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«Notre destin dépendra de notre capacité à réinterpréter l'Islam»
Entretien - Pr Mouldi Lahmar, sociologue, spécialiste de la Libye, enseignant à la faculté des sciences humaines et sociales de Tunis
Publié dans La Presse de Tunisie le 01 - 12 - 2015

Si le monde est en train de changer et pas forcément en bien, les attaques terroristes représentent l'une des facettes les plus terribles de ce changement autrement appelé dérive sanguinaire. La Presse donne la parole à un sociologue, spécialiste de la Libye et des groupes jihadistes, Mouldi Lahmar, professeur à la faculté des Sciences humaines et sociales de Tunis. Il apporte un éclairage original avec une économie de mots sur les mouvances radicales, sur leurs « envoyés spéciaux » qui ensanglantent la Tunisie à intervalles réguliers. Entretien.
L'Etat a pris une batterie de mesures suite à l'attaque de la garde présidentielle, comme décréter l'état d'urgence, instaurer le couvre-feu, fermer les frontières, établir le contrôle administratif, surveiller les personnes qui rentrent des zones de guerre. Y a-t-il une disposition importante qui manque au registre, d'après vous ?
Toutes ces mesures répondent aux exigences de tout état d'urgence. Elles permettent à la police et à l'armée de travailler dans des conditions techniquement et juridiquement convenables à leurs méthodes d'action. Elles ne visent donc pas à éradiquer le terrorisme mais à lui faire face avec des moyens appropriés dans un contexte précis. A long terme, le plus important est ailleurs, il est fondamentalement politico-économique et socioculturel, pour ne pas dire idéologique.
Certains avancent que le tout sécuritaire n'est pas suffisant. On serait tenté de dire que cette démarche représente pourtant un passage obligé au stade où en est la Tunisie. Qu'en pensez-vous ?
Le principe d'état d'urgence est fondé sur une conception juridico-sécuritaire des intérêts suprêmes de l'Etat, lui permettant de gérer des situations sécuritaires exceptionnelles.
En conséquence, l'Etat, qui agit sur la base du principe du monopole de l'usage de la violence légitime, se dispense momentanément, dans des limites précises et contrôlées, du respect de certaines libertés individuelles. Cette disposition perd toute sa légitimité lorsqu'elle est utilisée pour asseoir une dictature. Cela dit, jusque-là, nous sommes dans une situation légitime parce que juridiquement fondée, moralement acceptable et stratégiquement logique.
Avoir à l'œil les Tunisiens rentrant de Libye représente une tâche compliquée, parce qu'ils sont des milliers et parce que les motivations de leur départ vers les voisins sont souvent économiques...
C'est une tâche très difficile. La solution la plus facile est de fermer les frontières. Mais ce serait couper les revenus de milliers de Tunisiens vivant du commerce avec ce pays, se priver d'informations, même sommaires, sur ce qui se passe là-bas et compliquer le dossier diplomatique avec la Libye.
Il y a certainement une façon de faire face au problème et il faut la trouver. L'objectif restera toujours de réduire au maximum les dégâts.
Dans le cadre de la surveillance des personnes suspectes, faut-il contrôler régulièrement les mosquées, les personnes qui ont la capacité de manipuler les substances chimiques, soumettre la vente de certains produits à un contrôle d'identité, et déférer systématiquement devant la justice ceux qui rentrent de Syrie ?
Vous posez là un problème compliqué, parce que celui qui profite du prêche dispensé à la mosquée pour faire l'éloge du principe du jihad religieux n'est pas celui qui manipule les substances chimiques ou prend les armes contre l'Etat.
Pour ces derniers, ce sont des mesures sécuritaires et juridiques urgentes qui conviennent à leur cas, bien avant de passer à leur rééducation. Pour les seconds, on ne peut pas les contrôler systématiquement. Quant aux imams démagogues, il faudra d'abord convaincre la tendance politique islamiste du fait que se référer à l'Islam ne peut pas se faire hors du contexte historique. Or à l'époque où nous vivons, les mots clefs de la modernité sont le vivre-ensemble, les libertés individuelles, la démocratie, l'égalité des chances....
L'imam moderne est celui qui montre aux croyants que l'esprit musulman est capable de produire les réponses morales adéquates aux questions que leur posent les changements sociaux de leur temps : les grands faqih musulmans (juristes musulmans) n'ont pas modifié le ùrf (us et coutume) des peuples qu'ils ont convertis à l'islam; ils ont plutôt développé leurs charia (normes doctrinales) à travers l'ijtihad (effort de réflexion).
Résoudre donc le problème des imams démagogues nécessite une définition des fonctions de l'imam selon une conception moderne de la religion en général et de la croyance en particulier. Pour finir, je voudrais dire à ceux qui croient que seule la religion musulmane est une religion qui associe croyance et action politique, et tentent par là de justifier la perception du politique selon une vision religieuse, que les croisades n'auraient peut-être pas eu lieu si religion et politique étaient séparées en Europe médiévale.
La séparation effective entre le religieux et le politique — et non pas entre religion et Etat — est une invention moderne associée au combat contre le despotisme et le développement de l'idée des libertés individuelles, même si tout ceci a pris des formes différentes, selon l'expérience historique de chaque société. Il ne faut pas avoir peur de dire que notre destin culturel dépendra de notre capacité à réinterpréter notre religion, à réinventer la personnalité de notre Prophète et à redéfinir notre relation avec Dieu. Le tout dans une perspective authentique et critique, libre de tout néo-orientalisme : assez tôt, les musulmans ont écrit plusieurs livres discutant de la possibilité même de la prophétie sans cesser d'être croyants musulmans. Et c'est le despotisme politique qui a mis fin à cette aventure de l'esprit critique.
Les expériences comparées sont souvent utiles. En France, les parcours des terroristes sont retracés à travers leurs voitures et téléphones rapidement. Aux Etats-Unis, l'attentat perpétré au cours du marathon de Boston en 2013, et malgré la présence de milliers de personnes sur les lieux, les frères Tsarnaïev ont été identifiés en un temps record par des recoupements des photos de caméras de surveillance. Est-il temps d'équiper le pays de caméras dissimulées ?
On y arrivera un jour, il le faut. Mais en Tunisie, il faut aussi le dire, nous souffrons d'un énorme problème : la police n'a pas été réformée. Les forces de l'ordre ne parviennent pas encore à fonctionner comme une police républicaine respectant la loi, mais semblent plutôt composées de personnes. Et on peut entendre et voir à la télé et en direct un officier de police annoncer qu'il doute de la crédibilité morale de son ministre de l'Intérieur et demande de voir le président de la République en personne pour «lui dire la vérité»!
A partir de sources digitales fiables et de reportages de chaînes de TV occidentales, l'organisation terroriste Daech donne l'impression de gérer un Etat qui tourne : l'approvisionnement des marchés est abondant, les mariages sont accessibles. Evidemment, les libertés sont inexistantes et l'intégration dans les forces armées est obligatoire. Ceci représente une source d'attraction pour les jeunes. Comment lutter contre cela ?
C'est une affaire de politique internationale. Y a-t-il quelqu'un qui peut me répondre à ces questions: qui achète le pétrole de Daech ? Qui voit ses camions-citernes faire le va-et-vient entre les sources d'approvisionnement et les destinataires et ferme les yeux ? Qui permet à Daech d'acheter des armes et qui les lui vend ? Qui lui facilite le recrutement des combattants étrangers?
Les raisons du basculement d'une personne dans le terrorisme sont infinies. Le chômage, un conflit avec la famille, se sentir mal intégré ou l'être réellement, même un dépit amoureux. D'un simple clic, un contact, le jeune est recruté par des personnes réelles ou virtuelles. Cela veut-il dire que l'embrigadement au jihadisme est un ennemi invincible parce ce qu'associé aux aléas de la vie ?
La pauvreté et le chômage n'étaient jamais la cause principale du fanatisme religieux ou politique; ils étaient plutôt son terrain favorable, il faudra ajouter que les leaders des mouvements politiques en général ne viennent pas toujours des milieux défavorisés.
En Tunisie, le grand problème est que la politique a cessé d'être une activité noble dans ses dimensions idéologique et pratique. Au temps de Ben Ali, on ne s'adonnait pas au politique pour défendre une cause noble. Par ailleurs, l'opposition «légale» était empêchée de produire des leaders charismatiques ayant des idées nouvelles, tandis que le parti au pouvoir fonctionnait comme un Etat dans l'Etat pour le compte des siens.
Or, lorsque les libertés sont interdites et que les opposants sont cruellement poursuivis, c'est le fanatisme qui se charge de relever le défi de l'oppression, et comme les fanatiques ne réfléchissent pas mais exécutent, ils deviennent inévitablement des jouets entre les mains des puissants. C'est ce que nous voyons partout aujourd'hui.
Comment faut-il réformer tous les secteurs et champs d'activité, comme l'éducation, l'administration, la culture, les médias pour instaurer le respect de la loi, le patriotisme, l'amour de la vie chez les jeunes et tous les Tunisiens ?
Je commencerai par les médias, et surtout les plateaux de télévision: c'est une catastrophe. Les mêmes personnes avec les mêmes visions qui parlent et analysent tous les problèmes du pays, voire du monde. Et par-dessus tout, ces débats télévisés sont «dirigés» par des «journalistes» qui ont défendu le despotisme par arrivisme, et qui continuent aujourd'hui la même besogne. D'autres ont poussé le drame audiovisuel jusqu'à étaler la misère du monde sur leur plateau «ratatouille» et puis le pleurer! De ce côté-là je suis pessimiste.
Mais le combat politico-culturel contre le terrorisme est un combat de longue haleine: il faut que nos organismes étatiques et civils travaillent à plein temps et sans faille pour créer de l'emploi, intégrer les marginaux, développer l'esprit critique, faire accéder les jeunes à la modernité en leur donnant les moyens adéquats, en faisant en sorte de continuer à enraciner le peuple dans sa culture enrichie et réinventée selon l'esprit du temps universel, sans lui faire perdre son authenticité dont l'Islam est une composante importante.
Le parti Ennahdha est tenu pour responsable dans chaque attentat terroriste perpétré dans le pays. Est-il temps pour ses dirigeants, au-delà de la posture défensive, de théoriser la non-violence, de désactiver le corpus violent dans les textes sacrés (exemples: les versets du Coran et les dires du Prophète qui encouragent le jihad). Compte tenu de la capacité d'influence de Rached Ghannouchi et de son parti sur une partie de la population, ne serait-ce pas une contribution efficace dans la lutte nationale et internationale contre le terrorisme ?
Le parti Ennahdha a un point fort : sa solide organisation qui a produit de la discipline à l'intérieur du parti. Et un point faible: son déchirement idéologique entre le métier du politique et celui du prêcheur, qui peut un jour devenir dramatique.
Jusque-là, Ennahdha n'a pas trouvé de solution à ce dilemme. La solution du politique-prêcheur correspond à son idéal mais ne la conforte pas dans le contexte des temps modernes. C'est la raison pour laquelle ses leaders se contredisent tout le temps à propos des grandes questions que la révolution a posées ou reposées: la liberté de croyance, les libertés individuelles, la question des droits des femmes, la nature du régime politique....
C'est ce qui explique le malaise perceptible de ses leaders face au terrorisme qu'ils condamnent fermement en Tunisie mais soutiennent ailleurs politiquement; cet embarras face au cas syrien est exemplaire. Personnellement, je pense qu'Ennahdha a eu peur, au début de son accession au pouvoir, de ce que préparerait contre elle ce qu'on appelle confusément «l'Etat profond». Pour y faire face, le parti a quelque peu démissionné du champ de la lutte antiterroriste. Comme s'il cherchait à la fois une protection et un élargissement de sa base, tout en évitant les tensions politiques qui serviraient ses ennemis. Ce fut un mauvais calcul, dont il traîne les conséquences jusqu'à aujourd'hui. Si donc M. Ghannouchi intervient directement dans ce dossier il n'aura pas, à mon avis, le crédit nécessaire, et il pourra même penser qu'il s'agirait d'un piège qu'on est en train de lui tendre.


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