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La ligne rouge est franchie
Le jihadisme armé fait des victimes parmi les forces de l'ordre et l'armée
Publié dans La Presse de Tunisie le 01 - 05 - 2013

Avec les victimes parmi les forces de l'ordre et l'armée nationale tombées sur des mines antipersonnel déposées par les jihadistes dans les zones entourant Jebel Chaâmbi où ils sont retranchés depuis plusieurs mois, la confrontation tant attendue est passée à un cran supérieur.
«Le jihadisme armé a bel et bien changé de tactique et semble se préparer à lancer des opérations terroristes de grande envergure», estiment certains analystes.
D'autres spécialistes des groupes jihadistes armés appellent à «un congrès national de lutte contre le terrorisme qui sera sanctionné par la mise au point d'un code de conduite criminalisant le recours à l'action armée».
La Presse a donné la parole aux professeurs Fayçal Cherif et Alaia Allani. Réactions.
Fayçal Cherif, universitaire et analyste militaire
Les jihadistes terroristes ont franchi la ligne rouge
On croyait avoir affaire à des terroristes qui usaient d'armes traditionnelles. Maintenant, on est passé à un cran supérieur avec les mines antipersonnel, ce qui montre qu'ils sont extrêmement entraînés et aguerris. Ils essayent, à l'heure actuelle, de fortifier des zones montagneuses où ils peuvent être alertés à n'importe quel moment.
Si on revient à leurs opérations antérieures, on découvre qu'il y a un déplacement stratégique vers les zones montagneuses dans la mesure où la détection par les drones et les hélicoptères est plus facile dans les zones à ciel ouvert (Sahara, plaines, plateaux, etc.) que dans les zones montagneuses.
Il est clair qu'ils se préparent maintenant à une véritable guerre ou du moins à des actions terroristes de grande envergure.
En l'absence d'une stratégie de combat contre ces groupes terroristes, d'une structure de lutte contre le terrorisme indépendante politiquement et d'un institut d'études sécuritaires et stratégiques, on est en train de subir les opérations terroristes et de réagir après.
On n'est pas passé à l'action préventive. Je me demande qu'est-ce qu'on a fait en matière de renseignements après avoir dissous la police politique ?
J'appelle à la création d'un corps d'élite antiterroriste. Je dirai même un corps d'armée qui rassemblera toutes les forces de sécurité (militaires, garde nationale, agents de renseignements et police) qui travailleront indépendamment des ordres politiques en vue de veiller à la sécurité nationale.
Je me pose aussi la question suivante : quelle vision ou stratégie notre gouvernement va-t-il adopter face à la menace régionale provenant essentiellement de la Libye et du Mali ainsi que de ceux qui combattent actuellement en Syrie dans l'attente de retourner en Tunisie ?
Il est aussi un autre axe très important. Il s'agit de la coopération sécuritaire avec l'Algérie pour bien surveiller nos frontières et affronter sérieusement la contrebande.
Pr Alaia Allani, spécialiste des groupes jihadistes
Pour un congrès national de lutte contre le terrorisme
L'implantation de mines antipersonnel est déjà utilisée par les jihadistes dans la région maghrébine. Mais en Tunisie, le jihadisme armé constituait jusqu'ici un phénomène isolé.
Malheureusement, aujourd'hui, les clignotants sont passés du vert à l'orange et le rouge nous menace sérieusement. C'est pourquoi il faut tirer la sonnette d'alarme.
Il suffit de citer ce chiffre très inquiétant : le nombre des jihadistes est passé de 800 en 2012 à 4.000 actuellement.
Ils ont dépassé l'étape des menaces verbales pour verser dans les agressions armées.
L'on se demande quelle politique le gouvernement a-t-il choisie pour affronter ces jihadistes qui semblent avoir opté pour des opérations armées de plus en plus menaçantes.
Face au laxisme du gouvernement et en l'absence d'une véritable stratégie de lutte contre le terrorisme, j'appelle à un congrès national pour mettre un terme au terrorisme et adopter un code de conduite qui criminalise le recours par quiconque aux armes.
Quant aux jihadistes, il faudrait les pousser par le dialogue et la concertation à réviser leurs conceptions idéologiques comme ce fut le cas en Algérie et en Egypte.
Il est une urgence, aujourd'hui, en Tunisie devant mobiliser l'ensemble des Tunisiens quelles que soient leurs appartenances politiques : faire en sorte que la ligne rouge ne soit jamais dépassée.
Toutefois, il faut reconnaître que le gouvernement de la Troïka a réuni, par ses erreurs et son incompétence, les conditions objectives pour que le terrorisme jihadiste s'installe dans notre pays : une politique religieuse floue, des centaines de mosquées sous la coupe des salafistes les plus durs, des dérives sécuritaires à n'en plus finir et des prédicateurs du Machrek qui font tout ce qu'ils veulent dans notre pays et répandent leur venin à volonté sans que les autorités ne lèvent le petit doigt pour leur signifier que la Tunisie n'a pas besoin de leurs discours et de leurs théories n'ayant rien à voir avec l'Islam implanté chez nous bien avant les pays d'où proviennent ces apôtres de la violence et de la discorde.
Aujourd'hui, il est urgent de revoir notre système sécuritaire dans son acception la plus large en offrant aux forces de l'ordre et à notre armée les équipements nécessaires qui leur permettent de faire face aux terroristes.
Quant à nos hommes politiques, ils doivent saisir les dangers qui guettent notre pays, plus particulièrement ces manœuvres inacceptables de la part de certaines parties cherchant à faire retarder les élections au maximum ou même à les annuler.
Les membres de l'Assemblée nationale constituante se doivent d'assumer leurs responsabilités et d'envoyer une délégation qui sera présidée par le président de l'ANC auprès des régions sinistrées et aller à la rencontre de leurs habitants et leur faire comprendre que la Tunisie entière les soutient en ces moments difficiles.
D'ailleurs, je m'indigne face au silence de l'ANC qui donne l'impression que les douloureux événements de Djebel Chaâmbi ne l'intéressent pas.
De son côté, la société civile doit comprendre que la question de la lutte contre le terrorisme n'est pas uniquement sécuritaire mais bel et bien une question sociétale.
Aussi, nos associations, nos organisations et nos partis politiques sont-ils appelés à mettre la pression sur le gouvernement de la Troïka afin qu'il daigne assumer pleinement ses responsabilités.


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