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Assassinat de Chokri Belaïd : l?évanescence d?un symbole
Publié dans Business News le 05 - 02 - 2018

L'assassinat de Chokri Belaïd remonte à 2013 mais demeure, aujourd'hui encore, un mystère. Premier assassinat politique depuis la révolution de 2011, la mort du leader de gauche a plongé la Tunisie dans une incertitude politique dont le pays se serait pourtant passé. 5 ans après, l'enquête traine et les commanditaires et responsables de ce crime ne sont toujours pas identifiés.

6 février 2013, 8h45 du matin, la Tunisie se réveille abasourdie par la nouvelle. Chokri Belaïd est assassiné devant son domicile au quartier d'El Menzah VI dans la capitale. Alors qu'il se dirigeait vers sa voiture, ses assaillants en profitent pour lui tirer dessus. Il reçoit trois balles à bout portant. Transporté d'urgence à la clinique d'Ennasr, il finira par succomber à ses blessures. Une première dans une Tunisie, sous le choc d'une révolution encore fraîche.
Les commanditaires de cet assassinat ne sont toujours pas connus, 5 ans après les faits, mais longtemps, le parti islamiste Ennahdha a été pointé du doigt. « Celui qui avait tué Belaïd était présent à son enterrement » avaient déclaré à l'époque les détracteurs du parti islamiste. A son enterrement, Ennahdha était en effet persona non grata par la famille même du défunt Belaïd et par ses compagnons de route. Son épouse Basma Khalfaoui ne voulait pas que des dirigeants islamistes lui présentent leurs condoléances. Elle n'a pas arrêté de répéter, en effet, durant les funérailles que l'assassinat de son mari avait été commandité par les islamistes d'Ennahdha.
Des accusations sur lesquelles l'ancien secrétaire général du mouvement s'est récemment exprimé. Hamadi Jebali, qui a démissionné du parti en 2014, a donné une interview à Akher Akhabar Online en janvier 2018 dans laquelle il explique que ces accusations n'auraient aucun sens, selon lui.
« Vous imaginez qu'un parti au pouvoir puisse commettre de telles erreurs. Assassine et se lie avec ceux qui portent les armes. Ceci ne peut être vrai ! », a-t-il dit, pointant du doigt des « allégations dirigées contre Ennahdha ».
Il explique que cet assassinat est l'œuvre de « groupes terroristes armés, comptant plus de 2000 personnes et implantés dans tout le pays ». « Si Ennahdha est impliqué, pourquoi les preuves de son implication n'ont pas encore été dévoilées ? » s'est-il interrogé. En effet, à l'heure actuelle, même si les investigations liées à l'enquête durent depuis des années, les identités des responsables et de ceux qui sont derrière, n'ont pas encore été découvertes.
Les compagnons de route de Chorki Belaïd tiennent également les mêmes accusations à l'adresse d'Ennahdha. Hamma Hammami, porte-parole du Front populaire, avait accusé les partis au pouvoir à l'époque d'être derrière le « non-dévoilement des personnes impliquées dans l'assassinat de Chokri Belaïd » précisant que c'est dans cette logique que « le traitement juridique de l'affaire demeure problématique et laisse planer le doute».

En novembre 2017, le Tribunal de première instance de Tunis décide de reporter l'affaire de Chokri Belaïd au 20 février courant, tout en refusant toutes les demandes de libération des accusés. Une sorte de bonne nouvelle, affirme le comité de soutien de Belaïd. En effet, il s'agit là de donner plus de temps aux enquêteurs afin de se pencher sur les détails de l'affaire mais aussi de reconnaitre que les investigations ont manqué de sérieux.
Si le dossier reste encore ouvert à l'heure actuelle, 5 ans après, c'est surtout la preuve qu'une réelle volonté politique pour le boucler fait défaut, notent de nombreux observateurs. Le juge d'instruction du bureau numéro 13, à l'époque chargé du dossier, est accusé de ne pas avoir consacré le temps et l'intérêt nécessaires afin de clore les investigations et de faire toute la lumière sur cet assassinat. Alors que la justice aurait dû explorer toutes les pistes, elle s'est en revanche cantonnée aux exécutants de l'assassinat sans chercher à en découvrir les commanditaires ni de mettre les choses dans leur contexte. En effet, les années 2012-2013, ont été marquées par une violence à son apogée et les proximités douteuses étaient légion à l'époque entre des réseaux terroristes et des groupes violents comme les LPR ou alors des partis politiques comme Ennahdha ou le CPR.
Si l'assassinat a été revendiqué, tardivement, en 2014, par Daech, on ne sait toujours pas à l'heure actuelle s'il a été commis pour leur propre compte ou si l'organisation terroriste a été commanditée, par un tiers, pour tuer Chokri Belaïd. On ignore également les raisons ayant poussé Daech à choisir Chokri Belaïd pour commencer leur liste d'assassinats politiques. En effet, dans une vidéo partagée le 17 décembre 2014, sur les réseaux sociaux, un groupe jihadiste tunisien a revendiqué l'assassinat de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi.

Aujourd'hui, lundi 5 février 2018, sur Midi Show de Mosaïque Fm, Basma Khalfaoui, s'est exprimée sur ce dossier qui traine encore souhaitant sortir d'un long silence. « Une position de colère exprimée contre le non-avancement dans son dossier, explique-t-elle, mais nous n'avons pas oublié ».
« Nous sommes dans une situation très difficile. Le sang de Chokri Belaïd est tributaire de la situation actuelle du pays et d'une réelle volonté politique […] ce que nous voyons aujourd'hui dans l'affaire Chokri Belaïd, c'est qu'une partie de la justice et des juges qui tiennent le dossier ne font pas ce qu'il faut pour faire avancer l'affaire. Si nous ne soutenons pas l'indépendance de la justice, rien ne sera fait », a-t-elle dit en substance.
Le juge d'instruction du bureau 13 qui est accusé par le comité de défense de Chokri Belaïd d'« entraver l'affaire, violer la loi et d'être à l'origine de manquements dans la recherche de la vérité qui ont fait perdre beaucoup de temps dans le dossier », fut quand même promu Procureur de la République. Le nouveau juge chargé de l'affaire, quant à lui, « ne maîtrise pas du tout son dossier », affirme Basma Khalfaoui. Elle ajoute, non sans amertume : « L'affaire de Chokri Belaïd n'est plus une priorité. Elle ne l'est plus pour aucune des trois présidences ».

Même s'il remonte à 2013, l'assassinat de Chokri Belaïd a marqué à lui-seul une rupture entre les différents acteurs de la classe politique tunisienne mais aussi et surtout la naissance d'une crise qui perdure encore aujourd'hui. Suivi quelques mois après par le triste assassinat de Mohamed Brahmi, c'est une autre figure de la gauche tunisienne, farouchement opposée aux islamistes qui perd le droit à la parole. Aujourd'hui encore, le triste slogan « Qui a tué Chokri ? » demeure une question culte sans réponse avec de moins en moins de volonté d'y apporter une explication…


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