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Ne touche pas à ma Constitution
L'Egypte à l'heure du référendum : Rencontre avec 3 Egyptiens de renom
Publié dans La Presse de Tunisie le 20 - 03 - 2011


• La rue tiraillée entre le «oui» et le «non»
• Ils disent «non» aux modifications de la Constitution
De notre envoyée spéciale au Caire Souad ben Slimane
La veille du référendum. Tandis que les contre-révolutionnaires et surtout les Frères musulmans étaient en train de sensibiliser (à leur manière) la population pour voter «oui» aux modifications de la Constitution, les intellectuels et les militants de gauche ont manifesté au Midane Ettahrir, après avoir organisé une série de rencontres pour expliquer aux citoyens pourquoi il y va de leur intérêt de voter «non» au «rafistolage» du Destour de 1971. Jeudi dernier. A la Maison de l'opéra du Caire, nous assistions à un débat dirigé, à l'occasion, par le célèbre écrivain Alaa Al Aswani en présence d'un expert en droit constitutionnel.
C'était dans l'une des salles de représentations de l'opéra appelée le «Théâtre Al Makchouf». En attendant l'arrivée des intervenants, nous allons faire un tour du côté de la galerie. Une exposition de photographies nous interpelle. Organisée dans le cadre d'une manifestation concernant la révolution, elle s'intitule «Sajel ya zaman» (pour ne pas oublier).
Il faut commencer par le commencement. Les photos, signées par plusieurs artistes, racontent tous les événements de la révolution du 25 janvier : portraits de martyrs, tentes et barbelés, blessés et journal entaché de sang, visages aux couleurs du drapeau, bébés dormants et mamans en colère, volontaires et provisions, documents et vérité, police et lacrymogène, lanceurs de pierres et chameaux, cris muets, sourires, gâteau de fête et petit drapeau percé en guise de bougie, et enfin une impressionnante photo du Midane Ettahrir vu du ciel.
Mensonges et vérités
Alaa Al Aswani débarque enfin sous les applaudissements de plusieurs centaines d'admirateurs. L'auteur de «l'Immeuble Yakoubian» et de «Chigago» ne parlera pas de ses œuvres ni de sa vision d'écrivain. L'heure est au politique. «Votre présence me réchauffe le cœur, dit-il, elle révèle le fait que nous sommes dans un contexte où nous devons absolument parler». Al Aswani attaque tout de suite le vif du sujet : «Pourquoi veut-on absolument que l'on dise ‘‘oui“ ? » C'est clair, ajoute-t-il, on veut freiner notre marche vers la démocratie. Moubarak est «tombé», la Constitution de 1971 doit «tomber» aussi. Le changement, ou il est radical ou nos martyrs seraient morts pour rien. «Le Parti National (Al Watani) est en train de payer des gens pour dire oui aux modifications. Les Frères musulmans qui se sont battus au Midane avec leurs compatriotes contre le tyran, voilà qu'ils reviennent à leurs anciennes habitudes et qu'ils œuvrent pour leurs propres intérêts. Mais qui est à l'origine de ces modifications?», demande encore l'écrivain. «N'est-ce pas une idée de Moubarak ? Ne comprenez-vous pas que c'est une manière de réhabiliter l'ancien régime ? Cette révolution appartient au peuple, personne d'autre ne doit en revendiquer la légitimité, pas même les forces armées.»
En parlant de la contre-révolution et de ce qui se trame dans les coulisses de ce qu'il appelle «les opportunistes», Alaa Al Aswani déclare qu'il a réussi à «dénicher» le chiffre réel des victimes : 823 personnes sont mortes pendant les événements et 1.250 ont perdu un œil par les balles en caoutchouc. On compte également des milliers de disparus. «Ils ont peut-être été tués puis jetés dans des morgues». Et l'écrivain de revenir à la charge : «A-t-on perdu tous ces Egyptiens pour de simples modifications ?». Puis de continuer: «Pourquoi nous cache-t-on la vérité ? Où se trouve Moubarak actuellement ? Mort ou à Charm Echeikh? On nous annonce que l'on “pense“ interroger Safwat Cherif. Quand est-ce que messieurs vont-ils se décider ? Qu'a-t-on fait des 47 officiers de la sûreté de l'Etat qu'ils disent avoir arrêtés ? N'avez-vous pas remarqué que les médias du régime déchu commencent à retrouver leurs mauvais plis ? Savez-vous qu'à Alexandrie 300 officiers font un sit-in pour protester contre l'arrestation de deux de leurs collègues dont l'un avait tué 22 personnes ? Où va-t-on ?». L'écrivain finit son intervention en conseillant ses auditeurs de rester vigilants, car la contre-révolution est beaucoup plus dangereuse que le régime qui était en place.
La Tunisie en modèle
Dr Houssem Aissa, juriste, expert en droit constitutionnel, ne va pas non plus par quatre chemins. Selon lui, le fameux référendum est «batel» (nul). «Il ne faut pas attendre le point de vue d'un expert pour comprendre que ce Destour de 1971 que l'on veut rafistoler, donne des pouvoirs illimités au président.» Les applaudissements fusent de partout dans la salle en hommage à la Tunisie révolutionnaire lorsqu'en s'expliquant, l'expert évoque l'expérience tunisienne en matière de Constitution. Il profite de l'occasion pour inviter ses compatriotes à en suivre l'exemple. Dr Aissa provoque également le rire en disant à propos des partisans du référendum : «S'ils veulent un oui, ils n'ont pas besoin de plus qu'une ligne dans leur Constitution : vive Moubarak !». Il ajoute que l'Egypte a suffisamment de compétences intègres pour élaborer une nouvelle Constitution qui serait au service du pays et du peuple. Il salue les jeunes de la révolution qui, dit-il, sont d'une grande intelligence et d'une capacité d'anticipation sans pareille. «Pourquoi ne feraient-ils pas leur propre Constitution ?» En recadrant les choses, l'expert précise qu'il n'est pas convaincu du fait qu'il faut tout de suite en finir avec la Constitution pour que le pays retrouve sa stabilité : «Ce n'est qu'un prétexte pour nous mettre au pied du mur. Nous prendrons tout notre temps pour construire une nouvelle Egypte avec un nouveau Destour et de nouveaux horizons. Et puis qui dit que nous voulons d'un régime présidentiel ?».
Un homme, la soixantaine, vient de joindre les intervenants sous l'ovation du public. Notre voisin dans la salle nous apprend qu'il s'agit du Dr Mamdouh Hamza, architecte de renommée internationale, «thawragui» (révolutionnaire du Midane) et bienfaiteur. C'est lui qui prend en charge l'hospitalisation en Allemagne des blessés graves de la révolution. Dr Hamza invite carrément l'assistance à voter par un «non». «Je suis contre tous ces opportunistes dont le seul souci est de faire partie de l'Assemblée populaire» dit-il. «Nous n'avons pas choisi le Destour de 71 et nous n'avons pas choisi non plus ce comité chargé des modifications. Le référendum est par nature inutile». Pendant le débat, quelqu'un pose la question la plus importante : «Et si la majorité vote oui ?». Et l'architecte de répondre. «S'il n'y a pas de fraude, nous serons bien obligés de jouer le jeu. C'est ça la démocratie.»


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