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Le prédicateur, la fille voilée et la ministre
Reportage - Enfance
Publié dans La Presse de Tunisie le 01 - 02 - 2013

La ministre de la Femme, de la Famille et de l'Enfance est, de nouveau, sur le devant de la scène, depuis son passage dans un débat sur la chaîne Attounssia, lundi soir. Beaucoup se sont déclarés offusqués par ses propos concernant les petites filles voilées de Zarzis, d'autres les ont applaudis. La polémique a été enflée par la visite controversée du prédicateur wahabite koweïtien, Nabil Awadhi, reçu officiellement par Imed Daïmi, directeur de cabinet présidentiel, dans le salon d'honneur de l'aéroport Tunis-Carthage.
Mme Sihem Badi intervenait dans un débat qui était en partie consacré aux activités locales d'un prédicateur koweïtien. Ce dernier s'était fait photographier à Zarzis, ville du Sud-Est, en fin de semaine dernière, avec plusieurs petites filles, âgées vraisemblablement de 3 à 5 ans, portant un voile. Il avait félicité ostensiblement les fillettes, les élevant au rang de princesses, au nom de Dieu. Comme d'autres précidateurs wahabites qui ont fait de la Tunisie une destination privilégiée, M. Awadhi effectue une tournée dans notre pays, au cours de laquelle il n'hésite pas à s'immiscer dans le débat tuniso-tunisien, à décerner des satisfecit aux uns, des blâmes aux autres et des conseils à tous.
Sur le plateau de TV, la question posée à Mme Badi était simple: condamne-t-elle, ou pas, le fait de voiler les petites filles ? En d'autres termes: a-t-on le droit de décider pour elles ? De les considérer comme des objets susceptibles d'attiser la convoitise des mâles ? De les conditionner dès leur plus jeune âge vers une idéologie d'origine wahabite peu conforme aux droits humains ?
Réponse de Mme Badi : «Oui, c'est condamnable». Du bout des lèvres, nous semble-t-il. Par la suite, sa voix enfle pour lancer : mais pourquoi ne condamnez-vous pas les menaces qui pèsent sur nos enfants, les menaces venues du «Gharb» Occident, la drogue, Internet et ses innombrables sites pornographiques?
Beaucoup, devant leur petit écran, applaudissent ; on le devine à la lecture des commentaires sur Facebook. Et beaucoup d'autres restent sans voix. La ministre de l'Enfance explique qu'elle a compté une vingtaine de filles tout au plus sur les photos. Elle ajoute qu'il faut «combattre les idées par les idées». Sur le même plateau, Chokri Belaïd, leader du Front populaire, s'étrangle: «Ce ne sont pas des idées, c'est un crime», a-t-il lancé. Om Ziyed, grande figure du combat pour les libertés, fustige ce qu'elle considère comme un discours abstrait de la ministre tout à fait hors de propos et déconnecté de la réalité. Sur Facebook, Haythem Mekki, chroniqueur, enfonce le clou: «Les trafiquants de drogue ne sont pas reçus au salon d'honneur par le directeur de cabinet du président, et ne circulent pas en limousine dans le pays».
L'expulsion du prédicateur exigée
La ministre de la Femme a laissé entendre qu'il y a plus grave que de combattre M. Awadhi, que ses idées doivent être combattues par des idées, et — du moins ce que beaucoup ont compris de ses commentaires — que les parents ont le droit, dans le cadre de la liberté chèrement acquise, de disposer de l'éducation de leurs enfants. Ainsi, comprend-on que le droit des parents, selon Mme Badi, prévaut sur les droits des enfants.
Mercredi, une grande polémique démarrait à travers les médias et les réseaux sociaux sur la question justement des droits des enfants et de leur protection. A l'ANC, plus de 70 députés ont signé une motion, encore ouverte jusqu'à hier, demandant l'expulsion de M. Awadhi. Parmi les signataires, la plupart des groupes parlementaires étaient représentés.
Le mardi, Cheikh Bechir Ben Hssan, célèbre prédicateur salafiste local, recevait à son tour dans son fief de Msaken, ville du Sahel, son homologue koweïtien. Au premier rang du comité d'accueil, on remarquait, ostensiblement placée, une haie de fillettes hautes comme trois pommes, voilées et qui étaient là, bien entendu, de leur propre gré !
Un jardin d'enfants «halal»
L'association El Forkane, selon des sources locales concordantes, qui a reçu en grande pompe le cheikh wahabite à Zarzis, grosse berline noire et motos d'escorte en renfort, est dirigée par une personnalité en vue de la région qui vivait à l'étranger; entre l'Europe et l'Arabie Saoudite. L'association religieuse, ayant pour principale mission l'apprentissage du Coran, a également lancé un jardin d'enfants «halal». C'est bien dans cet espace que M. Awadhi a été accueilli, pour ensuite offrir une collation aux petites filles dans une pizzeria mitoyenne appartenant à un salafiste, et s'offrir des clichés avec les petites, diffusés massivement sur les réseaux sociaux. Une opération de communication bien orchestrée, nous dit-on.
Toutes de voiles vêtues, couvrant la tête et une partie de leurs petits corps, certaines, des zarzissiennes suçaient encore le pouce, une autre était en pleurs, pendant que les autres regardaient avec des yeux tout ronds l'objectif. Ces apprenties-écolières appartiennent à deux catégories sociales : des familles appâtées par la gratuité de l'établissement et par l'éducation religieuse promise à leur progéniture; des familles d'immigrés en Europe et au Golfe rentrées après la révolution.
En rentrant au pays, ces immigrés ont ramené dans leurs valises des convictions et pratiques qui nous sont étrangères, mais aussi beaucoup d'argent. Ces familles, dont certains jeunes en perte de repères sont tombés dans l'excès, vivent en communauté, fréquentent les mêmes endroits et font du business ensemble. La confrérie reste cependant une minorité par rapport au nombre d'habitants de Zarzis, cette localité du littoral sud, touristique à ses heures. Voilà pour le contexte.
Un plan d'action, enfin !
Le jardin d'enfants de Zarzis, à l'instar de plus d'une centaine d'espaces dans le pays, ne relève d'aucun département ministériel, ni de l'Education, ni de la Femme, ni des Affaires religieuses. Une sorte de génération spontanée née après la révolution, ciblant la petite enfance, interdite d'accès aux inspecteurs, et dispensant un programme concocté dans l'arrière-boutique des associations religieuses mères. A la suite de plaintes de parents auprès du ministère de la Femme, alertés par des dérives comportementales, les délégués à l'enfance ont pu forcer quelques portes et se faire agresser à l'occasion.
En l'état actuel de la situation du pays, et au regard de la flexibilité de la loi régissant les associations, rien n'autorise le ministère de tutelle à accéder à ces espaces, les contraindre à se conformer aux paramètres nationaux, leur imposer le programme pédagogique officiel, ni un code vestimentaire aux éducatrices (interdiction du port du niqab, par exemple), faute de quoi, les fermer.
Toujours est-il, selon M.Fouad Souissi, sous-directeur de l'enfance au ministère de la Femme,qu' à la suite de plusieurs réunions interministérielles tenues depuis décembre dernier, un projet de circulaire a été déposé, il y a une dizaine de jours, sur le bureau du chef du gouvernement et attend d'être paraphé et publié. La circulaire aura pour effet d'obliger les établissements résistants à se conformer aux dispositions pédagogiques et aux cahiers des charges des jardins d'enfants institutionnels, ou bien, de fermer. Ceci, après une longue et compliquée procédure administrative et judiciaire.
Seul le Premier ministère est habilité à envoyer des mises en demeure et ordonner au final la fermeture. «Nous ne pouvons agir directement sur les jardins d'enfants dits anarchiques, en dehors d'un cadre juridique», nous précise encore M.Souissi, «sinon nous serons accusés de nous attaquer aux libertés individuelles». Autre souplesse ajoutée au plan d'action, il serait possible de proposer un programme d'éducation propre, il faudra juste le soumettre au ministère pour étude puis validation.
Voler au secours d'une enfance menacée
Le ministère de la Femme publiera sou peu un rapport sur la situation de l'enfant particulièrement en danger. Il en ressort d'emblée quelques chiffres clés : 5.253 signalements sont recensés en 2011 concernant des enfants ayant subi, ou étant sous la menace de mauvais traitements ; violences de toutes sortes, abandons, dérives... 4.619 enfants ont été reconnus réellement victimes de maltraitances diverses. On sait par ailleurs, selon le même bilan, que sur 1.000 petits Tunisiens, 1,71% vivent sous une menace quelconque.
Cet état des lieux élaboré suite aux séminaires organisés dans les 24 gouvernorats servira d'outil de travail au congrès national en préparation, prévu en mars et impliquant la société civile et les institutions concernées par l'enfance. Toutes ces actions laissent voir une réelle volonté d'agir efficacement, et ce, malgré plusieurs handicaps comme le manque de moyens et d'effectifs. Le nombre dramatiquement réduit de délégués à la protection de l'enfance, d'inspecteurs et d'assistants pédagogiques, en est une preuve poignante. Sans parler de l'Observatoire d'information et d'études pour la protection des droits de l'enfant, établissement sensible et indispensable qui n'a pas de directeur, et dont le portail affiche des statiques datant de... 2009.
Les enfants menacés sont en droit de bénéficier de plans d'actions rapides et efficaces. Les enfants abandonnés, maltraités, déviants, les enfants jetés à la rue, contraints à la mendicité, les jeunes filles ayant abondonné l'école pour mariage précoce, et ceux subissant toutes sortes d'endoctrinement se comptent par milliers, les statistiques le montrent, le vécu aussi. L'Etat est en position et dans l'obligation d'encadrer, d'agir, certes, mais aussi de voler au secours de cette catégorie fragile, incapable de se prendre en charge, quand les parents et les familles faillissent à leurs devoirs.
Les chantiers ne manquent pas. Les débats et autres polémiques qui agitent la société tunisienne ne sont pas en reste non plus. Et, très franchement, ces gens qui viennent, provoquent des crises sociopolitiques et rentrent chez eux sont de trop. Les Tunisiens sont hospitaliers avec les hôtes qui savent se tenir. Or, après «l'exciseur», voilà donc le «voileur». C'en est trop !


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