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Une violence malsaine
Chronique d'un mois chaud (I)
Publié dans La Presse de Tunisie le 10 - 02 - 2011

Le soir du14 janvier 2011, à l'annonce du départ de Ben Ali, ce qui devait être une nuit de liesse et de victoire nationale a viré au drame, à la terreur et à la psychose générale.
Tous ceux qui étaient présents, le 14 janvier 2011, à l'avenue Habib-Bourguiba, peuvent attester de la nature, on ne peut plus pacifique, du rassemblement qui a réuni des milliers de citoyens, postés devant le ministère de l'intérieur clamant le fameux "Ben Ali dégage". L'ambiance pacifiste, voire bon enfant, de ces manifestations qui n'avaient de grave et de virulent que les revendications d'un peuple criant son "ras-le-bol", n'a pas empêché une offensive des forces de l'ordre. On a justifié ultérieurement cette intervention démesurément violente, qui n'a fait fi ni de l'âge ni du sexe des manifestants, en invoquant (encore et toujours) un bouc émissaire, cette fois à l'allure de prétendus manifestants indisciplinés et autres faiseurs de troubles qui se sont attaqués aux forces de l'ordre, les poussant à riposter pour défendre la foule. Cette version des faits fut démentie, par la suite, par des manifestants-témoins (l'auteur de ces lignes y compris)...Certains des témoins des répressions abusives et meurtrières, ce jour-là, affirment que ces "casseurs" ont été mobilisés sur les lieux pour saboter ces manifestations. «Leurs tentatives de provocations ont commencé bien avant que ça dégénère entre propos obscènes, altercations avec les manifestants. Je leur ai demandé gentiment d'arrêter, leur précisant que ça ne ferait que justifier une intervention violente des forces de l'ordre, mais rien n'y a fait, ils ont continué dans leurs agissements suspects", affirme Aroua, une jeune étudiante présente au moment des faits, et de reprendre: "quand ça a dégénéré et que les Bop se sont mis à tirer des bombes lacrymogènes un peu partout et que dans un mouvement de panique, la foule a tenté, tant bien que mal, de se disperser, ces "casseurs" m'ont poursuivie et m'ont frappée, heureusement que dans la panique générale j'ai pu leur échapper...".
Pourquoi des casseurs qui, au préalable, en voulaient aux forces de l'ordre s'en prendraient-ils, alors que des bombes lacrymogènes fusaient de partout, à une jeune fille? Et si l'objectif premier des forces de l'ordre était de disperser la foule (pour notre sécurité !!), pourquoi avoir alors pourchassé, jusqu'au bout, les manifestants qui se sont abrités pour échapper à l'odeur suffocante et asphyxiante du lacrymogène, que ces mêmes agents des forces de "l'ordre", tiraient à bout portant et en grande quantité? Pourquoi tant d'acharnement? Ces questions restent en suspens et les quelques réponses que l'on nous a proposées, évoquant les milices, les casseurs, ou encore le trouble au sein de la sécurité nationale, ne suffisent pas à calmer les cœurs!
Quand force de l'ordre rime avec abus, trouble et terreur
Etant nous-mêmes témoins des événements du 14 janvier, nous nous permettons de revenir sur ce chapitre de la «révolution», omis par certains médias, et démentis, par la suite, par le ministère de l'intérieur en la personne de l'ancien ministre de l'intérieur, M.Friaa. Non, les casseurs ne faisaient pas partie des manifestants, oui il y a eu des abus et l' emploi d'une violence malsaine digne des plus malades et des plus tourmentés des âmes... Eh oui, il y a eu crimes et l'on compte plusieurs blessés et quelques morts tels que le photographe franco-allemand (pour ne citer que lui) de l'agence EPA Lucas Mebrouk Dolega, 32 ans. Touché à l'œil et à la tempe gauche, par une grenade lacrymogène tirée à bout portant... il avait été opéré à l'Institut national de neurochirurgie de Tunis. Il se trouve depuis dans le coma après que son état se fut dégradé...
"Les policiers ne se sont pas contentés de disperser la foule, ils nous ont pourchassés et nous ont battus. Personne n'y a échappé...", témoigne un des manifestants.
Nous-mêmes, dans le mouvement de panique et de bousculade, avons été conduits par la foule dans un immeuble. L'odeur suffocante du gaz mêlée à celle de la peur et la frayeur régnante parmi les personnes (avec une majorité féminine) avec lesquelles nous avons partagé ces moments, ne faisaient que contracter les esprits. Des Bop n'ont pas tardé à forcer la porte de l'immeuble et nous ont rejoints, matraques en main, pour nous chasser violemment (et dans le geste et dans le propos) en nous bousculant et en nous envoyant droit dans la gueule du loup. Les plus chanceux d'entre nous (ce fut notre cas) ont pu se réfugier chez des personnes habitant dans les environs. Les forces de l'ordre dans leur hargne sont allées, par la suite, jusqu'à débarquer chez ces gens qui ont tendu la main aux manifestants pris en chasse. "Dans la nuit (après l'annonce du départ de Ben Ali), une horde de flics a débarqué chez le monsieur qui nous a accueillis. Ils s'en sont pris aux filles présentes en proférant des obscénités," avance une collègue journaliste, et de poursuivre: "Quant à cet homme de cœur qui nous a ouvert les portes de sa maison, ils l'ont emmené avec eux et ramené, par la suite, tout amoché ".
Une nuit de drame
Le soir même du 14 janvier 2011, à l'annonce du départ de Ben Ali, ce qui devait être une nuit de liesse et de victoire nationale a viré au drame, à la terreur et à la psychose générale. Le soupir de soulagement poussé par le peuple tunisien fut coupé tout de suite, le soir même, par les "milices" qui sont vite entrés en jeu. Semant le trouble et la frayeur, la faucheuse ne tarde pas alors à les rejoindre et l'on pleure des morts et des blessées tués par des snipers qui ont assiégé nos toits et nos quartiers. Un couvre-feu est installé dont les flammes n'atteignent pas nos courageux frères qui s'organisent en comités de quartier. Dans cette ambiance de psychose générale, une rafale d'événements se succèdent rapidement et la suite, on la connaît tous et c'est avec un peu plus de recul que nous la résumons ainsi :
On continue à dénoncer le régime de Ben Ali, son parti, le RCD. On décrète la liberté d'expression et celle de l'information, mais certains médias n'échappent pas à leurs vieux réflexes et en guise de transparence, on a le droit à une réalité décousue, hésitante, des fois recyclée et récupérée. Langue de bois et non-dits. Autocensure responsable, clament certains, vieux réflexes remis au jour, rétorquent d'autres encore! L'identité, la nature, les intentions et les commanditaires de ces "casseurs" ou "milices" sont occultés et le demeurent jusqu'à nos jours. Un gouvernement de transition est alors constitué, refusé, de suite, et remis en cause par le peuple. Les milices qui opéraient la nuit se taisent, présumant un retour au calme. La vie semble reprendre son cours petit à petit. On crie «RCD dégage» et la caravane de la liberté se joint aux cris. Des citoyens tunisiens venus de toutes les régions du pays, réclamant, à travers un sit-in, on ne peut plus pacifique, des droits bafoués et violés des décennies durant par l'ancien régime et le parti unique, le RCD.
On annonce alors la constitution d'un nouveau gouvernement de transition, mais le premier ministre garde son poste. "Nous ne sommes pas satisfaits, le premier ministre a bien servi le régime de Ben Ali, on ne veut plus de lui", affirment certains. D'autres encore reprochent la non-représentativité de leurs régions au sein des différents comités du gouvernement. Mais un bon nombre se résigne à retourner chez eux. Ceux qui restent décident de poursuivre le sit-in, invoquant un droit incontestable, celui de manifester. Et alors que le nouveau ministre de l'intérieur faisait sa passation, les vieux démons des forces de l'ordre refont surface et un scénario semblable à celui du 14 janvier se joue sur la scène de la Kasbah et ses environs. La liberté d'expression et la liberté de manifester pacifiquement sont, à nouveau, bafouées!!! Que s'est-il, réellement, passé pour qu'on s'attaque à des manifestants usés par une semaine passée à «la belle étoile» et par une épuisante grève de la faim?


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