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Jürgen Habermas refuse le prix Cheikh Zayed
Publié dans Leaders le 05 - 05 - 2021

Par Abdelaziz Kacem - Vendredi 30 avril dernier, le Prix Cheikh Zayed, doté d'un million de dirhams (747 000 DT), est décerné au philosophe allemand, Jürgen Habermas, 91ans, avec le titre de "Personnalité culturelle de l'année", en "reconnaissance pour sa longue carrière qui s'étend sur plus d'un demi siècle". Pour parer à toute réaction négative, le sens de l'honneur est parfois si exacerbé chez certains auteurs, les autorités émiraties concernées avaient préalablement consulté le lauréat et obtenu son accord pour recevoir cette non négligeable récompense, pécuniairement, du moins.
Cette précaution est de rigueur, chez les instances qui gèrent les grandes gratifications littéraires, depuis le refus fracassant du romancier égyptien Sanallah Ibrahim de recevoir le Prix (100 000 livres égyptiennes, soit 5320€) qui lui avait été décerné à l'occasion du Second Congrès du Caire sur la création romanesque arabe. C'était le 22 avril 2003, à l'Opéra du Caire. Alors qu'on le croyait satisfait, ayant daigné être là, Sonallah Ibrahim, écrivain communiste, au caractère forgé par cinq ans de prison, sous Nasser, prenait le micro pour se livrer à une longue diatribe, contre le régime « corrompu » de Moubarak, et d'annoncer, en conséquence, sa décision de décliner un prix « octroyé, dit-il, par un gouvernement qui ne dispose d'aucune crédibilité pour ce faire ». Les présents, un demi-millier d'écrivains et de journalistes, en furent médusés. Farouk Hosni, ministre inamovible de la Culture, en était au bord de l'apoplexie. Pour prévenir de tels esclandres, il fut décidé d'obtenir par écrit le consentement de l'écrivain à primer, avant toute proclamation, ce qui fut fait avec Habermas.
Mais le philosophe, sévèrement réprimandé, par Der Spiegel, se résout, deux jours après l'annonce, à se rétracter, arguant du fait qu'il n'avait pas été "informé du lien étroit entre l'institution qui remet le prix à Abou Dhabi et le système politique " et que son acceptation était à cet égard « une mauvaise décision ».
Chacun sait que les régimes instituant ces prix littéraires, généreusement dotés, les pays pétroliers, notamment, comptent bien en tirer des avantages dont la promotion et l'enjolivement de leur image ne sont pas les moindres. Ils partent tous du principe établi par un proverbe arabe bien connu : Nourris la bouche, l'œil t'en sera complaisant (At'im l-foum, tastahi l-'în). Bien entendu, en mangeant de ce pain-là, on peut se disculper, en ouvrant l'œil sur les réalités.
Il faut être un Juan Goytisolo (1931-2017), l'un des écrivains espagnols les plus éminents et les plus proches de la culture arabe, pour refuser un Prix de 150 000 euros (plus de 495 000 DT), que lui avait décerné, en septembre 2009, la Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste. Il s'en est bien expliqué dans un article sans concession, intitulé « Un prix libyen éthiquement inacceptable » (le Monde, 16/09/2006).
Les auteurs « refuseurs » jouent souvent à qui perd gagne. Ils sont d'abord encensés par le grand nombre, ce qui élargit leur audience. De plus, Sonallah Ibrahim, à titre d'exemple, reçoit, en 2004, le Prix Ibn-Rushd. Ce dernier, créé, en 1998, par une fondation allemande, à l'occasion du huitième centenaire de la mort du philosophe andalou, est attribué à un auteur œuvrant pour la liberté de pensée. Son palmarès n'est pas toujours convaincant. Trois tunisiens y figurent : Nouri Bouzid (2007), Sihem Ben Sédrine (2011) et Rached Ghannouchi (2014). Dans son aveuglement, l'Occident continuait de nous faire l'éloge de l'islam prétendument compatible avec la démocratie, alors qu'il est aux antipodes de la pensée averroïste. Pour l'ex-présidente de l'IVD, de sinistre mémoire, je laisse à mes lecteurs le soin de trouver les mots qu'il faut pour un commentaire adéquat.
Tous ces remous n'empêchent guère la majorité des écrivains de rêver aux honneurs, même s'ils sont quelques fois déshonorants, de courir, hors d'haleine, derrière le mirage d'une consécration dérisoire. Un écrivain, qui n'en a, pourtant, pas besoin, pour sa gloire, tombe malade, tous les mois de novembre, à l'approche du nouveau Nobel de littérature. Son nom ne sort pas. Il y est proposé, mais refuse de croire que le Nobel est très politisé. Taha Hussein a été maintes fois proposé par la Sorbonne et autres instances académiques. Le poids d'Israël y est déterminent. N'eut été la signature par Sadate du traité de Camp David, Naguib Mahfoudh ne l'aurait très probablement jamais obtenu.
Je fais partie de ceux qui restent frigides à ces distinctions. J'en ai reçu quelques-unes. Toutefois, je l'avoue, j'ai la faiblesse d'en citer une ou deux dans mes succinctes biographies. J'ai en plus été membre dans nombre de jurys littéraires, en France et en Belgique.
Je n'entends accabler personne. Les écrivains et les artistes arabes vivent dans le besoin. Et l'on continue de prétendre que c'est dans le manque que les dons se développent. Je m'insurge contre cette vision misérabiliste de la littérature et des arts. Ils sont, en ces temps ingrats, les seules aristocraties qui vaillent. Les prix et autres récompenses ont existé depuis l'antiquité et il est vrai qu'ils aident à promouvoir la création.
Si dérive, il y a, c'est, peut-être la faute à Napoléon, qui se targuait d'être académicien et il en était. Avant d'être empereur, il se plaisait à signer ses proclamations en mentionnant sa qualité de membre de l'Institut. j'ai toujours admiré en lui ce mélange d'Alexandre et d'Hannibal. Il avait un faible très fort pour la littérature et c'est pourquoi il avait institué, en 1804, les « Prix décennaux ». Les mauvaises langues en déduisaient qu'il voulait, ce faisant, « obliger l'opinion publique à s'occuper d'autre chose que de ses campagnes » ruineuses. Toujours est-il que les gens de lettres et les artistes, dans leur course morbide pour la notoriété, s'étripèrent en se livrant, par basses jalousies, à un exercice d'invectives et de diffamations qui firent le bonheur des gazettes et des coteries de l'époque.
Napoléon qui suivait de près la zizanie qu'il avait semée, demanda à un de ses familiers, le sénateur Louis-Antoine de Bougainville ce qu'il pensait de « cette guerre des plumes ».
— Sire, répondit-il, autrefois on faisait se battre les bêtes pour amuser les gens d'esprit, et aujourd'hui, on fait se battre les gens d'esprit pour amuser les bêtes.
Cela continue. Salut aux auteurs dont le sens de la dignité reste vigilent.


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