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La bulle spéculative ne cesse de gonfler
Enquête : L'envolée des prix du ciment
Publié dans La Presse de Tunisie le 09 - 08 - 2011

• Le coût d'une livraison, par camion, de Bizerte à Tunis est passé de 150 à 2.000 dinars.
• Les grossistes mettent le paquet pour détourner les camions vers leurs entrepôts.
• Le ciment en sac de 50 kg constitue 85% de la demande du marché.
Chaque fois qu'il est question de pénurie, on a droit à des hausses de prix considérables. Mais, pour expliquer la dernière flambée du prix du ciment, en principe homologué, le phénomène est beaucoup plus complexe, voire spectaculaire. En effet, les explications restent floues, et parfois sans fondement, et tout le monde est pointé du doigt comme étant la première cause du renchérissement de ce matériau. Pénurie, spéculation, constructions anarchiques, favoritisme, sit-in, grèves… autant de facteurs qui ont contribué à cette situation préoccupante. D'habitude, les prix grimpent d'un cran pendant le période d'été, marquée par des conditions favorables à la construction, et surtout par le retour des Tunisiens de l'étranger. Mais cette année, l'envolée des tarifs a suscité l'intérêt de tout un chacun. Désormais, les sacs de ciment de 50 kg se négocient à plus de 15 dinars, au lieu de 6,500 dinars. Force est de constater que les prix ont plus que triplé et tous les opérateurs déplorent les répercussions néfastes. Absurde, aucun n'a bénéficié du surplus et tout le monde est victime.
Ainsi, les promoteurs immobiliers, transporteurs, grossistes, détaillants, mais surtout le client final ont subi de profondes secousses dans leurs projets et leurs budgets.
Le client final et les promoteurs tirent la sonnette d'alarme
Comme toujours, c'est le client final qui paye une facture salée. Leurs budgets, souvent des crédits bancaires, ne permettent plus d'achever leurs constructions. Certains ont tout simplement renoncé à leurs projets de constructions. En observant sa villa en cours de construction, M. Laarbi regrette même d'avoir pensé de retaper à neuf sa résidence. Sur un ton grave, il rappelle : «Avec le maître maçon, on a prévu un budget de 25 mille dinars pour les travaux de rénovation». Et d'ajouter « Hélas, cette somme n'a servi qu'à près de 60% du projet, soit seulement le rez-de-chaussée». En montrant l'étage inachevé, il note : «j'ai épuisé toutes mes provisions, je ne peux plus continuer…». Malgré tout, M. Laarbi positive toujours : «J'espère qu'un jour l'un de mes enfants pourra en profiter». Son voisin n'est pas plus chanceux. Il précise : «Avec les quelques sacs de ciment en stock, je vais m'arranger pour viabiliser la maison».
Représentant les opérateurs du bâtiment et des travaux publics, M. Chokri Driss, précise : «Cette crise n'a que des effets négatifs sur les bâtisseurs. On a du mal à approvisionner nos chantiers»
Entre deux maux, il faut choisir le moindre. Pour ces professionnels, l'arbitrage est très délicat. Sans les sacs de ciment, les promoteurs risquent de dépasser les délais d'exécution prédéfinis dans les clauses du contrat. D'où le calcul des pénalités de retards qui vont fausser les prévisions, voire aggraver leurs situations financières.
Pour respecter ces délais, les promoteurs seront contraints d'acheter le ciment aux prix du marché noir, de 15 à 20 dinars. Et puisque les contrats stipulent explicitement, a priori, la valeur de la construction, il est impossible de répercuter cette hausse des prix sur les clients. D'où les promoteurs grignoteront leurs marges bénéficiaires. Ainsi, leur rentabilité est en péril.
Cette situation est due, selon M. Driss, à la perturbation de l'équilibre du marché du ciment. En effet, la hausse sensible de la demande, notamment les constructions anarchiques, et la cessation d'activité de la cimenterie d'Enfidha explique le déséquilibre. Puis, les pratiques spéculatives de certains intermédiaires ont fait sombrer les comptes. «Toutefois, la mise sur le marché des quantités prévues à l'exportation vers le marché libyen peut atténuer le déséquilibre», positive le professionnel.
Les grossistes achètent et vendent au noir
En remontant la chaîne de distribution, l'un des grossistes opérant sur le Grand Tunis évoque le problème de l'approvisionnement comme source de la flambée des prix. En effet, le rythme de production des cimenteries n'est pas en mesure de satisfaire toutes les demandes. Il s'ensuit que les files d'attente s'allongent jour après jour. «Les délais de livraison remontent à 10 jours», précise le commerçant. «Même à l'intérieur de l'usine le rythme est trop lent. Le chargement d'un camion se fait en 12 heures, contre une heure et demie en temps normal» rappelle-t-il. Face à cette situation, les transporteurs ont exigé une majoration des prix. Le voyage Bizerte-Tunis a atteint les 2.000 dinars, au lieu de 150 dinars. Le calcul est simple. Le transporteur loue le camion à 150 dinars la journée. La dizaine de jours d'attente coûtera, alors, 1.500 dinars. Sans parler de la spéculation des grossistes qui mettent le paquet pour changer la direction du camion chargé. Chacun mise quelques centaines de dinars pour détourner le camion vers ses dépôts. Partant de l'explication du commerçant, l'envolée des prix du ciment est donc largement justifiée par la hausse vertigineuse des coûts de transport et le «détournement» des camions chargés par les spéculateurs.
Pourtant, le ciment est un produit à très faible rentabilité. La marge d'un grossiste ne dépasse pas 2,500 dinars par tonne vendue. Pis, pour compenser une éventuelle perte d'un sac de ciment, coûtant 6 à 7 dinars, le commerçant doit vendre trois tonnes. Que dire avec les nouveaux coûts de revient? Les grossistes n'ont aucune chance de générer des bénéfices de la vente du ciment, même avec la vente au noir. Donc, pourquoi s'acharner pour l'acquisition d'un tel produit déficitaire? Pour expliquer, le commerçant précise que le ciment est un produit d'appel. «Le client se présente à nos locaux avec une liste de matériaux de construction, dont le ciment figure en premier rang», note-t-il. Et d'ajouter : «Sans les sacs de 50 kg on trouvera beaucoup de mal à écouler notre marchandise».
Selon le grossiste, il est indispensable de forcer les industriels à augmenter leur production. L'importation ne sera qu'une solution de court terme, dont les résultats ne sont guère garantis. D'ailleurs, les consommateurs préféreront les marques nationales.
Encourager la consommation du ciment en vrac
Si tout le monde recherche cette denrée, c'est parce qu'elle se fait de plus en plus rare chez les producteurs. De Bizerte à Gabès, en passant par Jbel El Oust, les files d'attente se font de plus en plus longues devant les cimenteries. Mais du côté d'Enfidha, la cimenterie a tout simplement cessé son exploitation. Cet opérateur de taille assure près de 27% des besoins du marché national. De plus, sa position géographique permet de livrer six gouvernorats. Sa fermeture a aggravé sensiblement l'équilibre du marché. L'arrêt est dû aux tensions sociales à la région d'Enfidha. Les habitants du village limitrophe avec la carrière du ciment ont confisqué le matériel d'extraction et de transport.
En analysant la situation actuelle du marché, M. François Cherpuon, directeur général de la cimenterie d'Enfidha, précise : «Le problème relève de l'homologation des prix et de la structure de la consommation du ciment en Tunisie». «L'homologation nécessite la fixation d'un prix qui assure la rentabilité à tous les opérateurs du secteur, notamment les cimenteries, les transporteurs, les grossistes et les détaillants. Ainsi, l'Etat jouera son rôle de régulateur du marché» précise l'expert. Il va sans dire que les prix fixés n'arrangent les intérêts d'aucun intervenant. D'où, avec la quasi absence des équipes de contrôle économique, le non-respect du prix homologué est devenu la règle sur le marché. Chacun fixe, à sa guise, son coût de revient et sa marge bénéficiaire. On ne cesse de rappeler que tout se répercute sur le budget limité du consommateur. «L'homologation des prix a fragilisé tout le secteur», ne cesse de rappeler le directeur général. Et d'ajouter : «Le citoyen tunisien pense toujours qu'il est entouré d'une bande de voleurs et que les autorités publiques l'ont laissé seul face au fait accompli». A en croire l'expert, tout le monde souffre d'une politique d'homologation non adaptée. Donc au lieu de chercher à criminaliser les intermédiaires, il faut réviser les politiques tarifaires et assainir les circuits de distribution:
S'attardant sur la structure de la consommation, l'expert explique: «Les sacs de ciment constituent 85% de la demande sur le marché, contre seulement 15% pour le ciment en vrac. Soit l'inverse du marché européen». En effet, ces sacs en carton imprimés coûtent de plus en plus cher sans avoir un avantage considérable pour le stockage ou le transport. Déjà, le produit n'est pas destiné au stockage, mais pour une utilisation rapide. «Pour gagner en coûts d'emballage et profiter de l'abondance relative du ciment en vrac, il est judicieux de changer les habitudes d'utilisation», avance-t-il.
D'où l'idée d'encourager l'utilisation du ciment en vrac par la professionnalisation des constructeurs. C'est donc une piste privilégiée pour garantir la stabilité du marché.


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