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«Il y a encore une révolution à faire en Tunisie en matière culturelle»
Interview — Hatem M'rad, Professeur de science politique
Publié dans La Presse de Tunisie le 29 - 08 - 2018

Nos chers lecteurs ont l'habitude de suivre les interventions du Pr Hatem M'rad sur les pages politiques de La Presse, aujourd'hui, c'est à travers la culture qu'il fait une apparition pour le moins édifiante. Dans cet entretien, le politologue dresse l'état des lieux du secteur culturel et il n'y va pas de main morte. L'Etat, les partis et acteurs politiques, les responsables du secteur et les médias sont jugés sévèrement. Il ne manque pas d'égratigner dans la foulée les journalistes. Critique-t-il pour le plaisir de le faire ? D'évidence, non. Mais il développe ici une thèse avec force arguments et des exemples, tout en avançant des propositions concrètes. Lisons-le.
Est-il nécessaire qu'après une révolution politique, un phénomène révolutionnaire culturel lui succède ?
La question est complexe et a de multiples facettes. Il est possible qu'une révolution culturelle précède une révolution politique, comme il est possible qu'une révolution culturelle succède à une révolution politique. Les deux dynamiques inverses sont possibles. Il ne s'agit pas de nécessité, dans le sens de fatalité ou d'inéluctabilité, mais de dynamiques historiques et sociales. En 1789, oui, le culturel a précédé le politique. Les Lumières, révolution philosophique et culturelle, de type rationaliste, libéral, juridique et séculier, rejetant les valeurs féodales, a précédé la révolution politique bourgeoise française, comme d'ailleurs la révolution américaine. Je parle de dynamique historique et sociale, parce que le culturel qui a mené à une révolution politique peut à son tour rebondir et s'approfondir encore après cette révolution en vertu de ses nouvelles valeurs. Après les Lumières en France, il y a eu un mouvement artistique et littéraire postrévolutionnaire : chanteurs, comédiens, écrivains provocateurs, poètes, pamphlétaires, libellistes, journalistes, qui ont mis artistiquement en œuvre les acquis de la révolution.
Par ailleurs, une révolution politique est souvent soudaine, hâtée par des activistes, et la révolution culturelle, qui fait écho à cette révolution politique, tarde souvent à venir. Elle se situe dans le moyen et long terme. Alors, les nouveaux pouvoirs impatients d'asseoir leur autorité, notamment lorsqu'ils sont autoritaires, cherchent souvent à provoquer et à imposer une révolution culturelle. C'est le cas de la révolution bolchévique de 1917. Le Parti communiste, sous Lénine comme sous Staline, a tenu à faire par lui-même une sorte de révolution culturelle, parce que la révolution est pour eux à la fois politique, économique, sociale et culturelle. Les communistes ont voulu imposer une révolution culturelle à l'aide de la terreur policière et idéologique, pour que les gens aient l'impression de vivre dans une ère nouvelle. Peintres, musiciens, poètes, hommes de théâtre, sculpteurs, écrivains sont mis à contribution. Tous embrigadés pour l'art prolétarien. C'est le cas aussi de la révolution culturelle en Chine en 1966, lancée par Mao, juste pour renforcer son pouvoir en s'appuyant sur la jeunesse du pays. Ici aussi le culturel est au service du partisan. En Iran, on ne voit pas jusqu'à aujourd'hui, 40 ans après, de révolution culturelle issue de la « révolution » des Ayatollahs. Les jeunes Iraniens voudraient revenir à la culture moderniste d'avant la révolution.
Il faut aussi préciser qu'une révolution culturelle peut naître sans aucune révolution politique. La Renaissance au XVIe siècle est un mouvement général important de renouveau humaniste qui s'est produit en Europe dans les domaines de l'art, de la littérature, de l'architecture, qui est né sans révolution politique proprement dite. Elle est issue de ce que Paul Hazard a appelé la «crise de la conscience européenne». Tout comme le mouvement arabe, Al-Nahdha (Renaissance), en Egypte, au Liban et en Tunisie, né sans révolution politique, à la suite aussi d'une crise de la conscience arabe. Pire, Al-Nahdha arabe est née sous la colonisation, comme réaction au sous-développement et au traditionalisme, en rapport avec la découverte de la raison et de la liberté politique des Occidentaux. Les mouvements culturels et artistiques en Occident, depuis le XIXe siècle, comme le romantisme, l'impressionnisme, le baroque, le symbolisme, le Bauhaus, le cubisme, le dadaïsme, le surréalisme, l'existentialisme, sont aussi nés en dehors de toute révolution. Et on pourra multiplier les exemples. Alors même que les révolutions politiques peuvent produire des quasi-vides culturels. C'est pourquoi je disais au début que la question est complexe.
Pensez-vous que la révolution tunisienne ait libéré l'individu tunisien dans l'absolu et libéré l'acte créateur en particulier ?
Oui, je pense vraiment que, sans provoquer une révolution culturelle proprement dite, la révolution tunisienne a sans aucun doute «libéré l'acte créateur», comme vous le dites. On a déjà vu les jeunes à l'œuvre dès le déclenchement de la révolution, à travers leur nouveau langage, blogs, graffitis, réseaux sociaux, musique rap. On a revu de vieux livres censurés, puis de nouveaux livres tunisiens inonder les librairies, nouveaux journaux et sites, films, pièces de théâtre, débats dans les médias. Une effervescence inhabituelle. Peut-être que la révolution culturelle, conséquente aux bouleversements politiques, se produira en Tunisie dans une cinquantaine d'années. Mais d'ores et déjà, la libération des énergies et la création y sont. Ce qui complique la situation, c'est qu'on a vu aussi des mouvements prônant le retour au passé salafiste, comme au passé laïc, gênés par la dynamique nouvelle, et gênant à leur tour l'épanouissement culturel. L'islam, comme l'islamisme, n'aiment pas l'art, ni la liberté artistique : la peinture (Abdellia), la représentation des formes (Persépolis), le cinéma, la danse et l'expression libre du corps sont objet de honte. Ils ont manifesté contre ces types d'expression durant la troïka. Les artistes, pour eux, sont dans un état d'adoration de leur art beaucoup plus que de Dieu. La liberté risque de remettre en cause directement ou indirectement le sacré. L'« Artiste » suprême doit rester le Divin. D'ailleurs, la civilisation arabe n'est pas douée pour l'art. Voilà une révolution culturelle et civilisationnelle à faire.
La politique promeut l'identité nationale, la culture aussi. La culture et les arts ont pour vocation de favoriser l'épanouissement de l'individu et sa libération, la politique également. En cela les deux domaines sont intimement liés, est-ce le cas en Tunisie ?
Oui, à l'évidence. Le sociologue Talcott Parsons conçoit la société comme l'imbrication d'un système culturel et d'un système social. Pour lui, l'institutionnalisation de ces deux systèmes en une seule structure (politique) entraîne une grande stabilité, et favorise l'action collective et la participation. La politique est un programme d'action, c'est aussi une culture, ou un comportement en fonction d'une culture. D'où viennent l'indifférence à la politique, l'abstention des jeunes, le décalage entre la culture et les procédures politiques et démocratiques d'un côté et la culture islamique et ses rituels d'un autre ? Sans doute de cette inadéquation entre le système culturel et le système politique en Tunisie. Le jour où Ennahdha et les islamistes, et même les musulmans conservateurs en général (nombreux), seront vraiment pleinement à l'intérieur du processus politique institutionnel, sans référence au religieux, à ce moment-là, on pourrait se rapprocher de cette adéquation véritable entre la structure sociale et politique et la structure culturelle. Pour l'instant, le croyant et pratiquant musulman, surtout islamiste, et électeur croit davantage, même lorsqu'il ne vote pas pour Ennahdha, ce que lui dit son imam à la mosquée sur la vie, sur son comportement avec sa famille, son épouse, ses enfants ou son métier, que ce que lui disent les partis ou les dirigeants politiques.
L'exception culturelle est d'abord un concept politique. C'est à l'Etat de préserver l'exception culturelle tunisienne, pensez-vous que ce soit le cas ?
Je n'aime pas beaucoup l'expression «exception culturelle», qui dénote une guerre culturelle ou une politique d'enfermement dans un domaine qui n'est pas du tout censé l'être. L'Etat est certainement tenu de faire quelque chose en matière culturelle. Il peut le faire même avec peu de moyens et un peu d'imagination. Malheureusement, on ne peut pas dire que la culture est une question prioritaire pour les gouvernements de transition. Soucieux de reconstruire les institutions, de gérer la grave crise économique, de chercher de nouveaux repères politiques et de nouveaux modes de gouvernance adaptés aux valeurs de la révolution, à composer avec l'ancien régime, de trouver un terrain d'entente entre laïcs et islamistes, de gérer les grèves et les protestations sociales, les gouvernements ont malheureusement peu de temps et de moyens pour s'occuper de la culture. Des contraintes économiques internes et des pressions internationales pèsent lourdement sur eux et sur le budget de l'Etat. Jusqu'à quand ? Le pays vit pour l'instant selon le mode de l'urgence, de l'instant. Il cherche d'abord à «sortir du trou», comme le disait Felipe Gonzalez, l'ancien chef de gouvernement de l'Espagne. La culture, tout comme l'éducation qui lui est liée, c'est pourtant l'essence d'une société, c'est le long terme, c'est la civilisation, le repère et l'âme d'une société. Le gouvernement doit certainement donner l'exemple, faire quelque chose et avoir un projet. Il peut toujours soutenir le livre, aider les éditeurs, baisser le prix des livres, encourager les auteurs et écrivains, la création de médias et de presse crédibles, et des revues littéraires et scientifiques, s'occuper de la culture dans l'éducation scolaire, en encourageant des séances de lecture de livres dans les classes, en créant des bibliothèques dans les collèges et lycées et obliger les enfants et les jeunes à faire des résumés et commentaires de livres, à jouer des pièces de théâtre de grands auteurs et dramaturges et non pas à les lire seulement. Au collège, il faudrait revoir les cours de «théâtre» qui n'apportent pas grand-chose. Il faudrait que les enfants jouent des pièces, de Molière par exemple, comme on le faisait dans notre génération, étudient l'art moderne, fassent des visites guidées au musée, avec des commentaires des tableaux de peinture, faire des concours de chant. On doit les aider à découvrir leurs propres vocations.
Certains pensent et disent que la révolution politique n'a pas vraiment porté ses fruits, en revanche celle culturelle si, qu'en pensez-vous ?
Je ne vois pas en quoi la révolution culturelle a porté ses fruits. Y a-t-il eu un courant culturel ou artistique ou littéraire qui a émergé depuis la révolution ? On en doute. On voit juste des expressions de liberté dans les différents domaines artistiques (théâtre, cinéma, peinture, danse, littérature, poésie). Désolé de vous contredire, mais en politique on a fait mieux, malgré les difficultés de la transition, la crise économique, les grèves sociales et l'échec de la justice de transition. Le bilan de la révolution politique s'appuie, pas seulement sur la révolution elle-même, non meurtrière, mais aussi sur les élections démocratiques de 2011 et 2014 (alors qu'en Egypte, Syrie et Libye, on a eu destitution d'un président élu, guerre civile et internationale, tribalisme), sur la Constitution démocratique, sur le Dialogue national, sur le retrait des islamistes du gouvernement faute de légitimité, sur la liberté d'expression, sur la vigueur de la société civile, sur la politique de compromis, sur un gouvernement de coalition entre partis modernistes et un parti islamiste, autour de deux vieux leaders politiques. Cela, ça compte tout de même dans une transition, malgré les difficultés et les autres échecs. Ne voyant pas les choses à l'instant «T», mais plutôt dans la durée. En comparaison, la culture n'a pas fait mieux. On a eu peut-être des politiques culturelles parcellaires, ici ou là, mais on n'a pas eu de révolution culturelle ou des courants culturels majeurs. La culture reste marginale en Tunisie par la faute des gouvernements politiques, du système éducatif (analphabétisme massif et grave), des médias, des moyens financiers. Elle relève encore des élites éclairées, des citoyens des grandes villes, des jeunes engagés. On ne voit pas encore la culture dans le reste du pays et chez les autres catégories sociales, préoccupées à lutter pour la vie. Les Tunisiens ne lisent pas de livres, ne connaissent même pas l'histoire contemporaine de leur pays depuis l'indépendance. Les cafés sont remplis de désœuvrés et d'analphabètes potentiels. Bientôt ils ne sauront pas écrire l'alphabet ou deux mots de suite, en arabe ou en français (c'est déjà le cas à facebook), ils sont déjà attirés par les sirènes des mosquées et les paroles abêtissantes des « daâiya » des chaînes satellitaires. Pourquoi avoir peur des mots, la culture, c'est un mot encore vide de sens en Tunisie, malgré l'autosatisfaction des uns et des autres. La politique a rempli un certain vide avec les moyens du bord, pas la culture.
Tous les courants politiques n'ont pas la même perception de la culture et des arts. Certains même les condamnent ouvertement, est-ce le cas en Tunisie ?
Les partis n'ont déjà pas de programmes politiques et économiques et sociaux, alors comment voulez-vous qu'ils aient un programme culturel ou une perception de l'art. Ils sont débordés par les défis de la transition et par une absence de vision profonde de l'âme de leurs propres électeurs. Nida Tounès est un parti moderniste sans culture moderniste. Il est ballotté ici et là selon les arrangements politiques du jour. Quand vous parlez en France du parti Radical de la première moitié du XXe siècle, du parti gaulliste des années 60, du parti socialiste des années 80, ou en Allemagne du parti démocrate-chrétien ou social-démocrate, en Angleterre du parti conservateur, libéral ou travailliste, ou du parti communiste italien et espagnol des années 70 de l'époque de Enrico Berlinguer et de Santiago Carillo, vous trouverez toute une culture sous-tendue dans le programme et l'action de ces partis, qui explique la fidélité des familles d'électeurs. Publications du parti, écoles et académies du parti foisonnent chez eux. Malheureusement, en Tunisie, la seule Académie de formation des militants n'a existé qu'au sein du RCD sous Ben Ali. Nida a-t-il une école de parti comme le font les grands partis? Non. Il a juste des ateliers de formation. Et j'en ai participé à l'un de ces ateliers de formation l'année dernière. Mais ce n'est pas institutionnalisé, mais conjoncturel. Un parti sérieux doit faire en sorte qu'il incarne aussi une culture dans la perception de son électeur. Mieux encore, pourquoi le gouvernement ne pense pas créer un Institut d'études politiques pour élever le niveau professionnel et culturel de la classe politique, des militants, des conseillers municipaux et bientôt régionaux, des journalistes, politologues et analystes ? Le président Essebsi ne disait-il pas le 13 août dernier qu'un grand homme politique pense aux prochaines générations, contrairement au politicien, qui est soucieux des prochaines élections. Voilà une belle occasion pour penser aux prochaines générations et traduire les paroles en actes.
Regardez les islamistes et les salafistes, ils ont pris de l'avance sur le plan culturel et religieux parce qu'ils lisent beaucoup, Coran, exégèse, Tafsir, mettent leurs enfants dans des écoles coraniques, et ils savent justifier leurs convictions religieuses. Savez-vous qu'un militant islamiste de base doit passer par plusieurs étapes au sein du parti dans le cadre de différentes « halakat », et la première phase est la connaissance religieuse avant la connaissance politique et l'art du discours. Il faut lire à ce sujet la thèse de science politique de Maryam Ben Salem sur le militant islamiste. Alors qu'un jeune militant d'un parti moderniste a du mal à justifier sa propre culture moderniste, son libéralisme ou son progressisme, outre les slogans habituels débités par le parti. Les enfants modernistes sont trop absorbés à consommer la culture superficielle des réseaux sociaux et d'Instagram, la bêtise des chaînes de télévision et la légèreté de la presse écrite. Dans notre pays, la culture, c'est le folklore, les festivals d'été ou les mahrajan des chameaux, les concerts des chanteurs de mezoued. Le Tunisien, élève, étudiant ou adulte, est de plus en plus fragile psychologiquement, superficiel, tout comme le savoir qui lui est dispensé à l'école, le déficit pédagogique des manuels scolaires, l'insuffisance de formation et des moyens des instituteurs et professeurs du secondaire. Même le niveau de l'Université décline sensiblement avec son système LMD au rabais. La culture est pourtant liée au système élitiste de l'éducation et de l'université, à la sélection des enseignants, aux concours difficiles et sérieux, à la recherche. Culture et éducation marchent main dans la main. Il suffit que l'une décline pour que l'autre la suive dans son déclin et inversement.
La culture pour être diffusée passe nécessairement par les médias, il semblerait néanmoins que ces mêmes médias ne se soient affranchis du pouvoir politique que pour s'inféoder à d'autres formes de pouvoir, les lobbys et l'argent, qu'en pensez-vous ?
Qu'il existe aujourd'hui des lobbys et des forces de l'argent, et même de corruption, qui tentent de manipuler presse et médias, ou des agendas cachés orientant le débat ou discours politique de la presse et des médias, c'est certain en Tunisie après la révolution. Mes collègues spécialistes en sciences de la communication ne vous diront pas le contraire. Le problème, à mon avis, c'est que dans un pays démocratique, qui croit au pluralisme d'opinion, d'expression et d'information (privés), les médias ont le droit et la liberté de s'exprimer et d'orienter le discours dans le sens qu'ils souhaitent, en rapport avec leur philosophie de base et dans le respect de la déontologie. C'est la règle. On peut alors croiser toutes les influences possibles, excessives ou modérées.
En pratique, le bilan des médias est négatif en Tunisie après la révolution. L'information est rarement fiable ou précise. Journalistes et médias confondent liberté, diffamation et insultes. La critique, la vraie, est très insuffisante. Je ne crois pas que les journalistes soient bien formés en Tunisie. Il suffit de lire ce qui s'écrit. J'ai toujours pensé que pour les journalistes politiques, la meilleure voie de formation devrait être non pas l'Institut de presse, mais les Instituts de science politique. Il ne suffit pas pour le journaliste de savoir détecter la source de l'information, d'avoir des techniques d'interview ou de scoops, de savoir écrire rapidement un papier, de savoir animer une émission de télévision, il faut encore qu'il connaisse l'histoire des peuples, leur culture, les différents régimes politiques, les philosophies politiques, la sociologie électorale, les politiques publiques, la politique étrangère, l'économie politique. Tout cela ne s'apprend pas dans les écoles de journalisme. La plupart des journalistes qui réussissent en Tunisie ne proviennent pas de l'école de journalisme, mais des facultés de droit, de philosophie et d'économie. Par conséquent, les médias ne peuvent jouer convenablement leur rôle faute de formation et de compétences requises.
Alors, pour revenir à la question culturelle, il ne faut pas s'étonner que les médias soient silencieux sur la question culturelle. Y a-t-il des journalistes spécialistes dans le domaine de la critique d'art ou dans le commentaire de livres, comme on le voit dans les pays démocratiques ? Est-ce qu'il leur arrive de consacrer des émissions de télévision aux livres pour faire aimer la lecture au grand public et aux jeunes ? Regardez les chaînes de TV occidentales, francophones et anglophones, les livres et les écrivains sont dans toutes les émissions, même d'animation. Il y a encore une révolution à faire en Tunisie en matière culturelle. Pour l'instant, on n'y est pas.
Propos recueillis par


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