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SVP, l'Heure, c'est à quelle heure ?
Va savoir !
Publié dans Le Temps le 09 - 01 - 2011

Par Khémais Khayati - Aujourd'hui c'est Dimanche… Mais ce n'est pas n'importe quel Dimanche… Certes c'est le jour où, il y a des milliards d'années écoulés, le Seigneur s'était reposé et après sa seigneurie, nous avions fait de même. Mais ce dimanche est différent. Il serait le cadet d'une cinquantaine qui annoncerait le plouf du Big Bang… quand le Tout balancerait dans le Rien…
Contrairement à certains comptables qui prévoient 711 jours, une pelletée d'heures et quelques poussières de minutes avec des escarbilles de secondes et une marmaille de nano-temps, une année commencée est une année consommée. Quand on a gaspillé tout ce temps pour passer de l'état de primate à celui de bipède, on ne va pas chipoter sur quelques jours ! Donc, il nous resterait 355 jours devant nous avant que 2012 ne sonne le glas et ne fasse basculer « l'Etant dans le Néant », pour paraphraser Sartre… Donc, il va falloir sortir de ses gonds et s'en donner à cœur joie avant que le petit, minus et imperceptible signe, secondaire comme principal, ne vienne nous signaler que nous allons passer un mauvais moment. C'est celui où on ne trouve plus de Saint à qui se vouer… Ainsi est le temps, traître comme il est, il passe et nous laisse sur le tapis.
La pendule
Jeunes, dans notre village, nous bombions nos torses d'orgueil face à nos deux amis français (Jean Paul et Dominique M.) quand nous évoquions la confusion de Charlemagne face à la pendule que lui aurait adressée Haroun al-Rashid… On nous apprend aujourd'hui avec aplomb que cette invention arabo-musulmane qui allait dans le sens d'une montre ne marquait en fait le temps que dans le sens contraire au « temps musulman » et qu'une « Sa'a kubra » allait être installée à la Mecque…
Ainsi, chez nous, non seulement dans notre pays, mais dans toutes ces contrées arabo-arabe qui s'étendent de l'aquatique (l'Atlantique) à l'aquatique (le Golfe arabique ou persique, selon votre goût), le temps est tellement important qu'on le dépense à gogo dans l'attente d'un quelconque événement qui renverserait la vapeur de la vie…
De ce fait, il existe chez l'Arabo-musulman d'aujourd'hui une telle aversion du temps qu'il n'en a cure s'il s'écoule ou s'il tue… Des deux cas l'un : ou nous avons tué le temps ou nous sommes hors temps… Cette « arabitude » n'est pas si nouvelle que ça et n'est pas propre à notre culture. Sauf que ces derniers temps, si les autres l'ont réduite à la portion congrue, chez nous et grâce à une vague de rappeurs en apprentis prêcheurs en mal de pendule et de notoriété, cette « arabitude » qui s'est emparée de nous depuis 1492, s'est emparée du domaine de la foi, une foi rebâtie sur le sentiment d'un péché commis quelque part et dont on devra payer le prix le jour de l'Heure qui s'annonce incessamment sous peu… Ainsi, la disparition du monde est devenue concomitante à celle du Soi… Les rappeurs-prêcheurs n'en ont pas perdu une miette…
Flash back de la terreur
Six garnements de « Fouchana City » ont emprunté à un groupe de rappeurs-prêcheurs de notre voisin du couchant (Brahistory) un clip sur la fin du monde ou l'Armageddon, clip auquel ils ont ajouté quelques images prises d'une des télés les plus bigotes sur terre à qui la direction de Nile Sat a coupé le sifflet et quelques images d'eux-mêmes comme des poupons désenchantés… Le reste des images est monté haché menu et le texte est dit d'une scansion hystérique proche de l'apprentissage de l'alphabet dans les Kuttabs, le tout entrecoupé de signes kabbalistiques transcrits sur écran. Le texte scandé vous martèle la cervelle, y enfonce des visions eschatologiques présentées comme vérités vraies qui ne souffrent nul doute pour, in fine, déboucher sur l'apothéose de la grande déflagration…
Le coup d'envoi se fait grâce au Sieur Mohammed Hassène, ce chef d'orchestre du prosélytisme cathodique d'abord sur al-Nass et ensuite sur al-Rahma, toutes deux éteintes. Se basant sur un dit du prophète, il nous inculque la mauvaise conscience qui précède « Le son de la frayeur pour que séisme tienne l'univers… » et des images de collusion d'un météorite avec notre planète occupent le champ visuel… A partir de la collusion et en parallèle avec la bande son harcelante, nous allons à la fois faire notre descente en enfer et opérer un flash back vers la terreur… Si au départ, l'assurance est affirmée que « Nous sommes tous les deux musulmans » - entendre le prêcheur et le récepteur - « et je sais ce que je dis » - conscience de la parole -, « car ceci n'est pas ma parole » - suit un effacement -, « mais bien celle du prophète » - résurgence du sacré, les images sont de leur côté soit des extraits de péplums égyptiens montrant la Jahiliyya, de feuilletons historiques (Nour al-Charif dans le rôle d'Omar Ibn Abdel Azia) ou de films catastrophes et de sciences fiction américains à deux sous.
S'ensuivent une litanie de signes secondaires et principaux…Parmi les secondaires illustrés par des icones les plus anodines, nous trouvons les grattes ciel, les Palais, la luxure, la dépravation, l'ignorance etc. mais il y en a d'autres qui, bien que secondaires fassent partie des fantasmes comme cette lumière qui sort de terre et éclaire les cous des chameaux qui « survint effectivement » dit-on en l'an 654… Les images, qui en grande partie sont floues et mal cadrées font leur effet de confusion car prises d'écrans télé avec leur logo, et crachent à la figure les guerres, les séismes, les tsunamis, une personne qui se jette du haut d'un grand immeuble, une bande qui harcèle une jeune fille, un défilé de mode, Bush avec une personnalité royale du Golfe, etc…
La peur au cœur
Passant à une vitesse supérieure, les rappeurs énumèrent les signes principaux. Avec un montage des plus primitifs, ils montrent un pèlerinage à la Mecque quand le texte évoque la venue du Messie… Puis l'Antéchrist avec sa croix ensanglantée, il fera le globe trotter mais n'atteindra jamais la Mecque et Médine… Puis la bêêêête (comme dirait Jean Marais) qui va surgir des entrailles de la terre ou l'armée de Djins et les bourrasques de sables… S'ensuivent la chute de la croix, la prise de Constantinople par 70 000 musulmans « qui vont s'empresser par amasser les prises de guerre » pour se planter devant Rome… Alors que les cranes s'entassent des mains de morts surgissent de terre, les eaux du Tigre vont s'abaisser et laisser paraître des îles qui ne sont qu'un gros diamant… Puis des volutes de fumées précédées par une bourrasque qui emmènera les âmes des croyants… Le soleil se lèvera au couchant et une étendue infinie de tombes se découvre puis le tic tac d'une pendule et les logos de différentes chaines de télé (CNN, ABC news, etc.) avec en très gros plans des pupilles et des flashs aveuglants… la faucheuse est passée ? Pas encore… C'est le néant ? Pas encore… C'est le son du clairon ? Pas encore… C'est l'Heure ? Pas encore… Et tombe le couperet…
« Je vais te raconter une historiette puisque tu n'as lu aucune sourate… Nous avons encore la chance devant nous/sauf que le temps est mince/Qu'attendrais-je pour me repentir et revenir à Allah ? Nous avons tous pêché… Nous avons tous commis l'illicite… J'ai 18 ans…J'aimerais que toi aussi tu te repentisses… Prends soin de ce qui est écrit/ Demain, le soleil se lèvera au couchant… »
Ainsi se termine ce clip de l'Armageddon qui pêche partout, qui récupère de tout, qui fait fi de tout… Pourvu qu'il plante la peur dans le cœur… Le clip a plus de 27 000 fans sur facebook… Du coup, une communauté de jeunes tunisiens de Fouchana, grâce à la toile, nous ramène au Moyen âge et à sa représentation des catastrophes cosmiques. Une communauté de jeunes devenus prêcheurs a effacé d'un coup, non seulement le projet moderniste de la Tunisie, mais aussi l'héritage positiviste de l'Humanité, les avancées de la science, la conquête de l'espace, le prolongement de la vie, le cheminement de la raison,
L'effondrement de l'utopie révolutionnaire, l'emprisonnement de l'esprit scientifique et l'échec des projets nationaux ont laissé place aux aspirations sotériologiques, là où le vivant attend sa disparition… Et nous voici pris au piège de nos propres peurs… Pourquoi une jeunesse, par nature croqueuse de vie et façonneuse d'horizons, s'enferre-t-elle dans le désir de disparition du Monde et de Soi ? Va savoir…


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