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Démangeaisons de va-t-en-guerre
Chronique du temps qui passe
Publié dans La Presse de Tunisie le 19 - 12 - 2013


Par Hmida Ben Romdhane
Rares sont les présidents américains qui n'étaient pas atteints de cette maladie curieuse que l'on peut appeler les démangeaisons de la guerre. Tout comme les chiens de Pavlov salivent chaque fois qu'ils entendent la sonnerie leur rappelant l'heure de la bouffe, les présidents américains sont pris de démangeaisons chaque fois qu'ils entrevoient une possibilité de faire la guerre.
L'histoire américaine ancienne et récente est truffée d'exemples de ces démangeaisons annonciatrices de désastres pour des peuples et des pays, souvent loin de plusieurs milliers de kilomètres des Etats-Unis et ne présentent aucun danger pour eux.
En août 1964, les démangeaisons du président Johnson étaient devenues intolérables. Pour les calmer, il lui fallait absolument le prétexte qui lui permettait de déclencher cette guerre contre le Vietnam du Nord qu'il appelait de ses vœux. Il finit par l'avoir dans la nuit du 4 août 1964. Les provocations du Destroyer USS Turner Joy dans le Golfe du Tonkin avaient fini par attirer la riposte des Nord-Vietnamiens, à la grande joie des va-t-en-guerre américains, Johnson en tête. Aussitôt le Congrès vote à l'unanimité une résolution, dite la résolution du Tonkin, donnant à Johnson les pleins pouvoirs de déclencher la guerre dans le Sud-Est asiatique, s'il le juge nécessaire.
La suite est connue. L'un des plus grands drames de l'histoire moderne ayant causé la mort de millions d'êtres humains et des pertes matérielles vertigineuses a été déclenché sur la base d'un mensonge d'Etat, un mensonge avéré aujourd'hui pour la plupart des historiens.
Sautons quelques décennies et allons au mois d'octobre 2002. A ce moment-là, les démangeaisons du président George W. Bush étaient devenues aussi intolérables que celles de son prédécesseur. Il voulait sa guerre d'Irak, mais le prétexte semblait difficile à trouver. Il a essayé d'établir un lien entre Saddam Hussein et la nébuleuse terroriste d'Al Qaïda, mais c'était trop gros et ça a foiré. Il a attendu désespérément les appels au secours de la part du peuple irakien, mais celui-ci semblait plus assoiffé de paix et de stabilité que de démocratie américaine. Ne restait plus alors que le prétexte des armes de destruction massive.
De par les nombreux rapports des différentes agences de renseignement américaines sur le travail méthodique et systématique des inspecteurs de l'ONU, chargés de désarmer l'Irak depuis 1991, Bush savait mieux que quiconque que Saddam ne disposait plus de la moindre arme de destruction massive. Mais il s'accrochait à son prétexte avec une grande obstination. En dépit d'une large opposition mondiale, Bush avait fini par utiliser son prétexte pour déclencher la guerre qu'il appelait de ses vœux. Encore une fois, un autre grand drame de l'histoire moderne ayant causé la mort, le déplacement et le déracinement de millions d'êtres humains, ainsi que des pertes matérielles vertigineuses, a été déclenché sur la base d'un mensonge d'Etat.
Contrairement au mensonge d'Etat de Johnson qui a nécessité des décennies pour être confirmé, la vérification du mensonge d'Etat de Bush n'a nécessité que quelques semaines, les envahisseurs n'ayant pu trouver la moindre arme de destruction massive.
Sautons encore quelques années et allons au mois de septembre 2013. On aurait pu légitimement penser que le président d'une grande puissance qui est en même temps un lauréat du Prix Nobel de la paix, comme c'est le cas de Barack Obama, ne devrait pas ressentir de démangeaisons à l'instar de ses prédécesseurs. Erreur. Tout Nobel de la paix qu'il puisse être, Obama a eu lui aussi ses démangeaisons de la guerre. Tout Nobel de la paix qu'il puisse être, le président afro-américain a eu lui aussi besoin d'un prétexte pour faire sa guerre dont les démangeaisons étaient à leur comble le 10 septembre 2013.
Ce jour-là, Obama a fait un discours à la nation américaine dans lequel il accusait le président Bachar Al Assad d'avoir « gazé à mort plus d'un millier de personnes. (...) Nous savons que le gouvernement d'Al Assad est responsable...Et c'est pour cela, après mûre réflexion et compte tenu de l'intérêt national américain, j'ai décidé de répondre à l'usage d'armes chimiques de la part du régime d'Al Assad par des frappes militaires ciblées».
Un drame aux conséquences incalculables a failli être provoqué par Barack Obama sur la base d'un mensonge, n'eût été l'opposition d'une large partie du peuple américain à la guerre contre la Syrie. Comme ses prédécesseurs, Obama a eu recours à un mensonge pour faire accepter au peuple américain la guerre qu'il désirait faire. Ce mensonge n'a pas tardé à être dévoilé. Le journaliste-investigateur américain Seymour Hersh vient de dévoiler ce mensonge dans un très long article qui vient d'être publié dans la « London Review of Books » ( www.lrb.co.uk).
Selon Seymour Hersh, Obama n'avait aucune certitude que le régime syrien était derrière l'attaque chimique du 21 août dernier contre le village syrien de Ghouta pour une raison simple : il était informé par ses services de renseignements que les terroristes de Jebhat Annusra disposaient eux aussi du gaz sarin et en maîtrisaient la fabrication.
Cette information capitale, si elle n'innocente pas entièrement le régime syrien, introduit au moins le doute quant à l'identité du responsable. Et si elle a été ignorée par Barack Obama, c'est parce qu'il craignait qu'elle ne rende caduc son prétexte de la guerre. Or Obama voulait apaiser ses démangeaisons guerrières par « des frappes militaires ciblées » contre la Syrie. Pour une fois, le peuple américain se rebiffe et interdit à son président d'apaiser ses démangeaisons guerrières en bombardant des innocents. Si en 2003 le peuple américain avait interdit à George W. Bush de s'approcher de l'Irak, le monde serait bien plus stable et plus paisible aujourd'hui.


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