les femmes tunisiennes, aidées par une élite progressiste et éclairée, ont engagé une véritable bataille pour s'opposer à cette «islamisation rampante» qui visait essentiellement les acquis de l'indépendance, de manière générale, et le statut de la femme en particulier. Un combat fut engagé au sein même de la Constituante, contrôlée par Ennahdha, autour de la place de la religion dans la nouvelle Constitution, de l'instauration de la «charia» comme source fondamentale de la législation et de la place de la femme dans la société. L'adoption, par la commission de législation générale, d'un projet d'article de la future Constitution consacrant «la complémentarité de la femme avec l'homme» a fait enfler la polémique et soulevé une mobilisation générale au sein de la gent féministe, laquelle mobilisation a réussi à faire tomber l'article de la discorde qui visait «la suppression du principe de l'égalité des sexes et exprime le rejet total des droits humains de la femme et porte un coup à sa dignité et sa citoyenneté».
«Les filles de Bourguiba» ont réussi à faire basculer toute la donne au cours des années ayant suivi le 14 janvier 2011. Elles ont fait échouer toutes les velléités d'une remise en cause des acquis. Et si dans plusieurs pays, les femmes doivent encore lutter pour la reconnaissance de leurs droits les plus élémentaires, comme l'accès à l'école et à la citoyenneté, le droit à un travail rémunéré, en Tunisie la femme dispose, aujourd'hui, d'un statut que lui envient plusieurs de ses semblables, même dans les démocraties les plus ancrées. L'adoption, le 27 juillet dernier, d'une nouvelle loi sur l'éradication de la violence contre les femmes et sa promulgation, le 10 août, par le président de la République, est venue abolir des dispositions rétrogrades et renforcer l'arsenal juridique de protection de la femme.
Il est vrai que, partout, la femme gagne du terrain et que, partout, les thèses féministes rencontrent, non sans difficultés, l'adhésion des décideurs, y compris dans les plus hautes sphères de l'Etat. Mais, c'est plutôt, au niveau des mentalités qu'on devrait, le plus agir. La société tunisienne demeure marquée par le phénomène du machisme, «suprématie du mâle, faite par et pour le mâle». Les associations féminines et féministes doivent faire preuve de plus de vigilance et se transformer, s'il le faut, en «chiennes de garde» pour lutter contre la «violence machiste», laquelle englobe, entre autres, violence physique, harcèlement et sexisme et qui ne sont que de vieux réflexes sexistes. Ce que sanctionne la nouvelle loi. Le combat se poursuit.


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