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Développer une nouvelle culture de l'investissement
Economie d'endettement et finance directe - Entretien avec le président du Conseil du marché financier
Publié dans La Presse de Tunisie le 14 - 11 - 2012

«Les sources de financement, banques et Bourse, ne sont pas exclusives, elles peuvent être cumulatives. Le marché financier est donc une des solutions majeures pour le renforcement des capacités financières de l'entreprise »
«Si on arrive à appliquer les circulaires de la Banque centrale de Tunisie, les crédits bancaires seront de moins en moins accessibles et on assistera à une migration des demandeurs de financement sur le marché alternatif»
Les performances du marché financier sont tributaires du rendement des structures qui le composent. Ces structures publiques et privées sont chapeautées par le Conseil du marché financier (CMF). Il s'agit d' une autorité administrative indépendante dotée de la personnalité civile et de l'autonomie financière afin de garantir sa neutralité et lui conférer les prérogatives de puissance publique lui permettant d'assurer son rôle de régulateur du marché financier tunisien. Pour en savoir plus sur les mécanismes et les composantes du marché financier, on a rencontré M. Salah Sayel, président du CMF.
En introduction, le président du CMF indique que le conseil est « composé de juges et d'experts, le CMF est en mesure de publier les décisions générales qui fixent les règles et les pratiques professionnelles du secteur. De même, il contrôle et reçoit des plaintes ». Cette autorité pourrait, dans certains cas, infliger des sanctions qui peuvent aller jusqu'à cinq fois le bénéfice net.
Globalement, il estime que les composantes du marché financier sont dotées de structures conformes aux standards internationaux. De la Bourse, dont les systèmes de cotation et son système de parquet sont des plus performants, au dépositaire central, la Sticodevam, qui assure le dénouement des opérations dans les meilleures conditions, en passant par les intermédiaires en Bourse, tous les préalables semblent réunis pour que le marché fonctionne à plein régime. « Toutefois, les réalisations restent en deçà des objectifs fixés depuis les années 90 », martèle-t-il. Et d'ajouter: «Cela mérite une nouvelle culture d'investissement ».
Le premier obstacle au développement du marché financier réside, selon lui, en l'ancrage de la dimension familiale dans les entreprises nationales. « Pour pallier cet obstacle, nous avons créé des titres qui respectent cette culture», note-t-il. Il s'agit, entre autres produits financiers, des actions sans droit de vote. Il explique: «En contrepartie de dividendes prioritaires pour les nouveaux associés, les propriétaires fondateurs de l'entreprise continuent à la gérer à leur guise, sans aucune interférence ». Mais cela n'a pas engendré les flux prévus. Selon le président du CMF, « en général, ces entrepreneurs craignent la transparence. Car ceux qui sont transparents sont ceux qui payent l'impôt et qui sont ouverts aux contrôles ».
Le deuxième obstacle concerne les épargnants, dont il distingue deux types : les institutionnels et les petits épargnants. Pour les premiers, le système actuel de compensation, avec l'évolution de la pyramide des âges, serait contraint de fructifier ses fonds sur la marché financier. Mais jusque-là, les fonds des caisses de retraite n'ont pas encore alimenté le marché. « C'est dans l'intérêt de la Caisse et des retraités qu'il faut capitaliser et rentabiliser les cotisations », insiste M. Sayel. Pour les petits épargnants, la question qui se pose est de savoir si le Tunisien dispose d'une épargne suffisante à orienter vers le marché financier, bien que les augmentations de salaires soient fort significatives. Dans cette perspective, « le Conseil du marché financier œuvre à la protection des droits des épargnants tout en assurant l'intégrité des transactions sur le marché financier. Dans ce cadre, le CMF agit en toute impartialité vis-à-vis de tous les intervenants. Il est d'ailleurs indépendant de toute autre autorité administrative ou ministérielle de par les textes qui le régissent. Cette indépendance du régulateur financier est un principe international consacré dans tous les marchés financiers de par le monde », rappelle-t-il.
Au niveau technique, une autre barrière limite le développement du marché, notamment l'absence de courbe de taux.
Appel public à l'épargne régionale
Pour le marché alternatif, les procédures compliquées sont de nature à alourdir la charge des entreprises. Ce qui explique, dans une large mesure, la réticence des promoteurs à ce marché. Mais, « si on arrive à appliquer les circulaires de la Banque centrale de Tunisie, les crédits bancaires seront de moins en moins accessibles et on assistera à une migration des demandeurs de financement sur le marché alternatif», explique-t-il.
Egalement, dans les régions, pour développer le tissu économique, ajoute-t-il, nous devons développer la notion d'appel public à l'épargne régionale. « Nous œuvrons à développer le capital investissement dans les régions. Déjà, depuis 2011, on contrôle les Sicar pour vérifier la réalisation des projets», rappelle le président du CMF. Ainsi, les fonds communs de placement à capital risque financent les petits projets dans les régions dont les fleurons s'adresseront plus tard à la Bourse.
L'objectif de 300 entreprises cotées est bien ambitieux. En effet, « il faut que le tissu économique se développe pour sélectionner ce nombre», relativise le président du CMF. Et d'insister: «Pour les 300 entreprises, on a besoin d'un tissu économique de cinquante mille entreprises». Il est à signaler que le nombre d'entreprises cotées n'est pas toujours le bon indicateur. En Egypte,on compte 900 entreprises sur la place boursière, alors que la Bourse de Paris n'est constituée que de 450 entreprises. Par ailleurs, « il faut développer la profondeur du marché», recommande-t-il. Dans cette perspective, il faut avoir la possibilité d'acheter et de vendre ces acquisitions sur le marché.
Par ailleurs, le responsable ne cache pas que le CMF ambitionne que le prospectus des entreprises qui comptent ouvrir leurs capitaux soit un véritable passeport pour les autres places boursières. « Nous voulons que ce prospectus soit un passeport pour les entreprises tunisiennes. On cherche à faire en sorte que le prospectus tunisien permette aux entreprises cotées de lever des fonds sur des places boursières étrangères ».
Faut-il voir grand ?
Le marché primaire, ou marché des émissions, est le marché sur lequel les sociétés procèdent à l'émission de valeurs mobilières destinées à être souscrites par l'ensemble des investisseurs. Les opérations d'émission peuvent concerner soit des titres de capital, principalement des actions, et ce, à l'occasion des augmentations de capital, soit des titres de créances, notamment les obligations.
Le marché primaire offre aux sociétés l'opportunité de disposer des capitaux nécessaires au financement de leurs activités et au renforcement de leur croissance. Ce marché leur permet également de diversifier leurs sources de financement afin d'équilibrer leur structure financière.
En effet, « les sources de financement, banques et Bourse, ne sont pas exclusives, elles peuvent être cumulatives. Le marché financier est donc une des solutions majeures pour le renforcement des capacités financières de l'entreprise. », relève le responsable.
S'agissant des avantages du recours au marché financier, il énumère : « Par le biais d'une introduction en Bourse, l'entreprise est en mesure de diversifier les possibilités de financement, d'assurer la mobilité du capital et de faciliter la réalisation de plus-values pour les anciens actionnaires, faciliter la transmission des entreprises et garantir leur pérennité, l'accroissement de leur notoriété, élargir les facultés de croissance externe, faciliter la participation des salariés et bénéficier d'incitations fiscales. »
Par ailleurs, une société qui ouvre son capital est une entreprise qui devient plus transparente et qui a plus de chance de réussir, elle permet ainsi à ses actionnaires de mieux valoriser leurs patrimoines. Et dans ce cadre, le marché alternatif est une mine d'or pour maintes entreprises.
Pour ce qui est des projets futurs, le CMF demeure conscient de l'existence de certaines lacunes qu'il convient de combler afin de dynamiser le marché financier. A ce titre, le CMF engagera, en collaboration avec les instances gouvernementales, fait savoir son président, plusieurs projets qui s'articulent autour de trois axes.
Le premier consiste en le renforcement de la profondeur du marché financier. Le CMF entend organiser des rencontres et des séminaires destinés à assainir l'environnement des affaires et à connaître les causes réelles du non-recours des sociétés à l'introduction en Bourse.
Le deuxième vise à la simplification des procédures et des diligences. Parmi les projets figurent l'unification et la simplification des diligences incombant notamment aux intermédiaires en Bourse et aux experts comptables à l'occasion de la préparation des prospectus, et ce, afin de raccourcir les délais d'octroi des visas du CMF lors des opérations d'émission et d'introduction en Bourse.
L'autre axe a pour objectif d'améliorer le suivi et les délais de traitement des plaintes et requêtes.


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