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Un fragile équilibre
Famille et consanguinité des esprits
Publié dans La Presse de Tunisie le 28 - 06 - 2010


Par Aymen Hacen
«Familles, je vous hais ! Foyers clos, portes refermées, possessions jalouses du bonheur.» Souvent citée, cette phrase souffre d'une réelle incompréhension. Certes, elle semble évidente, la diatribe contre la famille étant réelle, mais pourquoi exprimer ainsi une haine qui déracine et fait mal à tous, à commencer par celui qui parle ou, en l'occurrence, cite. Pourtant cette phrase appartient à un contexte précis, celui du quatrième livre des Nourritures terrestres d'André Gide (éd. Gallimard, coll. «Folio», p. 67), dans lequel la quête spirituelle de l'auteur s'oppose en tout et pour tout à toute activité sociale et familiale.
Ainsi parti sur les chemins de l'errance initiatique, Gide affirme cependant un besoin de communication, lequel semble aussi bien prolonger la quête personnelle de l'auteur en lui permettant de partager son savoir acquis, qu'aider une autre personne à se découvrir grâce à une forme de maïeutique revisitée et mise à jour : «Il y eut un temps où ma joie devint si grande, que je la voulus communiquer, enseigner à quelqu'un ce qui dans moi la faisait vivre. Au soir, je regardais dans d'inconnus villages les foyers, dispersés durant le jour, se reformer. Le père rentrait, las de travail; les enfants revenaient de l'école. La porte de la maison s'entrouvrait un instant sur un accueil de lumière, de chaleur et de rire, et puis se refermait pour la nuit. Rien de toutes les choses vagabondes n'y pouvait plus rentrer, du vent grelottant du dehors. — Familles, je vous hais ! Foyers clos, portes refermées, possessions jalouses du bonheur. Parfois, invisible de nuit, je suis resté penché sur une vitre, à longtemps regarder la coutume d'une maison. Le père était là, près de la lampe; la mère cousait ; la place d'un aïeul restait vide; un enfant, près du père, étudiait; — et mon cœur se gonfla du désir de l'emmener avec moi sur les routes.»
La lecture de cette page des Nourritures terrestres nous montre que toute phrase ou citation tirée de son contexte devient d'ores et déjà problématique, voire dangereuse. L'esprit, il est vrai, est sélectif. C'est à ce titre que les formes brèves, qui vont de l'aphorisme à la maxime et au proverbe, en passant par le sonnet et le rondeau, sont prisées. La recherche du mot d'esprit, de la pointe et de la formule cinglante est universelle. Toutes les langues et les cultures s'y sont attelées et chacune y a mis du sien. Cela dit, l'individu, si social et attaché à un groupe soit-il, cherche toujours son propre bonheur qui, comme le révèle la langue, notre principal outil de communication, a lieu dans l'ipséité, c'est-à-dire «ce qui fait qu'une personne, par des caractères strictement individuels, est non réductible à une autre», donc dans une identité unique qui s'exprime pour elle-même et en fonction d'elle-même, en dépit de l'appartenance de l'individu à une famille et, partant de là, à un groupe plus grand (tribu, communauté, pays, nation, etc.).
Mais, pour revenir à Gide, l'ipséité ne tente de devenir altérité que lorsqu'elle est comblée et que l'épanouissement de soi, qui a nom «joie» pour l'auteur des Nourritures terrestres, nécessite d'aller à la rencontre d'autrui. C'est de ce type de besoins que naît l'amour et, partant, les besoins de couple, de mariage, d'enfants et de famille. Or ce besoin individuel se transforme aussitôt en obligations collectives. L'un se multiplie, prolifère et se développe. Le rêve, pour certains, se transforme en cauchemar et les conflits d'intérêt l'emportent sur ce besoin premier qu'est l'amour. Le «vivre ensemble» est dès lors menacé, notamment lorsque la famille, que nul n'a choisie, cela va de soi, est jugée étouffante. Outre le fait que nulle famille ne soit satisfaisante, il est un autre problème : dès qu'on quitte le nœud premier du chez-soi, chacun cherche son bonheur à travers un besoin plus grand que l'amour paternel, maternel, filial et autres, à savoir l'amitié, ou pour mieux dire les choses : l'amitié et l'amour tout à la fois pour lesquels il faut trouver un nom commun, un nom qui confonde les deux et qui les fait dialoguer ensemble. Peut-être l'expression «bonne compagnie», que nous devons au poète Yves Leclair, exprime-t-elle cette quête de l'autre qui est lui-même et nous-mêmes à la fois, qui est lui-même et qui nous accepte nous-mêmes comme nous sommes. N'est-il pas vrai que nous sommes tous plus heureux en bonne compagnie dans les salles de classe, dans les cafés, dans les stades, etc., que dans notre propre famille ou avec elle ? Les «bons compagnons», nous les avons choisis, mais notre famille nous a été imposée. Nul n'en doute, il est vrai, mais souvent parents, frères et sœurs, oncles, tantes et cousins nous reprochent de leur préférer nos amis auxquels nous donnons sans compter. Reproches que nous leur retournons naturellement et à juste titre.
Il est certes facile de dire qu'il faut rendre à la famille ce qui lui revient de droit et aux amis ce qui leur revient de droit, mais une telle équité et une telle parité dans les rapports sont absolument impossibles. Nous avons tous nos préférences, cela va de soi, mais, même pour ceux qui passent pour des fanatiques de la famille, ils ont eux aussi un ou une amie qui prend le dessus sur le frère, la sœur, le cousin ou la cousine. D'autres vont plus loin, préférant leur instituteur, leur professeur ou un aîné revêtant la fonction de mentor à leur propre père ou mère. Peut-être est-ce difficile à expliquer, mais à regarder les choses de plus près, nous ne pouvons que comprendre. Proust écrit cette phrase terrible au début du deuxième tome de la Recherche, à l'ombre des jeunes filles en fleurs : «Sauf chez quelques illettrés du peuple et du monde, pour qui la différence des genres est lettre morte, ce qui rapproche, ce n'est pas la communauté des opinions, c'est la consanguinité des esprits.»
Cette opposition nous semble d'autant plus juste que «la consanguinité des esprits» nous ouvre les yeux sur un paradoxe : la consanguinité, qui est en général la parenté de sang et en particulier la relation entre les enfants d'un même père, se trouve, grâce à la métaphore proustienne, comme annulée, puisqu'elle signifie alors affinité profonde et connexion intime entre des êtres qui se sont délibérément reconnus et qui ont cru en une parenté autre, une parenté qui défie toutes les lois de la famille, des origines, de la société, des frontières et des limites. Cela est d'autant plus vrai que le fragile équilibre des vrais liens de sang se trouve menacé par la présence d'un «bon compagnon», donc d'une consanguinité métaphorique.


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