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«Le patrimoine des XIXe et XXe siècles est menacé»
Entretien avec Zoubeir Mouhli, Directeur Général de l'Association de Sauvegarde de la Médina de Tunis
Publié dans La Presse de Tunisie le 30 - 03 - 2018

Suite au nouveau projet de loi sur les immeubles menaçant ruine qui confère au ministère de tutelle le pouvoir de décider ou non de la démolition de tout monument à valeur patrimoniale présentant un risque d'effondrement, les architectes et passionnés de vieilles bâtisses se sont mobilisés pour dénoncer cette nouvelle initiative. Zoubeir Mouhli, directeur général de l'Association de sauvegarde de la Médina de Tunis, en fait partie. Entretien.
Que pensez-vous du projet de loi IMR ?
Cela nous a un peu surpris ! La conservation du patrimoine tunisien est perçue comme étant à un stade beaucoup plus avancé que dans les autres pays arabes. Quand cette loi est apparue, la législation concernant le patrimoine a été complètement ignorée. Notamment le code du patrimoine. Nous ne sommes pas contre la prise d'initiatives, mais il ne faut pas confondre les constructions ordinaires et les constructions historiques. C'est ce que cette loi fait et cela facilite la précipitation. Par exemple, certains bâtiments sont classés patrimoine de l'Unesco, et cette loi va à l'encontre de cette classification. Sur le plan international, ce n'est pas possible.
Pourquoi détruire plutôt que de reconstruire ?
Ce sont des solutions de facilité. Nous n'avons pas bien assimilé l'importance du patrimoine. Les pouvoirs publics ont un regard sur le court terme. Il y a un manque de terrains en centre-ville pour construire de nouveaux immeubles, et la spéculation immobilière est conséquente. Il faudrait avoir un observatoire sur ces immeubles et prévoir des programmes. Ce sont des immeubles habités par des gens qui n'ont pas les moyens. Alors pourquoi ne pas proposer un prêt à faible taux d'intérêt pour leur permettre de restaurer leurs habitations ? C'est ce que la municipalité de Tunis avait fait avec le projet des oukalas. 500 maisons avaient été réhabilitées. Mais l'Etat n'a pas pris le relais, et tout le système financier est tourné vers le neuf. Le patrimoine des XIXe et XXe siècles est fortement menacé. Or, il y a parfois des chefs-d'œuvre. C'est une loi qui prétend défendre les habitants mais elle va à l'encontre de leurs intérêts. Il faudrait insister davantage sur un partenariat entre le public et le privé pour restaurer le patrimoine.
La société a-t-elle conscience de l'importance de la sauvegarde du patrimoine ?
Il y a une véritable prise de conscience mais cela n'est pas nouveau. Déjà, la destruction du Palmarium avait mobilisé la société civile. De plus en plus d'associations se mobilisent, notamment après la révolution. Il y a une inquiétude de la société. Les associations sont allées à la rencontre des députés. Une pétition a également été lancée. Les gens savent qu'ils ont droit au patrimoine, droit à la culture. Le cliché récurrent sur le "patrimoine colonial" est un argument lorsque l'on a des prétentions spéculatives.
Je ne nie pas un certain désintérêt d'une partie de la population, qui a d'autres propriétés, d'autres besoins sociaux. Mais le patrimoine n'est pas un luxe, c'est un vecteur économique. Il y a beaucoup de quartiers qui vont disparaître alors qu'ils peuvent servir l'image de la capitale.


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